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JEROME FOURQUET : METAMORPHOSE ET DECALAGE ABYSSAL DES PERCEPTIONS. EXPLICATIONS ET RESPONSABILTES.

Un livre essentiel dressant le portrait quasi anthropologique de la France qui a succédé aux Trentes Glorieuses.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely livrent un considérable travail sur la société post-industrielle, marquée par :

– une nouvelle hiérarchie des territoires,

une bipolarisation de la classe moyenne,

des pratiques culturelles de plus en plus divergentes. 

UNE SOUCE DOCUMENTAIRE IMPRESSIONNANTE QUI PERMET UN DIAGNOSTIC

Sont traités dans les 500 pages sur la Frace, , son «économie», ses «paysages» et ses «modes de vie», pour reprendre le sous-titre de la France sous nos yeux.

Ecrit le directeur du département Opinions de l’Ifop, Jérôme Fourquet, et le journaliste pour Slate.fr et l’Express, Jean-Laurent Cassely, ce livre «dresse un tableau d’ensemble de la “France d’après”» l’industrie, l’aménagement planifié du territoire et la grande classe moyenne.

« L’écart entre le pays tel qu’il se présente désormais à nos yeux et les représentations que nous en avons est abyssal »,

Objectif : documenter la «Grande Métamorphose» subie par le pays depuis le milieu des années 80. Soit le «passage d’un système économique organisé et pensé autour des activités de production à un modèle centré sur la consommation, le tourisme et les loisirs». Les sources sont multiples : cartes, graphiques, monographies de territoire. Les auteurs ont également puisé dans la culture populaire (émissions de TV, films, magazines people) mais aussi dans la presse, la photographie et la littérature…

UNE FRANCE ARCHIPELISEE

Il s’agit de comprendre de façon inédite  les réalités économiques, culturelles et sociales qui façonnent notre pays. Une plongée vertigineuse dans la vie quotidienne des français d’une région à l’autre pour mieux saisir et comprendre cette France archipelisée, de l’influence de la culture américaine à la démocratisation du coworking, en passant par l’essor des crédits à la consommation et les nouvelles spiritualités.

Nous vous proposons un entretien paru dans L’Union et un article des ECHOS

 

(1) Entretien

Selon Jérôme Fourquet, « la France s’est brutalement transformée »

Publié le 24/10/2021 L’union, Propos recueillis par Samuel Ribot 

« Nous continuons à parler de la France comme si elle venait de sortir des Trente glorieuses », écrivez-vous, alors qu’elle a au contraire subi ce que vous appelez « la grande métamorphose ». De quoi s’agit-il ?

La grande métamorphose, c’est l’ensemble des transformations très profondes que la société française a connues au cours des quarante dernières années, pour déboucher sur ce qu’on a appelé « la France d’après », laquelle n’a plus grand-chose à voir avec celle qui prévalait jusqu’au début des années 80. D’abord, sur le plan économique, avec le passage d’une économie centrée sur la production (l’industrie, la mine, l’agriculture, la pêche) à une économie dans laquelle la consommation, les loisirs et le tourisme constituent les principaux moteurs.

Ces changements sont lourds de conséquences, par exemple en matière de redéfinition des classes sociales, la classe ouvrière s’effaçant peu à peu au profit des salariés de la logistique, ou d’organisation paysagère, avec l’entrepôt Amazon qui remplace l’usine. Cela induit d’ailleurs une distinction entre deux France : la France « triple A », désirable, « instagramable » des zones touristiques et des grandes métropoles, et la France « backstage », où sont situées les activités commerciales et logistiques et où vivent et travaillent les nouvelles classes moyennes et populaires.

“Éclatement de la classe moyenne via un décrochage par le bas de toute une population qui n’arrive plus à suivre la cadence de la société de consommation”

Vous avez même daté cette période de bascule…

Oui, ça se passe au printemps 1992, avec la fermeture des usines Renault de Boulogne-Billancourt, symbole de notre histoire industrielle, le 31 mars, et l’inauguration, le 12 avril suivant, du parc Eurodisney. Ce jour-là, notre économie acte sa transformation. Le pays a connu cela dès la fin des années 70 avec la fermeture des mines, des aciéries, des chantiers navals et du textile. Mais ce processus de désindustrialisation ne s’est jamais arrêté depuis, impactant des milliers de sites industriels et reconfigurant tout le territoire national.

Ce mouvement a entraîné une seconde métamorphose, qui est celle que constitue la « démoyennisation », cet éclatement de la classe moyenne via un décrochage par le bas de toute une population qui n’arrive plus à suivre la cadence de la société de consommation, laquelle crée sans cesse de nouveaux besoins, de nouveaux désirs alors que les emplois ne sont plus suffisamment rémunérés pour pouvoir se les offrir.

N’est-ce pas mouvement qui a donné naissance à ce que vous nommez le « marché secondaire » ?

Tout à fait. Il s’agit d’un marché qui se met en place pour une population qui n’avait justement plus les moyens de suivre la société de consommation, et que nous définissons à travers le triptyque « Hard Discount / Gifi /Dacia ». Le hard discount, lancé en 1988 avec l’ouverture du premier Aldi, dans le Nord, rend le supermarché de nouveau accessible. L’enseigne Gifi, de son côté, célèbre « les petits prix » et connaît un fort développement.

La marque Dacia enfin, initialement conçue par les gens de chez Renault pour partir à la conquête des marchés émergents, fait un tabac sur le marché hexagonal domestique. Parce qu’elle correspond à une demande de véhicules low cost qui n’avait pas été identifiée et qui sera ensuite incarnée par le slogan « Ça fait quinze ans qu’on rend le prix du neuf accessible ». À côté de ce marché secondaire, on assiste parallèlement à une « prémiumisation » de l’offre, qui vise cette fois la classe moyenne supérieure, avec des produits plus chers, plus ciblés, plus éthiques. Au milieu de cette transformation, le modèle de l’hypermarché est d’ailleurs en train de souffrir sous les coups de boutoir du hard discount d’un côté, et des BioCoop et des enseignes « premium » de l’autre.

Sur le plan culturel, vous parlez également d’un pays où « la matrice catholique a été disloquée »…

Même si certains éléments perdurent, la tradition catholique n’est plus l’élément référent, comme cela avait été le cas pendant des siècles et jusque dans les années 60-70. Cette disparition a créé un vaste vide spirituel, qui est progressivement comblé par des formes nouvelles. En matière de religion concurrente, il y a l’islam, c’est incontestable, mais on note aussi un fort développement de l’Église chrétienne évangélique et de ses différents courants. Parallèlement, un marché de spiritualités nouvelles est apparu, entre philosophie, psychologie, yoga voire chamanisme.

Le pays a aussi changé au gré des influences culturelles étrangères…

Au cours des années, les modèles culturels américain (avec par exemple le fast-food et la danse country), asiatique (avec l’explosion de la culture manga ou les suhis), et maghrébin (avec les kebabs ou la chicha), sont venus se juxtaposer au modèle culturel français. On ne peut que constater, en observant cette « France d’après », que cette immersion du pays dans l’univers globalisé a engendré de nouveaux modèles qui n’existaient pas il y a une trentaine d’années.

“Par confort intellectuel, on est resté à la version 2.0, alors qu’on en est à la version 7 ou 8 !”

Pourquoi cette France d’aujourd’hui n’a-t-elle pas encore supplanté dans notre imaginaire celle des clochers ?

C’est une sorte d’image rétinienne dont on ne parvient pas à se débarrasser. Cela est sans doute dû à la brutalité, la rapidité avec laquelle le pays s’est transformé. L’une des ambitions de ce livre est de contribuer à actualiser notre logiciel collectif. Par confort intellectuel, on est resté à la version 2.0, alors qu’on en est à la version 7 ou 8 !

Peut-on imaginer comment va se comporter cette nouvelle France dans les urnes en 2022 ?

Tout ce à quoi nous avons assisté en 2017 avec le surgissement d’Emmanuel Macron, l’effondrement du PS, la fragilisation de la droite ou la montée des écologistes n’est que la traduction sur le plan électoral de la transformation profonde que le pays a connue. Dans la France d’après, les codes politiques ont changé, même s’ils ne sont pas encore stabilisés. À cet égard, l’élection présidentielle à venir marquera sans doute la poursuite de cette transformation politique.

L’engouement autour de la candidature d’Éric Zemmour ne s’inscrit-il pas dans ce cadre ?

Si, évidemment, dans la mesure où il fournit aux électeurs une grille de lecture en leur disant : « Si vous êtes mal à l’aise dans cette France d’après, c’est qu’elle a énormément changé. » Alors, certes, pour appuyer son propos, il désigne des responsables, mais en convoquant une France fantasmée des années 60 et 70, il fournit aussi des éléments d’explication. Or, une partie de la population attend justement qu’on lui explique pourquoi elle se sent en décalage avec ce qu’est devenue la France.

(2) Article

La grande métamorphose de la France

Par Daniel Fortin Publié le 8 oct. 2021 LES ECHOS

C’est un livre événement. Une photographie inédite de la France d’Emmanuel Macron, dont les lignes de force d’une transformation radicale se sont dessinées bien des années avant son arrivée au pouvoir. Un ouvrage indispensable pour la compréhension d’un pays, de ses tourments, de ses atouts, du ressenti de ses citoyens, à lire absolument à quelques mois d’aller glisser son bulletin de vote dans l’urne à l’occasion de la présidentielle.

Déjà auteur du remarquable « Archipel français», paru en 2019, où il décrivait la lente atomisation d’un pays à l’unité vacillante, le politologue Jérôme Fourquet signe donc, avec, cette fois, le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, « La France sous nos yeux », un instantané exceptionnel de lucidité et de clarté réalisé à l’aide d’une compilation inédite de statistiques, celles de l’Insee ou des grands organismes afférents, naturellement, mais aussi avec le secours d’une batterie de données qu’il a fallu chercher dans les tréfonds des multiples banques de data disponibles. 

On en ressort avec le nombre de piscines construites sur le sol français, le nombre de visiteurs du zoo de Beauval, le profil des amateurs de Kebab ou celui des néoruraux de la Drôme – nouveau département hype du moment – sans oublier l’incroyable décryptage de la France périphérique, aussi appelée « France Plaza » par les auteurs, du nom du célèbre agent immobilier devenu star de la télé.

Une vision à hauteur d’homme

Que trouve-t-on au fil de ces indicateurs souvent originaux mais jamais loufoques mis bout à bout ? Une vision à la fois macro et micro de notre territoire, presque à hauteur d’homme et loin de la seule froideur et du funeste penchant des statisticiens pour la moyennisation.

Dire que les auteurs révèlent, à l’occasion, une grande tendance qui nous aurait échappé serait exagéré. Comme nous tous, ils constatent les ravages au long cours de la désindustrialisation, la transformation de notre pays en vaste zone de chalandise prise d’assaut d’abord par la grande distribution puis par les entrepôts du type de ceux d’Amazon, ou encore les bouleversements de la métropolisation conjugués à la lassitude urbaine qui, considérablement dopée par le télétravail de masse né du Covid-19, conduit aujourd’hui à un exode important des citadins vers les campagnes.

Ce qu’ils montrent, en revanche, c’est l’incroyable brutalité et rapidité avec lesquelles ces évolutions se sont produites, pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire, voici l’exemple maintes fois raconté de l’Alcatel « sans usines », ce « fabless » devenu une folie française dans les années 2000, une folie dont s’empara le patron de l’époque Serge Tchuruk. Dans un tableau édifiant reproduit dans le livre, on se rend compte qu’entre 1995 et 2013 le groupe fermera ou cédera pas moins de 17 usines sur le territoire. Autant de plaies béantes ouvertes dans la plupart des zones concernées, autant de décisions qui, au nom d’une vision quasi suicidaire, précipiteront la chute du groupe.

Voici aussi la France d’Intermarché et consorts, lequel Intermarché se déploiera au rythme hallucinant de deux ouvertures par semaine entre 1980 et 1990, redessinant, comme tous ses rivaux distributeurs, les abords des villes, transformant les flux de transports, améliorant le pouvoir d’achat des classes modestes, modifiant radicalement les codes de l’alimentation.

La France d’Amazon

Voici enfin, en 2020, la France d’Amazon, symbole de la victoire absolue du secteur tertiaire mais dont les élus locaux sont loin de se plaindre, bien au contraire. Car cette France des entrepôts, qui offrent au regard leur rectangle grisâtre dans les campagnes, est à nouveau synonyme d’emplois, singulièrement dans des régions sinistrées par la disparition de l’industrie. Les chiffres, retrouvés par nos auteurs, sont édifiants : en quinze ans, l’emploi dans le secteur de l’entreposage et de la manutention aura augmenté de plus de 50 %.

Pour serrer au plus près l’impact de ces multiples ruptures sur l’attractivité de telle ou telle portion de notre territoire, Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely ont eu l’idée d’analyser le trafic généré sur Wikipédia par toutes les communes qui y sont répertoriées. Bilan, une transformation profonde des hiérarchies où la France triple A d’autrefois n’est plus forcément celle d’aujourd’hui. La perte d’influence du Lubéron au profit de Biarritz, l’incroyable réveil de Bordeaux, l’engouement pour La Rochelle ou Avignon contrastent avec cette France « gris foncé » allant de la Haute-Normandie à la Picardie en passant par la Franche-Comté ou le sud de l’Alsace.

La « démoyennisation »

La France d’aujourd’hui est celle de la « démoyennisation », affirment les auteurs. La polarisation est partout, y compris dans la même famille de consommation. Le burger peut-être premium comme il peut être « popu ». Le camping, mode de tourisme populaire par excellence, a désormais ses fans bobos.

Et la France d’en haut a plus souvent qu’autrefois l’occasion de rencontrer celle d’en bas sur Leboncoin. Impossible, ici, de rendre compte en détail d’un livre foisonnant. En creux, ce sont évidemment les transformations sociales à l’oeuvre, pas toujours bien comprises, qui sont décortiquées. « L’écart entre le pays tel qu’il se présente désormais à nos yeux et les représentations que nous en avons est abyssal », écrivent les auteurs. C’est pourquoi ce livre est indispensable.

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