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LIBERTÉS : L’ÉPREUVE DU SIÈCLE (Partie 2)

Notre publication précédente :

LIBERTES : L’EPREUVE DU SIECLE ? ENQUETE SUR LA DEMOCRATIE DANS 55 PAYS (Partie 1) https://metahodos.fr/2022/01/18/libertes-lepreuve-du-siecle-enquete-sur-la-democratie-dans-55-pays/

La synthèse du rapport de Fondapol

Libertés : l’épreuve du siècle

Par Dominique Reynié

NB les gras sont de Metahodos

Citation en exergue :

« Je crois que tout est toujours en question, que tout est toujours à sauver,
que rien n’est définitivement acquis, et qu’il n’y aura jamais de repos
sur la terre pour les hommes de bonne volonté. »

Raymond Aron, entretien avec Georges Suffert, émission Un certain regard, ORTF, 7 décembre 1969

Les démocraties se retrouvent dans une situation périlleuse trente ans après la chute du mur de Berlin qui marquait pourtant leur triomphe. Dans un entretien accordé au printemps 2020, celui qui allait devenir président des États-Unis, Joe Biden, rappelle que non seulement la démocratie a cessé de se déployer, mais qu’elle est même en recul : « Aujourd’hui, la démocratie est sous pression plus qu’elle ne l’a jamais été depuis les années 1930. D’après Freedom House, sur les 41 pays régulièrement classés “libres” de 1985 à 2005, 22 ont enregistré des baisses sensibles de la liberté au cours des cinq dernières années1. » Ce processus de régression n’épargne pas les ensembles démocratiques qui paraissent plus solides. Ainsi, dans l’Union européenne, des gouvernements élus remettent en cause l’État de droit en se revendiquant d’une « démocratie illibérale».

Significativement, l’année 2021 s’est achevée sur un « sommet des démocraties », que le président Joe Biden avait annoncé dans son entretien. Lors de son discours introductif, prononcé le 9 décembre 2021 devant les représentants de 110 pays, Biden a estimé que « la démocratie est confrontée à des défis compliqués et préoccupants ». Particulièrement inquiet, il a évoqué les tendances à l’œuvre qui « semblent s’orienter dans une mauvaise direction », considérant que « nous sommes aujourd’hui à un point d’inflexion ». Il ajoutait : « Allons-nous permettre à cette tendance de continuer au détriment des droits humains et de la démocratie ? La démocratie n’est pas le fruit du hasard. Nous devons la renouveler à chaque génération. De mon point de vue, voici le véritable défi de notre époque. » Prenant la parole dans le cadre de ce sommet, le président français Emmanuel Macron a rejoint le président des États-Unis dans cette inquiétude : « Vous nous avez rassemblés pour évoquer le seul modèle politique qui permette de défendre ces droits et libertés : la démocratie », jugeant le combat « plus nécessaire que jamais ».

Fruit de la démocratie triomphante, la globalisation renforce les régimes autoritaires

« Autocrats are attacking open systems in part to stymie their own people’s natural attraction to freedom. Great-power authoritarians in China and Russia view subverting democratic practice as central to their geopolitical ambitions; should not free nations see protecting and promoting democracy as part of ours? »

(Daniel Twining, « How Biden can beat the great-power authoritarians in China and Russia », thehill.com, 8 décembre 2021).

Les tensions actuelles entre le monde démocratique et les régimes autoritaires ne sont pas sans rappeler la guerre froide. La Chine revendique la supériorité de son modèle comme naguère l’Union soviétique. La Russie de Staline présentait la « démocratie populaire » comme la véritable démocratie, en contrepoint de la démocratie représentative. La Chine de Xi Jin Ping prétend accomplir la démocratie authentique dans la construction d’une « démocratie socialiste aux caractéristiques chinoises » que Pékin oppose à la « démocratie à l’américaine ». Enfin, en qualifiant son modèle de « démocratie globale », la Chine n’en vante pas seulement l’efficacité pour les Chinois, elle dit aussi y voir un modèle pour le monde.

Cependant, il existe au moins une différence majeure entre notre époque et celle de la guerre froide. Elle réside dans le fait que la plupart des régimes autoritaires ne rejettent pas l’économie capitaliste ni même la globalisation. La nouvelle économie et les innovations qui l’accompagnent non seulement ne déstabilisent plus les régimes hostiles aux libertés, mais elles les enrichissent et renforcent leur puissance. Le meilleur exemple nous est fourni par la Chine dont la montée en puissance a été accélérée par son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le 11 décembre 2001.

La globalisation apporte aux régimes autoritaires d’importantes ressources, mais elle leur fournit aussi de nouveaux moyens d’influencer le monde et de déstabiliser les sociétés libérales. Pour la Chine, la Russie ou la Turquie, il est plus facile que jamais de s’immiscer dans les affaires intérieures des pays, en particulier des pays à régime démocratique – qui sont, par nature, plus ouverts puisque fondés sur le principe de la publicité, voire de la transparence –, de les espionner, de perturber le fonctionnement de leurs services publics par le piratage informatique, de troubler le débat public par la production massive de fausses informations, en soutenant des mouvements protestataires, en appuyant les revendications séparatistes, en parasitant les campagnes électorales, dans le but de peser sur le résultat mais aussi, plus sûrement, d’affaiblir la démocratie au regard de ses propres citoyens. Et de la discréditer aux yeux du reste du monde, pour indiquer qu’une page se tourne, que le temps désormais est celui d’un monde à la main des puissances autoritaires, que le cycle historique de la liberté est arrivé à son terme.

Ainsi, bien que la globalisation soit née de l’effondrement du communisme et alors qu’elle marque le triomphe de la démocratie, son déploiement n’a pas entraîné une expansion continue du libéralisme politique. A contrario, la globalisation paraît menacer le monde démocratique après l’avoir consacré. Par nombre de ses effets sur les sociétés développées – désindustrialisation, métropolisation, dématérialisation de l’activité professionnelle, déclassement social, constitution de fortunes gigantesques… –, la globalisation favorise les mouvements populistes et les discours autoritaires.

Pour les dictatures, l’enjeu du siècle est double : d’une part, il s’agit de remettre en question le rôle des États démocratiques et de leurs principes dans la régulation de l’ordre mondial ; d’autre part, il s’agit de réduire la place des régimes fondés sur les droits et les libertés des individus, qui suscitent partout ailleurs des idées d’émancipation. Comme le fait remarquer Daniel Twining, le président de l’International Republican Institute (IRI) : « Les autocrates attaquent les systèmes ouverts en partie pour contrecarrer l’attirance naturelle de leur propre peuple pour la liberté. Les autocrates des grandes puissances chinoise et russe considèrent la subversion de la pratique démocratique comme un élément central de leurs ambitions géopolitiques ; les nations libres ne devraient-elles pas considérer la protection et la promotion de la démocratie comme une part d’elles-mêmes ?»

Une nouvelle crise historique de la liberté

Voir Dominique Reynié (dir.), Les Attentats islamistes dans le monde 1979-2021, Fondation pour l’innovation politique, septembre 2021.+

Au fur et à mesure qu’il se déploie, le XXIe siècle semble pris dans des jeux de force multiples mais qui tous agissent dans le sens d’une réduction des libertés acquises. Ainsi, dans le domaine de la santé, l’apparition d’une pandémie, provoquée par la Covid-19, venue de Wuhan à la fin de l’année 2019, impose au monde entier une épreuve douloureuse et coûteuse. Elle oblige nos pays à instaurer des mesures contraignantes, jusqu’au confinement, et des stratégies sanitaires reposant sur une obligation vaccinale, de droit ou de fait, qui alimentent dans une partie de la société, minoritaire mais hyperactive, le thème de la « dictature sanitaire ».

Dans le domaine de la sécurité, pour faire face au terrorisme, en particulier au terrorisme islamiste qui n’a pas quitté la scène mondiale depuis la tragédie du 11 septembre 20014, les sociétés démocratiques se sont transformées. Ce terrorisme engendre une culture de la suspicion et de la surveillance. La peur de l’attentat fait accepter des règles d’exception adoptées dans l’urgence et fait approuver leur inscription dans le droit commun. La peur du terrorisme et de l’islamisme abonde les populistes en contingents électoraux.

Dans le même temps, la liberté d’opinion est mise au défi dans des sociétés démocratiques de plus en plus multiculturelles.

L’incompréhension réciproque, la défiance, voire l’hostilité, corrodent le lien social. Les rivalités interculturelles se transforment en conflits de valeurs lorsque le différend porte sur des libertés fondamentales, telles que la liberté d’opinion et la liberté de la presse. En témoignent les tragédies provoquées par les réactions violentes à la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie, en 1988, des caricatures danoises, en 2008, ou encore le drame de l’attentat contre Charlie Hebdo, en 2015. Ce terrorisme prend la forme d’une guerre intérieure contre les valeurs de la société libérale, avec par exemple les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et en région parisienne, ou celui de Nice, le 14 juillet 2016. Le conflit des identités et des religions, le populisme, l’autoritarisme, le racisme et l’antisémitisme n’ont jamais autant porté atteinte aux sociétés démocratiques que depuis les années 1930.

Sans la liberté de débattre et de publier, il ne reste rien du modèle démocratique. Elle en conditionne la possibilité, la légitimité, mais aussi l’efficacité, car c’est la liberté qui permet au génie humain d’atteindre sa pleine dimension. Or notre siècle est aussi celui du surgissement d’un nouvel espace public, transnational et numérique. Cette fois, la cause du bouleversement n’est ni extérieure aux démocraties, ni étrangère, ni même hostile aux valeurs libérales. Il s’agit d’innovations technologiques remarquables développées par des entreprises dont les performances résultent de l’usage des libertés. Pourtant, si elles font progresser extraordinairement l’inclusion du plus grand nombre dans l’espace public médiatique, les plateformes numériques, les Big Tech, acquièrent un pouvoir problématique. Que deviennent les démocraties si les législations émanant d’assemblées élues sont impuissantes à réguler les libertés ? Que deviennent les démocraties si le pouvoir de garantir ces libertés passe furtivement des parlements aux mains d’entreprises jouissant d’une position monopolistique ?

Enfin, il faut prendre conscience de ce qu’implique pour les sociétés libérales le fait que la liberté d’opinion ne soit même plus épargnée là où elle doit être sanctuarisée, c’est- à-dire à l’université. L’école et l’université ont la charge de préparer les générations qui feront le monde de demain. Dès lors, le déclin de la liberté académique contribue fortement à assombrir le futur des libertés. L’université perdra sa raison d’être si elle ne réagit pas contre la spirale mortifère de l’intolérance, de la censure et de la violence. Tout aussi inévitablement, le déclin de la liberté au sein de l’université entraînera un dépérissement de l’université, de ses savoirs et de ses moyens. Ce qui est en jeu, c’est aussi notre capacité à former des élites compétentes, responsables, inventives et libérales, sans lesquelles les États démocratiques perdront l’avantage de puissance qu’ils ont toujours eu jusqu’à présent sur les États autoritaires.

Les libertés au XXIe siècle : les défendre et les propager

« Responsive and accountable democratic institutions will be essential to solving the world’s toughest challenges – from climate change to social justice to inclusive prosperity. Authoritarians who usurp their people’s most basic rights to life and liberty are not going to be trustworthy partners in attending to the common good of humankind » (ibid.).+

Dans ce contexte déjà très difficile, le monde est aussi confronté au réchauffement climatique, l’un des plus grands enjeux du siècle. On fera ici l’hypothèse que l’efficacité de la mobilisation contre le réchauffement climatique dépend beaucoup du modèle démocratique, par l’action qu’il exerce sur les gouvernants. Et, comme le souligne encore Daniel Twining : « Des institutions démocratiques réactives et responsables seront essentielles pour résoudre les grands défis de ce monde, du changement climatique à la justice sociale en passant par la prospérité inclusive. Les autocrates qui usurpent les droits les plus élémentaires de leur peuple à la vie et à la liberté ne seront pas des partenaires dignes de confiance pour veiller au bien commun de l’humanité.» Le succès de la lutte contre le réchauffement climatique sera donc non seulement fonction de la solidité du modèle démocratique mais aussi de sa diffusion planétaire. Le monde démocratique semble vouloir s’illustrer aussi par son engagement résolu contre le réchauffement climatique. Sa détermination est telle qu’il paraît nécessaire d’inviter à la prudence et de veiller à mener ce combat avec discernement, c’est-à-dire en intégrant ses effets psychologiques, politiques, économiques et sociaux. Mal conduite, dogmatique ou autoritaire, la lutte contre le réchauffement climatique contribuera à fragiliser le régime démocratique et le soutien de la société, en particulier celui des catégories populaires et des classes moyennes.

S’il faut défendre le climat, il faut aussi défendre nos libertés. Cela suppose de mobiliser d’importants moyens pour mener la lutte contre l’ignorance et la lutte contre la désinformation. Il n’y aura pas de régime démocratique si nous ne sommes plus capables d’assurer au plus grand nombre une éducation et une information de qualité. La liberté disparaîtra si nous n’arrivons plus à contenir les inégalités et à combattre la corruption qui préoccupe tant nos concitoyens, comme le soulignent les résultats de notre étude.

Enfin, la liberté disparaîtra si nous renonçons à la prospérité et à la puissance. Défendre les libertés, c’est aussi défendre les conditions de la croissance économique et de l’innovation scientifique et technique. Le monde démocratique doit entretenir les ressources nécessaires au maintien du progrès social et humain qui est sa raison d’être et renforce sa légitimité. Mais le monde démocratique doit aussi veiller au développement de sa puissance, y compris de sa puissance militaire. En ce XXIe siècle, il peut être préoccupant de comparer les gigantesques efforts financiers programmés pour la transition écologique avec la faiblesse des investissements assurant la prospérité et la capacité des sociétés démocratiques à garantir leur sécurité dans un monde à l’évidence plus dangereux, à l’heure où la Chine menace Taiwan, où la Russie menace l’Ukraine, où la Turquie pousse l’Azerbaïdjan à la guerre contre l’Arménie, menace Chypre et fait pression sur la Grèce, un monde où la théocratie iranienne s’apprête à posséder l’arme atomique.

Face à ces grands défis, les sociétés démocratiques conservent un atout majeur dont les résultats de notre étude se font l’écho. Les citoyens interrogés affirment leur attachement aux libertés et à la démocratie. Quand ils expriment un jugement négatif, nos données montrent que, le plus souvent, c’est la manière dont la démocratie fonctionne dans leur pays qui est l’objet de leurs critiques et non l’idée démocratique elle-même. La liberté n’est pas culturelle. Elle est une aspiration humaine. En nous réside la force la plus capable d’assurer le déploiement de la démocratie au XXIe siècle.Ce travail est le fruit d’une étroite coopération entre la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), l’International Republican Institute (IRI), Community of Democracies (CoD), la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS), la Genron NPO, la Fundación Nuevas Generaciones (NG) et República do Amanhã.

Après notre enquête Où va la démocratie ?, menée en 2017 dans 26 pays, et après Démocraties sous tension (2018, 42 pays), voici donc Libertés : l’épreuve du siècle, notre nouvelle enquête menée dans 55 pays.

Par Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po,
directeur général de la Fondation pour l’innovation politique

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