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BAROMETRE DE LA CONFIANCE (3) : LES ELITES LASSEES DE LA DEMOCRATIE ?

Jamais les signes de la fatigue de la démocratie n’ont été aussi forts

Alors que le baromètre annuel du Cevipof sur la confiance en politique vient d’être publié, les indicateurs montrant l’existence d’une fatigue de la démocratie n’ont jamais été aussi inquiétants… Lire l’article de Christophe Boutin ci contre dont la publication a été proposé par un de nos lecteurs;

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

VOIR NOS PUBLICATION 1 ET 2 RELATIVES AU BAROMETRE:

BAROMETRE DE LA CONFIANCE/CEVIPOF (Partie 1) : LE PAYS A PERDU SA BOUSSOLE MORALE (75% DES FRANCAIS) https://metahodos.fr/2022/01/30/barometre-de-la-confiance-du-cevipof-partie-1-75-des-francais-estiment-que-le-pays-a-perdu-sa-boussole-morale/

BAROMETRE DE LA CONFIANCE (Partie 2) : POUR UN HOMME FORT NE SE PREOCCUPANT NI DU PARLEMENT NI DES ELECTIONS (39% DES FRANCAIS) https://metahodos.fr/2022/01/30/barometre-de-la-confiance-du-cevipof-partie-3-les-francais-se-positionnent-de-plus-en-plus-a-droite/

Entretien

DÉMOCRATIE CENSITAIRE

Emmanuel Macron ou le produit politique parfait pour élites lassées de la démocratie ?

Christophe Boutin ATLANTICO

Atlantico : Alors que le baromètre annuel du Cevipof sur la confiance en politique vient d’être publié, les indicateurs montrent l’existence d’une fatigue de la démocratie (pourcentage en augmentation de ceux demandant un homme fort, des experts au gouvernement voire des militaires) que l’on observait déjà dans plusieurs sondages auparavant. Dans quelle mesure cela témoigne-t-il d’une envie de démocratie censitaire de la part des élites françaises ? Celle-ci s’est-elle trouvée renforcée durant le quinquennat, notamment dans les moments de contestation populaire ? 

Christophe Boutin : Votre question, pour que l’on puisse y répondre de manière correcte, demande que l’on passe d’abord par un certain nombre de précisions. Vous évoquez en effet une progression dans les réponses des Français concernant trois points touchant à la direction du pays, la nécessité qu’y participent un « homme fort », des « experts », enfin l’armée. Or il est essentiel, pour les comprendre, de replacer ses réponses, non par rapport au seul sondage de l’année précédente, mais dans une perspective plus longue.

Plus d’experts à la tête de l’État ?

Effectivement, il y a une augmentation par rapport à 2021 de 5 points, et 52 % des Français seraient donc d’accord pour penser que, je cite, « les experts et non un gouvernement décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays ». Mais on avait atteint 66 % de réponses favorables à cette occurrence en 2012, 59 % encore en 2016, et l’on n’a commencé à descendre qu’à partir de 2017, après l’élection d’Emmanuel Macron, pour atteindre le point le plus bas, 47 %, l’année dernière. « Souhaitez vous avoir à sa tête [du pays] un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement ni des élections » ? On avait autour de 50 % de réponses favorables jusqu’en décembre 2016, pour tomber ensuite à 33 % en 2020, et remonter effectivement de cinq points depuis l’année dernière, à 39%. En fait, le seul critère qui a connu une augmentation constante est celui de la participation de l’armée au pouvoir, 27 % des Français étant aujourd’hui d’accord, quand à sa première occurrence, en 2014, on n’avait alors que 12 % des Français.

Que peut-on déduire de ces éléments ?

Que la demande d’expertise et d’homme fort a été à son sommet entre 2012 et 2017, quand la France était gouvernée par le « Président normal », François Hollande – le contraire d’un homme fort, auprès duquel on cherchait les experts. Cette demande a chuté (de 10 à 15 points) avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, incarnant justement un gouvernement d’experts et une certaine approche de l’homme fort, pour ressurgir depuis au maximum deux années, mais la progression spectaculaire et récente dans la même période visant l’armée, qui décolle pour passer à 20 % en 2021 et 27 % aujourd’hui, induit à penser que ce n’est pas le même public qui fait la réponse.

La demande d’un homme fort, ou du pouvoir des experts, peut en effet venir de la part des catégories socioprofessionnelles aisées, dotées d’un bagage intellectuel plus ou moins importants – ou en tout cas qu’elles croient important -, et qui sont volontiers partisanes de la mise en place d’une démocratie censitaire, c’est-à-dire d’un système dans lequel une oligarchie à laquelle elles croient participer se maintient ainsi au pouvoir sans qu’un peuple envieux ne soit réellement à même de l’empêcher. Mais la même demande d’un homme fort, et, pourquoi pas, d’experts, peut aussi venir de la part de ce qu’on pourrait appeler des populistes, ou des bonapartistes, pour reprendre une grande distinction classique de la vie politique française, qui souhaitent ici, au contraire, lutter contre cette emprise oligarchique, et que parvienne au pouvoir quelqu’un qui soit en quelque sorte l’expression même du peuple. 

Vous le voyez, mais c’est tout le problème d’une sondage quand on ne dispose pas d’éléments fins (CSP, résidence, diplômes…) permettant de mieux cerner les répondants, la même réponse peut relever de visions diamétralement opposées en termes d’attentes politiques, et donc de publics différents. Le décollage de la demande touchant l’armée lui-même peut satisfaire les deux, soit qu’il s’agisse d’en user contre le peuple pour mater sa révolte et protéger l’oligarchie, soit que la révolte populaire estime indispensable le recours à l’armée pour chasser l’oligarchie. 

Mais il est permis de penser que cette dernière évolution relève plus en l’espèce du second cas que du premier. Ainsi, les réponses de 2022 devraient plus à la revendication populisto-bonapartiste qu’à celle de l’oligarchie actuellement au pouvoir. Et ce même si, effectivement, cette demande de la bourgeoisie censitaire a pu se renforcer par la confrontation lors du quinquennat aux mouvements populaires, et notamment à la révolte des Gilets jaunes, perçue par cette classe censitaire urbaine au pouvoir comme étant celle d’une France périphérique volontiers méprisée, et menaçant un régime qui, depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, protégeait plus et mieux que jamais ses intérêts financiers.

A quel point Emmanuel Macron répond-il à ces aspirations d’une démocratie censitaire de la part des élites ? Comment cela s’est-il incarné durant son quinquennat ?

Emmanuel Macron, comme l’a très bien écrit Frédéric Rouvillois dans son ouvrage Liquidation, dans lequel il fait un parallèle entre la figure du Président actuel et les thèses du saint-simonisme, incarne de manière presque parfaite l’oligarchie – terme que l’on peut préférer à celui d’élite – et l’a manifesté au cours de son quinquennat de multiples manières. On peut évoquer, bien sûr, sa volonté de gouverner de manière quasiment solitaire, entouré seulement d’une garde rapprochée à l’Élysée, en « Conseil de défense » ; un Parlement réduit à une simple chambre d’enregistrement ; une opposition méprisée. Il faudrait aussi examiner la rigidité et la violence des politiques menées contre ses opposants, dans la rue avec les Gilets jaunes, dans les prétoires pour les autres. Relever les caricatures de démocratie directe qu’il mit en œuvre pour faire croire qu’une démocratie réelle subsistait, du fameux « Grand débat », simple monologue destiné à porter la parole présidentielle auprès de ceux qui n’avaient pas réussi à comprendre sa pensée complexe, à la Convention citoyenne pour le climat, totalement encadrée dans l’ombre.

Faire la liste des atteintes aux libertés perpétrées sous son mandat, sous de multiples prétextes. Ajoutons que cette démocratie censitaire d’Emmanuel Macron sert non les intérêts d’une « élite nationale » mais d’une oligarchie transnationale qui se satisfait fort bien du dépeçage de notre économie et de la mise à sac de nos services publics. Un système qui, comme le saint-simonisme, relève enfin de la « fuite en avant » typique de l’idéologie progressiste. Nous sommes dans le chimiquement pur.

David Adler a théorisé le scepticisme des centristes, ceux censés incarner le cercle de la raison, à l’égard de la démocratie. Est-ce cela qu’on retrouve chez Emmanuel Macron et qui lui permet de répondre aux attentes élitaires ? Pourquoi retrouve-t-on cette lassitude de la démocratie chez les élites ?

Encore une fois, je reste très réservé sur l’utilisation du terme d’élite pour qualifier la caste qui depuis maintenant quelques décennies s’est emparée du pouvoir, pensant que le terme d’oligarchie serait beaucoup plus adapté. « Élite », terme qui vaut pour toutes les classes de la société (il y a une élite ouvrière, paysanne, artisanale, entrepreneuriale, artistique, scientifique…) laisse en effet flotter comme un parfum de valeurs traditionnelles – honneur, discrétion, vertu, courage, travail, respect de la parole donnée -, dont le moins que l’on puisse dire en voyant son comportement, est que la caste au pouvoir en n’est pas spécialement pourvue. Si l’on peut user de ce terme ce serait en référence à l’ouvrage de Christopher Lasch, La révolte des élites, dont le sous-titre est d’ailleurs Et la trahison de la démocratie, dans laquelle l’auteur décrit avec une rare acuité la manière dont une classe – ou plutôt une caste, car une classe suppose que l’on puisse y accéder quand une caste est fermée sur elle-même – s’auto protège et entend diriger seule le pays. 

Soyons clair, une vraie élite peut elle aussi être lassée par un peuple qui, parfois, fait montre à son encontre de « passions tristes », au premier rang desquelles l’envie, menaçant ses biens ou son pouvoir. Jules Renard, Charles de Gaulle, ou d’autres encore, eurent parfois des mots assez durs en ce sens. Mais tous respectèrent la règle démocratique de l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 selon lequel « tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». 

Or de nos jours l’ascenseur social est coupé, et la pyramide sociale est remplacée par un sablier dont le goulot d’étranglement interdit l’accès à la caste supérieure, alors même que les bénéficiaires du hod-up n’ont que le mot de démocratie à la bouche. Ce que vous nommez ici « lassitude de la démocratie », et que révélait David Adler en étudiant le comportement de ces « centristes » persuadés d’incarner la Raison, c’est non seulement leur « scepticisme », mais aussi et surtout leur sectarisme, et leur comportement aussi peu démocratique dans les faits que celui de ces extrêmes qu’ils se plaisent à dénoncer.

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