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« La France a pris conscience des faiblesses de ses forces armées mais ne s’est pas encore donné les moyens d’y répondre ». Point de vue

GUERRE DE HAUTE INTENSITÉ

« La France a pris conscience des faiblesses de ses forces armées mais ne s’est pas encore donné les moyens d’y répondre »

Jean-Louis Thiériot, député LR de Seine-et-Marne et membre de la Commission Défense de l’Assemblée nationale, vient de publier un rapport d’information sur la préparation à un conflit de haute intensité. Face à la guerre en Ukraine, la France et l’Europe doivent-elles adapter leurs capacités de défense ?

Atlantico : Depuis quelques années, et notamment depuis la nomination comme chef d’état-major de Thierry Burkhard, l’armée est tournée vers la question de « haute intensité ». Dans un rapport parlementaire vous avez interrogé la préparation de l’armée à une telle forme de conflit ? Quelles sont vos conclusions ? La France peut-elle à l’heure actuelle prétendre à une telle forme de conflit?

Jean-Louis Thiériot : La France a toutes les capacités tactiques et intellectuelles pour y faire face. Cela fait plusieurs années que l’on se prépare à cela. Nous avons un modèle d’armée complet et cohérent. Nous n’avons abandonné aucun élément pouvant servir dans un combat de haute intensité. Le problème est que pour des raisons essentiellement budgétaires nous avons assumé d’avoir un modèle d’armée échantillonnaire : nous avons quelques éléments pour chaque secteur que nous devons couvrir. Notre armée est la seule en Europe à avoir ces compétences. Le problème c’est que nous sommes capables de faire mal mais pour peu de temps car la masse – et c’est un enjeu majeur – n’est pas suffisante. Un effort de remontée en puissance s’impose. Sur le plan des munitions, comme il y a quelques années en Libye, on pourrait tenir une quinzaine de jours environ avant de devoir faire appel aux munitions américaines (qui ne sont pas forcément interopérables). Notre dissuasion aérienne est au top niveau, mais le reste de notre flotte fait que nous sommes au mieux capables d’utiliser 50 appareils dans un combat de haute intensité. Or si l’on voit les pertes dans les combats de haute intensité, on ne peut être optimiste au-delà de quelques jours ou quelques semaines.

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N’y-a-t-il pas aussi un problème de déploiement ?

Bien sûr. Il y a des capacités que nous n’avons pas. Pour arriver à nous projeter avec Barkhane, nous avions pris l’habitude de louer des avions gros porteurs ukrainiens (les Antonov). Un ou deux ont été détruits dans le conflit actuel en Ukraine et pour les cinq autres répartis dans le monde l’impossibilité d’accéder aux usines Antonov risque de poser problème. On risque donc d’avoir besoin d’autres avions. Ces trous capacitaires, nous devons les combler aussi vite que possible.

Dans une tribune au Figaro vous écrivez « La guerre d’aujourd’hui se caractérise par l’usage désinhibé de la force par des acteurs étatiques, multichamps et multimilieux – terre, mer, air, spatial et cyber -, n’hésitant pas à recourir à des attaques hybrides dans lesquelles, » La France a-t-elle correctement pris le tournant du développement des armements non conventionnels et du cyber ?

On a vu venir ce tournant. On a créé au sein des armées le commandement de la guerre cyber. L’armée de l’air est devenue armée de l’air et de l’espace avec un commandement de l’espace. Les efforts de structure sont faits et tout le monde est conscient de la menace. Reste la question des moyens déployés dans ces nouveaux champs.

Quels sont les plus gros manques des armées françaises ?

La flotte aérienne devrait être renforcée avec davantage d’avions de combat et de ravitailleurs, davantage de transports stratégiques. Au niveau de l’armée de terre, nos manques sont sur la défense sol-air basse couche, l’artillerie dans la profondeur, les capacités de minage brèchage, la guerre électronique terrestre et les moyens de réparation sur le champ de bataille. Pour la marine, nous n’avons pas assez de navires de premier rang et de maintenir ceux que nous avons déjà au top niveau.

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Faisons-nous ce qu’il faut pour les combler ?

Aujourd’hui, très clairement non. Dans notre rapport, rendu public avec l’accord de toute la commission défense, on estime qu’il faudra, indépendamment des lois de programmation militaire, 60 à 80 milliards supplémentaires sur la prochaine décennie. Aujourd’hui, tout le monde en est conscient mais nous ne nous sommes pas encore donné les moyens d’y répondre, cela n’est ni voté, ni budgété.

En cas de conflit de haute intensité, que peut faire la France ?

Elle apporterait sa pierre à une bataille probablement menée avec tous nos alliés. Ça n’arriverait que dans un pays membre de l’OTAN, si les Russes entre dans un pays balte par exemple. L’idée est de faire comprendre à nos adversaires qu’attaquer l’Estonie, c’est attaquer la France. Ce qui est un autre niveau.

Votre rapport préconise le lancement d’une mission d’information parlementaire sur le sujet des sociétés militaires privées dès le début de la prochaine législature. On en parle beaucoup avec Wagner actuellement, est-ce vraiment une solution ?

 Si nous parlons d’une mission d’information, c’est parce qu’aujourd’hui c’est un grand point d’interrogation. Ce n’est conforme ni à nos traditions ni à notre éthique de la guerre. Il nous faut analyser les conséquences qu’auraient les sociétés militaires privées et se poser la question de les adopter ou non. Ce ne serait évidemment pas dans la même logique que les Russes qui obtiennent des concessions minières en Afrique en échange de leurs interventions.

Vous évoquez l’armée française comme moteur de puissance. Au vu de ses limites, peut-on vraiment espérer être un leader européen ? Faire concurrence à la Russie et aux Etats-Unis ?

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Personne n’envisage d’arriver au niveau des Etats-Unis. L’idée, c’est d’atteindre le niveau fixé dans le livre blanc : être capable de projeter 25 000 hommes avec les moyens dont ils ont besoin. Ce qui, sur le théâtre européen, se ferait très certainement en coalition. Aujourd’hui, nous sommes à moins de 2% du PIB consacré à la Défense. Des années 60 aux années 80, on a dépensé jusqu’à 3,5% du PIB pour la Défense, ce qui n’a pas gêné la croissance. Pourquoi ? Parce que l’investissement militaire a de nombreuses retombées technologiques dans le privé. Il y a un multiplicateur keynésien qui permet de rapporter entre 1,3 et 2 euros par euro dépensé. L’industrie française du secteur, c’est 200 000 emplois, 4000 PME. Et c’est une industrie qui tient le choc.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent que l’industrie de l’armement est une industrie du passé ?

Vladimir Poutine leur a donné un démenti flagrant. La vérité est simple :  ce n’est pas nous qui choisissons notre ennemi, c’est lui qui nous choisit. Aujourd’hui c’est Vladimir Poutine, demain cela pourrait être un autre. L’histoire est tragique, nous avons vécu 70 ans de paix qui ont été une parenthèse heureuse – et tant mieux – mais les dividendes de la paix sont du passé. Quand on voit l’usage désinhibé de la force par des pays comme la Turquie, quand l’Algérie double son effort de Défense en quelques années et pourrait provoquer un déni d’accès à Gibraltar, etc. Le choix, nous ne l’avons pas. Aujourd’hui nous sommes face à un quoi qu’il en coûte de la Défense. C’est la menace qui fait le besoin.

L’avenir sera-t-il donc émaillé de conflits ?

Nous allons vers un XXIe siècle de guerres. Certainement pas la guerre générale comme en 14-18 ou 39-45 mais de conflits beaucoup plus localisés mais qui peuvent être extrêmement violents. Sauf si la Russie faisait le choix démentiel d’employer l’arme nucléaire tactique. En France, le nucléaire est une arme de dissuasion lorsqu’on menace nos intérêts vitaux. Pour les Russes, c’est une arme tactique d’emploi. Dans ce scénario, tout devient possible. Mais j’espère, et je crois, qu’il reste un minimum de rationalité dans le positionnement russe.

J’ai le désagréable sentiment que nous sommes en 36 ou 38, même si je ne compare pas Poutine (un autocrate plébiscitaire) à Hitler (un idéologue totalitaire). La réalité géopolitique c’est que dans les deux cas, le point de départ est une minorité (Sudètes et Donbass), si le but est celui d’établir un régime fantoche en Ukraine ce sera comme l’Anschluss.  

Comment jugez-vous actuellement la réponse européenne et française à la crise ?

Nous sommes actuellement dans une forme d’unité nationale. On ne va pas reprocher au président de la République, même s’il a échoué, de chercher à trouver une issue diplomatique. La seule critique, c’est celle de la récupération politique faite par son parti avec les affiches « Macron c’est la paix ». On a sans doute manqué de vigilance dans les années précédentes mais l’histoire le dira. Là où je suis agréablement surpris, c’est sur la réponse très rapide des Allemands. J’espère que ce sera l’occasion de donner des signes en faveur d’une Europe de la Défense et d’une industrie de la Défense européenne. Le choix d’acheter des armes pour l’Ukraine de la part de l’UE, une première dans son histoire, est une bonne chose. Peut-être ce conflit permettra-t-il à l’Europe de changer de paradigme.

Propos recueillis par Guilhem Dedoyard.

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