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LE VOTE UTILE « ENNEMI DE LA DEMOCRATIE » ?

L’élection présidentielle, le moment pour redessiner le paysage politique ?

Hélène Franco, juriste et militante de la République sociale, et Sacha Mokritzky, co-fondateur du média Reconstruire, expliquent pourquoi, selon eux, l’élection présidentielle, avec tous ses défauts, est le moment pour les Français de redessiner le paysage politique, chose que le recours « au vote utile » empêche.

Tribune

« Le vote utile est l’ennemi de la démocratie »

Par Hélène Franco et Sacha Mokritzky Publié le 21/03/2022 Marianne

La petite mélodie du « vote utile » enfle sur les réseaux sociaux et dans les quelques médias qui accordent encore quelques lignes au camp social. Jean-Luc Mélenchon serait devenu le recours de l’électorat de gauche, le candidat-réceptacle des amours déçus de la social-démocratie. Lui-même, ainsi que ses équipes, en jouent. Il adoucit son discours : fini la mort et le néant, la nécessité de cliver et d’incarner la rupture qu’il théorisait il y a encore quelques années.

C’est de bonne guerre : profitant de l’abaissement généralisé du niveau politique à gauche, il s’impose aujourd’hui comme l’homme fort du camp social. Il faut même dire que cette stratégie pourrait être payante tant la vacuité de ses adversaires est palpable. La candidature d’Anne Hidalgo, de Yannick Jadot, feu celle de Christiane Taubira, la Primaire Populaire ; la social-démocratie paie vingt ans d’abandon des classes populaires, des gens ordinaires et l’inversion des priorités entre la lutte sociale et les combats progressistes. La gauche n’a jamais été aussi faible, et Mélenchon apparaît comme son seul salut.

VOTE UTILE PARTOUT

À l’extrême droite, Marine Le Pen en joue elle aussi : le journaliste Guillaume Tabard expliquait en février dans Le Figaro que la candidate du Rassemblement National voulait incarner le « vote utile » face à Macron, et tente de se présenter comme un recours acceptable pour ceux que la radicalité d’Éric Zemmour effraie.

Emmanuel Macron, enfin, est en pleine dynamique de « vote utile ». « Vote utile » contre les « extrêmes » qu’il n’a toujours pas définis. « Vote utile » parce que l’on ne change pas de capitaine « en pleine bataille ». « Vote utile » pour la bourgeoisie versaillaise qui préfère jouer la sécurité en votant Macron plutôt que Pécresse, en chute libre.

Pourtant, le « vote utile » est un accélérateur de déconnexion et d’isolement des classes populaires du jeu politique. Jean-Luc Mélenchon le disait lui-même en 2012 : le « vote utile » est une « camisole de force », un « raisonnement » qui conduit « à la catastrophe ».

REDESSINER LE PAYSAGE POLITIQUE

L’élection présidentielle, avec tous ses défauts, est le moment pour les Français de redessiner le paysage politique, d’organiser les nouveaux rapports de force, à leur image. Depuis 2002 et le fameux « Front Républicain » contre Jean-Marie Le Pen, l’argument du « vote utile » pour affaiblir le Front puis le Rassemblement National revient à chaque élection nationale.

Mais le « vote utile » est un danger pour la démocratie ; c’est la négation du débat contradictoire, et la prime au ventre mou d’extrême-centre, qui finira toujours par en sortir vainqueur. Le « vote utile », c’est l’absence de clivage, et donc, in fine une gouvernance du compromis, qui ne change pas fondamentalement le cours des choses.

Les référendums, nous le savons depuis 2005, ne sont pas respectés en France. Surtout, il n’y en a pas eu depuis. Les élections municipales, départementales, régionales, sont concentrées sur des intérêts locaux. Les élections européennes sont une élection de centre-ville qui ne concerne pas le plus grand nombre. Seule l’élection présidentielle, et, avec elle, l’élection législative qui suit, permet de constater l’état du paysage politique en France. Le « vote utile », dans ce paysage, efface purement et simplement des courants de pensée nécessaires à la démocratie.

LE « VOTE UTILE », C’EST L’ARGUMENT DE CEUX QUI N’EN ONT PAS

D’ailleurs, qui décide de ce qui est « utile » ou ce qui ne l’est pas ? La démocratie est une chose bien trop sérieuse pour la laisser entre les mains des puissances d’argent via des instituts de sondage qui nous dicteraient la conduite à tenir devant l’urne. Les « horoscopes », pour reprendre là encore le vocabulaire du Jean-Luc Mélenchon d’antan, dérogent à leur pouvoir de prédiction et cherchent désormais à imposer un pouvoir prescriptif. La prédominance des sondages sur le choix des électeurs affaiblit encore la démocratie, pour le plus grand bonheur de ceux qui n’ont pas intérêt à ce que le système change.

Le « vote utile », c’est l’argument de ceux qui n’en ont pas. Le cœur de la République bat grâce à la contradiction. Les majorités populaires qui transforment les sociétés se fondent sur la base d’une conviction commune, d’un mouvement d’émancipation unitaire et unifié. Comment Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, s’ils étaient élus sur la simple base du « vote utile », pourraient-ils prétendre à gouverner pour le grand nombre ?

CONFIANCE EN LA POLITIQUE

Le « vote utile », enfin, c’est l’assurance pour le petit électorat urbain de ne pas voir leur quotidien trop chamboulé, tout en gardant la posture morale d’avoir voté pour ses principes. Mais les classes populaires ont besoin d’un grand coup de pied dans la fourmilière pour voir leur quotidien changer, pas de candidats prétendument radicaux qui affinent leurs traits et adoucissent leurs voix pour séduire mielleusement celles et ceux qu’ils détestaient l’année dernière ! Comment peut-on croire que les classes populaires, les gens ordinaires, ceux qui s’abstiennent aujourd’hui, pourront décemment retrouver confiance en la politique si les rares qui semblaient les défendre il y a peu se retrouvent à flagorner avec l’électorat métropolitain qui les méprise ?

Face à un Président-Candidat qui abîme la démocratie en refusant tout débat contradictoire, il nous appartient, à nous citoyens, de la faire vivre par la délibération libre et éclairée. Si nous voulons que l’élection présidentielle serve à quelque chose, nous avons le devoir de ne pas céder aux sirènes d’une prétendue utilité qui nous est imposée.

Nous disons aux électeurs : même si la démocratie ne se résume pas aux élections, voter en pleine conscience est toujours utile. Puisque les victoires partielles ne suffisent pas, votez pour le candidat, la candidate que vous préférez, celui qui vous semble le plus capable de changer vos vies. Ne vous préoccupez pas des sondages : votez pour vos idées, mais ne votez pas « utile ».

1 réponse »

  1. Bonjour Thierry,Le dit vote utile n’est qu’une réaction pratique à un système électoral. Il n’y a pas à juger la réaction mais le système lui-même. Pourquoi les libertaires clament-ils « Élections, piège à cons ! » ?Voilà un point de départ intéressant …Bien amicalementJean-Marc

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