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« Dans ma bibliothèque de la Pléiade, le souvenir des mots du roman d’André MALRAUX, la Condition humaine »

COLIN NOHANT, contributrice régulière pour Metahodos, nous propose un BILLET rédigé à l’occasion d’un relecture de la Condition Humaine.

Elle nous a également proposé de publier un article de PASCAL BRUCKNER paru dans Le Figaro

1. BILLET

« Ecrire pour survivre « André MALRAUX

Pourquoi il faut relire La Condition humaine, d’André Malraux

En feuilleter les pages et en relire les notes si précieuses , à l’occasion de la publication d’un article de Pascal BRUCKNER dans Le Figaro pour la collection Le meilleur du prix GONCOURT (article repris ci contre) et de la mise en valeur de l’ouvrage dans nombre de vitrines de librairie, partager quelques mots sur la densité et la résonnance de cet écrit majeur paru en 1933.

Extrait : » Les hommes ne sont pas mes semblables, ils sont ceux qui me regardent et me jugent, mes semblables, ce sont ceux qui m’aiment et ne me regardent pas, qui m’aiment contre la déchéance, contre la bassesse, contre la trahison, moi et non ce que j’ai fait ou ferai, qui m’aimeraient tant que je m’aimerais moi-même. »

Le roman fait coexister la conscience de l’absurde avec la certitude de pouvoir triompher de son destin, grâce à l’engagement dans l’Histoire. 

Roman précurseur, anticipant les désordres, il précède le mouvement des existentialistes. 

Roman d’anticipation, en étroite harmonie avec son temps. 

Il incarne aussi la rencontre de l’Orient et l’Occident, la fin d’un capitalisme colonialiste (Ferral), la naissance de nouvelles bases fondées sur la perte, le désenchantement sans pour autant tomber dans le désespoir.

Mention de la collection Gallimard :

« D’après son épouse, le titre lui serait venu à mi-parcours de leur voyage autour du monde, en septembre 1931. Mandaté par Gaston Gallimard pour une exposition destinée à montrer les rapports du monde grec avec le bouddhisme, André Malraux a déjà traversé avec elle toute la Perse, l’Inde, la Birmanie, Singapour quand il découvre enfin la Chine. Il n’en connaissait que Hong-Kong, visitée lors d’un précédent séjour. Le couple fait halte à Canton, puis à Shanghai, où chacun se remémore les événements insurrectionnels et sanglants de 1927. Un ou deux jours plus tard, Malraux demande à sa femme ce qu’elle pense de La Condition humaine comme titre pour son prochain roman. Il y travaille ensuite sans discontinuer jusqu’à leur retour en France, en décembre. »

À Paris, le temps dont il dispose pour écrire est, pour beaucoup, absorbé par son travail d’éditeur artistique chez Gallimard. Il s’occupe, entre autres besognes, de l’édition des Œuvres complètes d’André Gide. Mais il tient à son propre manuscrit. 

Dans le dernier volet de sa trilogie asiatique, Malraux voudrait produire un roman polyphonique, où l’importance de l’action révolutionnaire viendrait surtout de ce qu’elle est le moyen le plus efficace de traduire un fait éthique ou poétique dans toute son intensité : « J’ai cherché des images de la grandeur humaine, je les ai trouvés », dira-t-il un peu plus tard, « dans les rangs des communistes chinois, écrasés, assassinés, jetés vivants dans les chaudières ». L’âme chez l’homme le fascine plus que le cadre de ses actes, qu’il essaie de transcrire selon un « réalisme subjectif », comme Stendhal, ou Gide, ou Faulkner, mais en refusant de mettre la relation de l’homme et du monde sous la dépendance de la seule psychologie. Il y a toujours eu dans sa manière de vivre, d’écrire, de publier une urgence bizarre. 

À partir de janvier 1933, il fait paraître dans La NRF les premiers chapitres de La Condition humaine sans même avoir achevé ceux qu’il donne en juin. À ses yeux, la composition fragmentée des ultimes séquences « fiche par terre l’essentiel des valeurs traditionnelles françaises » de continuité du récit. À celles-ci, Malraux oppose une « littérature de montage », de même qu’il incorpore à son roman, à peu près à la même époque que Dos Passos, certaines techniques spécifiques au cinéma : le travelling, le gros plan, etc. (Soit dit en passant, dès 1934, Malraux esquissera avec Eisenstein un scénario du livre.) Légèrement remanié, l’œuvre est achevée d’imprimer chez Gallimard le 5 mai. Gide en a repris la lecture sur épreuves.

Dans son Journal (10 avril) : « Ce livre qui, en revue, m’apparaissait touffu à l’excès, rebutant à force de richesse et presque incompréhensible à force de complexité […] me semble, à le relire d’un trait, parfaitement clair, ordonné dans la confusion »

Colin NOHANT, le 31 Mars 2022

2. Article

Pourquoi il faut relire La Condition humaine, d’André Malraux

Par PASCAL BRUCKNER Publié le 24/03/2022 .Le Figaro

– Dans ce grand roman d’avant-guerre, l’auteur nous partage ses considérations sur l’absurde, le destin et la douleur. Une véritable méditation sur le tragique de l’action, souligne Pascal Bruckner.

Pascal Bruckner est romancier et philosophe, auteur notamment du Sanglot de l’homme blanc (1983), des Voleurs de beauté (prix Renaudot, 1997) et d’Un bon fils (2014). Il a été élu à l’Académie Goncourt en 2020.

• Découvrez la collection « Le meilleur du prix Goncourt »

C’est l’un des incipits les plus fameux de la littérature du XXe siècle avec celui de L’Étranger de Camus. « Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L’angoisse lui tordait l’estomac. »

Tragédie en six actes, ce roman de 1933 relate comment, en 1927, l’Armée révolutionnaire de Chang-Kaï-Shek, en marche sur Shanghaï, s’appuie sur les cellules communistes pour fomenter l’insurrection avant de les faire assassiner en masse par une société secrète criminelle. Il faut replacer ce livre dans son contexte : l’avant-guerre, la montée et la répression du communisme, la fin des empires coloniaux et leurs louches tractations. Mais il est difficile de convaincre un lecteur de 2022 que les troupes communistes, dont Mao Tsé-toung prendra le commandement seulement en 1934 pour la Longue Marche, représentaient la justice face au Kuomintang, symbole de la répression et de la corruption.

« La Condition humaine », un livre de la sélection « Le meilleur du prix Goncourt »

La Condition humaine, d’André Malraux, figure dans la collection exceptionnelle «Le meilleur du prix Goncourt». Les jurés du plus célèbre des prix littéraires et Le Figaro ont choisi les 40 meilleurs livres ayant obtenu le prix depuis sa création en 1903. À retrouver chez votre marchand de journaux un jeudi sur deux (à 12,90 €), mais aussi sur le Figaro Store.

L’Histoire a tranché et la petite île de Taïwan incarne aujourd’hui la liberté et la démocratie face au monstre totalitaire de Pékin. Malraux, comme il le relatera dans ses Antimémoires, rencontrera Mao Tsé-toung en 1967 et en tirera un récit épique, entre légende et embellissements historiques. Les témoins laissent entendre que Mao Tsé-toung n’aurait proféré que des banalités, n’ayant aucun intérêt pour la France, mais Malraux, écrivain épique, ne pouvait admettre que le grand révolutionnaire chinois se fût adressé à lui comme à un vulgaire témoin. Qu’importent les petits arrangements avec la vérité lorsqu’il s’agit de peser sur l’Histoire et de prendre les siècles à témoin.

Peu de gens savaient à l’époque que le Grand Timonier figurerait aux côtés de Hitler, Staline et Pol Pot comme l’un des pires criminels du XXe siècle. Seuls quelques dinosaures, issus de la grande bourgeoisie, lui vouent encore un culte et nous adjurent de recommencer à Paris le geste révolutionnaire chinoise.

La violence n’intéresse Malraux que s’il peut en tirer des considérations générales sur l’absurde. Pascal Bruckner

Quant au roman lui-même, il est devenu avec le temps un objet littéraire intrigant. Je l’avais lu avec passion à vingt-cinq ans, je l’ai repris avec inquiétude, craignant, à tort, de n’être plus ébloui comme le jeune homme que j’avais été. Notre passé proche semble souvent plus éloigné de nous-mêmes que les siècles antérieurs. Il y a deux œuvres dans cette fiction existentialiste : le récit d’une révolution écrasée dans le sang et une pensée en acte sur l’amour, le sexe, la douleur et la mort. Ce qui passionne l’auteur n’est pas la description de la misère et de l’exploitation, il n’avait pas cette fibre humanitaire si répandue de nos jours, mais la réaction de personnages confrontés à des situations limites.

Tous, le professeur Gisors, opiomane communiste, son fils Kyo qui dédiera sa vie à son idéal, Tchen le terroriste déchiqueté par la bombe qu’il voulait lancer sur la voiture de Chang-Kaï-Shek, le Russe Katow passé des bolcheviques aux Blancs avant de revenir au communisme, Ferral l’homme d’affaires crapoteux forment des petits laboratoires d’idées. La violence n’intéresse Malraux que s’il peut en tirer des considérations générales sur l’absurde, le destin et la douleur. Quelques scènes magnifiques ponctuent cette méditation sur le tragique de l’action, la plus belle, la plus forte étant le sacrifice de Katow, véritable saint laïc : alors qu’il attend d’être jeté dans le foyer d’une locomotive, comme le seront les deux jeunes gens étendus et liés contre lui, dans la pénombre d’une gare-prison, il offre sa capsule de cyanure dans un geste de solidarité fraternelle à l’un d’eux.

Tout le livre semble écrit en état de transe, comme si les situations limite élevaient chaque homme au-dessus de lui-même pour rester à la hauteur de l’événement. Il faut se battre pour « ce qui de son temps aura été chargé du sens le plus fort et du plus grand espoir ». Seule une vie digne de ce nom mérite que l’on meure pour elle car « mourir est passivité mais se tuer est un acte ». « Tous ces frères dans l’ordre mendiant de la Révolution » ont quêté la seule grandeur accessible de leur époque, le combat pour la dignité des opprimés. Peut-être qu’un Malraux contemporain décrirait ces hommes et ces femmes, musulmans, chrétiens ou agnostiques, engagés en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient contre le djihadisme, ce nihilisme à visage divin. L’écriture de La Condition humaine est cinématographique, inspirée des grands romanciers américains ; Malraux préfacera magnifiquement Sanctuaire de Faulkner en le décrivant comme l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier.

Dans La Condition humaine, la rapidité des plans est servie par une écriture haletante où s’entrechoquent les conceptions du monde, les intérêts divergents. Et si les personnages se réduisent parfois à leurs idées, des consciences prises avec les forces brutes de l’Histoire, ils nous touchent par leurs faiblesses quand ils redeviennent des êtres de chair et de sang qui hésitent et sombrent mais avec grandeur. L’auteur n’écrit pas une fiction ordinaire mais une chanson de geste où chacun est supposé s’extraire de la médiocrité. Seules les formules lapidaires sont à même de contenir l’épouvante, la barbarie, ces épreuves qu’un monde absurde oppose à la conscience aiguë de la tragédie.

Malraux s’est imposé comme un semeur de rêves, jetant des milliers de jeunes gens dans le mythe de l’action, du voyage, de l’engagement Pascal Bruckner

On sait la passion qu’il voua ensuite au général de Gaulle, le hissant avant d’autres au rang de Paladin des temps modernes. L’intelligentsia parisienne l’a boudé pour son ralliement à la droite et l’a brocardé comme un barde crachoteur, une Pythie mécanique, « intelligent par hasard », dira de lui méchamment Roland Barthes. Pourtant, André Malraux fera toujours plus rêver que les petits professeurs de la Rive gauche, experts en travaux de dentelle et autres crochets. En trois livres, parus de 1928 à 1936,

Les Conquérants, La Voie royale, La Condition humaine, Malraux s’est imposé comme un semeur de rêves, jetant des milliers de jeunes gens dans le mythe de l’action, du voyage, de l’engagement. Si l’adolescence est l’âge de l’absolu, c’est bien l’éternel adolescent, admirateur du colonel Lawrence, commentateur génial de l’art mondial, que l’on chérit en l’auteur de L’Espoir.

Le plus beau roman que Malraux ait écrit est sans nul doute sa propre existence.

La mort transforme la vie en destin, a-t-il écrit. Malraux s’est éteint mais sa vie, énigmatique et fascinante, lui vaut une place unique dans le panthéon littéraire du XXe siècle.

Vol. 2 : André Malraux – La Condition humaine, ISBN 978-2-8105-0944-7 Prix public : 12,90 € – 384 pages. Parution le 24 mars 2022 en kiosque (le 7 avril 2022 en librairie).

 

 

 

 

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