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« LA DÉMOCRATIE A RÉINVENTER ? »

ARTICLE

Macron II : une victoire à la Pyrrhus, la démocratie à réinventer

 Par Philippe Mabille  |  24/04/2022, LA TRIBUNE

La nette victoire d’Emmanuel Macron, premier président sortant réélu hors période de cohabitation depuis les débuts de la Ve République, ne doit pas masquer deux réalités nouvelles de la vie politique française. Avec 42% des suffrages exprimés, Marine Le Pen a fracturé le plafond de verre qui empêche l’arrivée au pouvoir du « camp national » en France. Et une troisième force, l’Union Populaire, est en mesure de se rassembler en vue des législatives autour de Jean-Luc Mélenchon. C’est le paradoxe de ce 24 avril 2022 : comment représenter au parlement une France aussi divisée.

Le « ouf » de soulagement du camp anti-Le Pen qui a réussi ce dimanche 24 avril à écarter une seconde fois consécutive la menace d’un basculement de la France dans le populisme ne doit pas faire illusion. Avec un taux d’abstention presque record à part le match Pompidou-Poher de 1969 (« bonnet blanc contre blanc bonnet »), et le score élevé de Marine Le Pen, qui a gagné plus de 2 millions de voix par rapport à 2017, c’est une victoire à la Pyrrhus qu’a remportée Emmanuel Macron. Certes, 16 points d’écart séparent les deux finalistes, ce qui fait du président sortant le mieux réélu depuis 1981. Certes, avec 28% des voix aux premier tour, soit 4 points de mieux qu’en 2017, Emmanuel Macron est assuré d’une forte légitimité. Marine Le Pen en bonne perdante a d’ailleurs reconnu de façon très républicaine sa défaite juste après 20h et a même téléphoné au vainqueur pour le féliciter.

Mais si on regarde de près le nouveau monde politique qui sort de cette campagne électorale, on se dit que rien n’est vraiment gagné pour Emmanuel Macron et que tout est encore ouvert avec le troisième tour politique qui va se jouer avec les élections législatives de juin. Avec la quasi disparition des deux forces républicaines qui ont dominé la vie parlementaire française depuis les débuts de la Ve République, un nouveau tripartisme émerge : le grand centre incarné par LREM et ses alliés, la « maison commune » qui va sans doute emporter la majorité au Parlement ; le camp national que Marine Le Pen comme Eric Zemmour vont tenter de rassembler ; et le camp de l’Union populaire dont Jean-Luc Mélenchon a dès hier soir revendiqué d’être le chef pour devenir « le Premier ministre de cohabitation » à la tête d’une coalition de progrès à laquelle dès hier soir Ségolène Royal, ancienne candidate socialiste a apporté son soutien.

Clairement, cette élection présidentielle de 2022 consacre en l’achevant le processus de décomposition-recomposition de la scène politique française dont Emmanuel Macron a été le messager comme le réalisateur, voire le scénariste. Bien sûr, en théorie, PS et LR vont essayer de profiter de leur bonne implantation locale pour se refaire une santé aux Législatives. Mais en réalité, la dynamique électorale joue en faveur d’une nouvelle donne dont les jours et les semaines à venir vont donner la mesure.

Est-ce que tout va donc devoir changer pour que tout change dans la vie politique française ? Emmanuel Macron, même bien réélu, va devoir en tenir compte. Cette fois, c’est différent : le président réélu ne peut pas refaire aux Français le coup de Chirac en 2002 (82/18 face à Jean-Marie Le Pen) ni même celui de 2017 (66/34 face à Marine Le Pen). A 58/42, le plafond de verre du barrage républicain s’est sérieusement fissuré ce dimanche et Emmanuel Macron ne peut pas faire fi de ce message surtout si on regarde les scores de Marine Le Pen largement majoritaire dans des pans entiers du territoire. Et alors que l’addition de l’abstention et des votes blancs et nuls constitue un quatrième bloc d’électeurs qui ont déserté la vie démocratique faute d’y trouver un espoir.

Il est donc temps, pour Emmanuel Macron, de tomber le masque et de porter le fer dans la plaie qui conduit plus de 4 électeurs sur 10 à voter pour une candidate dont une bonne partie du programme est clairement d’extrême-droite. Alors si on ne veut pas voir à nouveau en 2027 un second tour Edouard Philippe/Marine Le Pen puis en 2032 le même face à Jordan Bardella, voire une arrivée au pouvoir du camp nationaliste, il va falloir qu’Emmanuel Macron sorte le grand jeu et mérite la chance qui lui arrive de faire un second quinquennat.

Il est attendu à très court terme sur deux fronts parallèles : la crise en Ukraine et ses conséquences économiques via les prix de l’énergie et de l’alimentation ; et la protection du pouvoir de vivre des Français les plus impactés. Sur ce point, on peut compter sur des mesures fortes et rapides. Mais sur les défis du climat, de l’école et de l’emploi, sur le travail, le RSA et les retraites, les points durs de son projet économique et social, la seule réélection d’Emmanuel Macron ne suffira pas sauf à prédire un quatrième tour social dans la rue. Car c’est bien le report à plus de 42% des électeurs de Mélenchon du premier tour qui lui ont permis de gagner. Ces « insoumis » (22% au premier tour) ne vont pas se priver de se venger aux législatives, en tentant de rassembler les 1,74% de la candidate socialiste Anne Hidalgo et les 4,58% de Yannick Jadot dans une stratégie d’alternance. Une autre histoire commence donc.

Emmanuel Macron est aussi attendu par des réponses à la crise démocratique ressentie dans une vieille république monarchisante. Lui qui avait théorisé la nécessité d’une présidence verticale, jupitérienne, en 2017, saura-t-il tenir la promesse d’inscrire une dose de proportionnelle. On ne gouverne pas un pays avec les seuls suffrages des cadres aisés des grandes villes et des personnes âgées qui se sont massivement portées sur son nom. Les ruraux, les habitants de la France des périphéries espèrent un second mandat avec plus de respect à leur égard, un Macron II de rassemblement qui ne se contente pas de dire « Merci » et « Je sais ce que je vous dois » à ceux, minoritaires, qui l’ont réélu.

Beaucoup d’électeurs estiment ce dimanche à juste titre détenir un « avoir » sur Emmanuel Macron. Beaucoup de celles et ceux qui ont mis un bulletin Macron se demandent : « va-t-il continuer à nous entuber ? Ou bien va-t-il entendre les colères, les frustrations ? Sauvé par la gauche, voire l’extrême gauche, va-t-il continuer de gouverner à droite avec la droite ou bien mener une politique d’ouverture ? Ecologie, fonction publique, rôle de l’Etat, hôpitaux, santé, politique migratoire, laïcité, école : Si on espère mieux de Macron II, c’est avant tout une nouvelle méthode que les Françaises et les Français lui enjoignent de proposer. Le discours du Champ de Mars de ce dimanche 24 avril en a esquissé les prémisses. Mais pas vraiment la promesse. Le vrai danger pour la France, dans un moment de troubles économiques et géopolitiques, est bien là : celui d’un pays ingouvernable et paralysé par ses propres divisions. Rendez-vous les 12 et 19 juin pour la suite, elle promet d’être intéressante.

1 réponse »

  1. Marine Le Pen n’a pas obtenu 42 % des votants mais 41,4 %. Je ne pinaille pas : c’est moins que ce qu’elle espérait et ce que disaient les sondages.
    Victoire à la Pyrrhus ? Pas si sûr. Malgré l’agrégation des mécontentements qui a conduit des électeurs de gauche à voter en nombre pour l’extrême droite (une aberration en d’autres temps), Macron est le premier président à être réélu au suffrage universel hors cohabitation. De Gaulle lui-même n’avait été réélu en 1965 qu’avec 55 % contre un candidat assimilé aux communistes staliniens. Il n’avait pas été élu au suffrage universel pour son premier mandat.
    Mal élu ? La remarque de Melenchon « président le plus mal élu » s’est avérée fausse ; Pompidou, candidat pour la première fois en 1969 à obtenu moins de voix (en % des inscrits) et personne ou presque n’avait contesté sa légitimité.
    Une partie importante des électeurs qui ont voté pour lui ne le soutiendrait pas. Sans doute mais là encore rien de nouveau (Chirac en 2002…).

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