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LE VIRILISME EN POLITIQUE

ARTICLE

Peut-on en finir avec le virilisme en politique ?

Clémence Deswert, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Alors que l’actualité est marquée par la guerre en Ukraine, la question de l’analyse de la figure du président russe Vladimir Poutine se pose. Cette analyse passe aussi par une réflexion sur le genre, Poutine étant souvent pointé comme une incarnation de la virilité au pouvoir. En réalité, ce constat s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’association traditionnelle du leadership politique à la masculinité.

Cette problématique permet également de se pencher sur la façon dont la définition du leadership politique a évolué du point de vue du genre, ainsi que le rôle potentiel des femmes politiques dans ce cadre.

Dans une tribune datant de novembre dernier, un groupe de signataires principalement issues du monde politique (députées, collaboratrices parlementaires) dénonçaient l’inertie des partis et mouvements politiques face aux violences sexistes et sexuelles. Elles appelaient notamment les responsables politiques à écarter les candidats mis en cause dans ce type de dossiers en vue des élections présidentielles à venir.

Le texte était également l’occasion d’appeler à « un fonctionnement apaisé de la démocratie » grâce à « une libération de l’écoute ». Ainsi, tout en suscitant un véritable « #MeToo politique », ces signataires semblent inviter à un changement de culture politique. Un point central se situe dans l’analyse des rapports de genre qui traversent l’exercice du pouvoir, notamment au sommet de l’État.

L’élection présidentielle de 2022 a-t-elle le potentiel pour bousculer la définition du leadership politique du point de vue du genre ? Et quelle est la place des femmes candidates dans un possible renouvellement des pratiques ?

Une certaine masculinité synonyme de pouvoir

La politique reste un monde masculin. Si la place des femmes y a évolué positivement, celles-ci sont généralement encore minoritaires, d’autant plus aux positions les plus importantes (présidentes, Premières ministres, présidentes de parti, etc.), en France et ailleurs dans le monde.

Par ailleurs, au-delà de la question de la présence des femmes en politique, le monde politique valorise traditionnellement une manière d’exercer le pouvoir très dure, inspirée d’une « masculinité hégémonique ». Le terme, issu d’une typologie développée par la chercheuse australienne Raewyn Connell dans son ouvrage « Masculinités », désigne une forme de masculinité qui reproduit les rapports de domination existant entre les femmes et les hommes. On parle souvent de « masculinité toxique » dans le monde militant. https://www.youtube.com/embed/8KSjb-SmAjc?wmode=transparent&start=0 Jair Bolsonaro, Huffington Post.

Cette forme de leadership est incarnée de façon très stéréotypée par certains leaders nationaux-populistes comme le président brésilien Jair Bolsonaro ou l’ancien président des États-Unis Donald Trump, mais aussi par Vladimir Poutine qui n’hésite pas à se mettre en scène lors de séances sportives intensives ou d’exercices militaires.

Elle participe au climat de permissivité face au harcèlement et agressions sexistes et sexuelles, en promouvant la figure patriarcale d’un chef conquérant, libre de disposer du corps des femmes. Ce constat est poussé à son paroxysme chez une figure comme celle d’Eric Zemmour, connu pour ses propos misogynes et mis en cause dans des dossiers de violences sexuelles. Le candidat à la présidentielle estime notamment que la violence serait inhérente aux rapports sexuels et dénonce une « dévirilisation » de la société qu’il associe à une perte de stature de la nation française.

Cette incarnation d’un leadership inspiré de la masculinité hégémonique s’est illustrée durant la crise liée au Covid-19. Par exemple, Bolsonaro et Trump ont cultivé l’image de l’homme fort, invulnérable et viril, en se rendant à des manifestations sans respecter les gestes barrières. C’est aussi le cas, dans une moindre mesure, du Premier ministre britannique Boris Johnson, mais aussi d’Emmanuel Macron, qui a usé d’une rhétorique belliqueuse en « déclarant la guerre » au virus.

À l’opposé, certaines femmes leaders comme Jacinda Ardern, Angela Merkel ou encore Sophie Wilmès, ont été saluées pour leur leadership perçu comme empathique, bienveillant et humble.

Négocier son évolution dans la sphère politique : une diversité de stratégies

L’association du champ politique à la masculinité, mais aussi aux hommes, rend le parcours des femmes plus complexes. En outre, elles sont soumises à un « double bind » (une double contrainte), conceptualisé par Pierre Bourdieu dans son ouvrage La domination masculine. Lorsqu’elles se présentent sous des traits socialement perçus comme « féminins » (douceur, qualité d’écoute), elles sont considérées comme incompétentes car trop en décalage avec la sphère politique. Néanmoins, lorsqu’elles adoptent des postures plus « masculines », on leur reproche de trahir leur féminité. https://www.youtube.com/embed/Q6dvxtZ5Rho?wmode=transparent&start=0 Message de paix de Jacinda Harden après l’attaque terroriste sur des membres de la communauté musulmane, mars 2019.

La candidate du Rassemblement national pour l’élection présidentielle, Marine Le Pen, en a déjà fait les frais par le passé, lorsque les médias ne manquaient pas de faire référence à sa « carrure », sa « voix rauque » ou encore « ses manières un peu rudes ».

Toutefois, à l’image des femmes leaders qui sont parvenues à se présenter comme des dirigeantes de premier plan dans le cadre de la pandémie de Covid-19, les femmes politiques ne sont pas passives face aux inégalités de représentation symbolique qui traversent la vie politique. En réalité, les stratégies adoptées par les élues et dirigeantes sont diverses. L’une d’entre elles consiste à mettre en avant des qualités supposées « féminines » en politique, comme une gestion pragmatique de la chose publique, une proximité avec les citoyennes et citoyens, ou encore une volonté d’être « non pas dans les paroles mais dans les actes ».

La candidate des Républicains, Valérie Pécresse, en a fourni un exemple après son discours lors d’un meeting au Zénith de Paris, le 13 février. Alors que sa prestation avait été généralement considérée comme « ratée », la candidate avait répliqué lors d’une interview :

« si vous voulez des orateurs, il y en a plein dans la campagne. Moi je suis une faiseuse, et c’est vrai que je suis plus à l’aise dans le dialogue direct avec les Français. ».

De cette façon, Valérie Pécresse rejette la figure du tribun charismatique, associée à la masculinité, pour s’affirmer comme une candidate ancrée dans la pratique et proche de la population.

Gouverner autrement

D’autres personnalités politiques revendiquent plus explicitement une nouvelle forme d’exercice du pouvoir. C’est le cas de Sandrine Rousseau, candidate à la primaire écologiste devenue présidente du conseil politique de Yannick Jadot, candidat d’Europe Écologie Les Verts à la présidentielle.

Lorsqu’elle explique le rôle joué par la colère dans l’impulsion de son action politique, Rousseau condamne ce qu’elle définit comme « une incarnation par des monstres froids qui ne montrent aucune espèce d’émotion », par « des hommes politiques qui gèrent les politiques publiques à coup de tableau Excel ».

Elle en appelle à « retrouver l’émotion pour retrouver l’empathie, le sens de l’autre », citant Barack Obama mais aussi Joe Biden et Kamala Harris en exemple. De la sorte, Sandrine Rousseau évoque la possibilité d’un leadership plus relationnel, davantage centré sur l’écoute. https://www.youtube.com/embed/NECddWaa5l8?wmode=transparent&start=0 Sandrine Rousseau, France Inter, 6 mai 2021.

Cette forme de leadership pourrait être approchée par une référence au care (compassion, responsabilité, attention, sollicitude). Ce champ de recherche a permis, entre autres choses, de souligner que les femmes, et de façon générale les personnes minorisées, sont généralement sociabilisées autour de qualités relationnelles visant à prendre soin des autres, notamment des plus vulnérables. Or, durant la crise du Covid-19, ce sont les qualités liées au care qui ont été particulièrement appréciées chez les leaders politiques qui les ont mobilisées.

Ces exemples de stratégies permettent de mettre l’accent sur l’agentivité des femmes politiques, c’est-à-dire leur capacité à agir dans un environnement qui leur est a priori plutôt hostile.

Il faut cependant souligner que le système politique français rend plus complexe le renouvellement de la définition du leader politique du point de vue du genre. En effet, bien que l’usage des prérogatives présidentielles varie selon les quinquennats, le présidentialisme tel qu’il est pratiqué sous la Ve République promeut la figure du leader tout puissant, ce qui laisse peu de place au développement d’un leadership plus coopératif.

« Dégenrer » le leadership politique ?

Si les femmes politiques ont leur carte à jouer dans la redéfinition de la pratique du pouvoir, leur rôle dans la promotion d’un leadership plus inclusif se doit d’être analysé en nuance, et ce pour éviter toute approche essentialisante.

D’abord, les femmes politiques ne constituent pas un groupe homogène. Leurs profils sont diversifiés, marqués par des caractéristiques, des parcours politiques et des préférences idéologiques variés.

Ensuite, repenser le leadership d’un point de vue du genre n’a pas pour but d’enfermer les femmes politiques dans un style présumé « féminin ». L’objectif est plutôt d’interroger les conditions de possibilité, tant chez les hommes que chez les femmes politiques, d’un leadership moins dominateur, qui ne valorise pas uniquement un mode « viriliste » de gouvernance.

La chercheuse Marie-Cécile Navès explore cette possibilité dans son livre La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir. Elle y jette les bases d’un leadership « combatif tout autant que coopératif, déterminé, ambitieux et à la fois soucieux de prendre en compte les expériences vécues », un leadership « dégenré » qui ne serait ni « masculin » ni « féminin » par essence.

Ces analyses montrent que si une présence accrue des femmes en politique est nécessaire pour casser les codes du genre, elle n’est pas suffisante. Une réflexion sur la responsabilité collective des acteurs et actrices du champ et sur le rôle des institutions est indispensable pour penser les dynamiques à l’œuvre.

Clémence Deswert, Doctorante en Science Politique, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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