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LA « SCIENCE FICTION HUMANISTE » SUR MARS : Sylvain Tesson et François Schuiten

ARTICLE

La «science-fiction humaniste» chère à François Schuiten et Sylvain Tesson se déploie sur Mars

Si on connaissait Sylvain Tesson pour ses équipées littéraires aux quatre coins du monde, on n’attendait pas ce grand nom des écrivains voyageurs au registre de la science-fiction. C’est pourtant de sa rencontre avec le dessinateur bruxellois François Schuiten qu’est née une étrange collaboration en forme d’exploration putative de la planète rouge. À découvrir dans le Travel Book : Marspublié aux éditions Louis Vuitton.

Antoine St. Epondyle– 11 décembre 2021 Usbek et Rica

Théâtre classique du planet opera, la planète rouge a-t-elle encore grand-chose à offrir aux explorateurs de l’imaginaire ? Mars a déjà été labourée, fictivement au moins, de long en large et en travers par des générations d’auteurs et d’autrices, de Kim Stanley Robinson à Ray Bradbury, plus récemment d’Andy Weir à Ridley Scott. Qu’avait donc à dire le binôme Schuiten et Tesson sur le sujet ?

« Ne presque pas inventer »

Tout commence par un projet foncièrement graphique – mis en valeur par la très belle édition qui sert d’écrin aux visions du dessinateur. Pour François Schuiten, l’inspiration est d’abord réaliste, puisée dans les photos satellites de la Nasa. Il alterne les planches noir et blanc, sortes de gravures rétrofuturistes, et les grands formats colorés pour sortir du cliché selon lequel Mars ne serait qu’un désert rouge. Il joue des couleurs, des lumières, et projette ses personnages dans des gouffres, des sommets, des canaux afin de mettre en exergue une véritable richesse géologique et visuelle inaccessible aux rovers d’exploration martienne, condamnés aux surfaces planes. Son objectif : « ne presque pas inventer »mais puiser les images au cœur de la réalité… avant de s’en détacher franchement à l’occasion. Les tenues des astronautes ont beau ressembler aux combinaisons de la société SpaceX, leurs engins relèvent plus du rétrofuturisme des romans de Jules Verne tels qu’illustrés par Léon Benett. Une filiation revendiquée par Schuiten comme Tesson, au titre d’une « science-fiction humaniste ».

C’est que la science-fiction, pour les deux auteurs, n’a rien à voir avec la technologie, les vaisseaux, les robots, ni la rencontre avec d’hypothétiques hommes verts. Pour Sylvain Tesson, « l’archéofuturisme, ou rétrofuturisme, c’est cette école de science-fiction qui considérait encore la technologie comme humaniste plutôt que hideuse. Elle est à distinguer de la SF techniciste, obsédée par la mécanique. BradburyAsimov ou Dick ont compris que la SF était mentale et pas technique. Que ses champs d’exploration sont le rêve, la télépathie, la projection mentale. C’est une anthropologie du futur. »« La SF humaniste déclenche une conversation avec l’espace, comme le font nos envois d’images, de sons et de documents à travers le vide »Sylvain Tesson, écrivain, co-auteur du Travel Book : Mars (éd. Louis Vuitton)Partager sur TwitterPartager sur Facebook

Le sujet de Mars n’est donc pas Mars en tant que telle, mais le dialogue que l’humanité tisse avec elle et à partir d’elle. « On peut considérer l’espace comme un écrasement, comme Pascal ou Cioran, ou comme un espoir, remarque Sylvain Tesson. La SF humaniste déclenche une conversation avec l’espace, comme le font nos envois d’images, de sons et de documents à travers le vide. Comment faire la synthèse de l’humanité en quelques documents ? Voilà un bel effort d’universalisme. » 

C’est donc cet attrait pour l’humain qui guide l’histoire, projetée par l’écrivain sur les images de Schuiten. On y suit le voyage d’un couple, explorant la planète en quête de ressources à extraire (du thorium) pour assurer la vie sur Terre… ce que – attention spoiler – les deux spationautes se refuseront à faire in fine.

La démarche est écologique, d’une écologie vue comme préservation : « L’écologie, c’est conserver ce qui est, d’où la décision des personnages de préserver Mars de la voracité humaine », précise Sylvain Tesson.

Dystopie souterraine

Car dans la fable, la situation sur Terre n’a pas fini de se dégrader, entraînant les 30 milliards d’humains dans une dystopie souterraine, sous l’égide d’une dictature techniciste globale… aux relents très rétrofuturistes, elle aussi. Face aux peurs modernes, à l’éco-anxiété en particulier, les auteurs réfutent la démarche de conquête et d’expansion de nombreuses œuvres, notamment américaines, qui voient dans l’espace une échappatoire, un salut par l’exil (comme le film Interstellar, de Christopher Nolan). Ils s’abîment dans la contemplation de ce dehors vierge et intouché, sujet d’extase qu’il s’agit de protéger au péril de sa propre espèce.

Pour Mars, le « progrès » qui consisterait à étendre le règne humain dans les étoiles n’a rien de désirable, et les solutions aux tourments humains, si elles existent, devront se passer de l’esprit de conquête. Pour les auteurs, la préservation du beau est une fin en soi. Et Sylvain Tesson de conclure : « Si l’avenir est beau comme une œuvre de François Schuiten, je deviens progressiste. »

Antoine St. Epondyle

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