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GEORGE ORWELL ET L’ABSTENTION RECORD AUX LÉGISLATIVES

George Orwell journaliste brillant et polémiste redoutable

On connaît le romancier visionnaire en lutte contre le totalitarisme, auteur de La Ferme des animaux et de 1984. Mais George Orwell était aussi un journaliste brillant et un polémiste redoutable, qui n’a eu de cesse de mettre l’intelligentsia de gauche face à ses propres contradictions, comme on le constate à la lecture du Quai de Wigan (Flammarion, coll. Climat, avril 2022), dont on recommande chaudement la lecture à tous ceux qui s’interrogent sur l’incapacité de la gauche à gagner des voix auprès de l’électorat dit « populaire ».

Article

Ce que George Orwell nous dirait de l’abstention record aux législatives

USBEK & RICA. Elena Scappaticci. 15 juin 2022

Grâce à un certain George Orwell, j’ai appris récemment que non seulement je n’étais pas vraiment de gauche, non seulement je n’étais pas vraiment une bonne journaliste, mais – plus désagréable encore à une époque qui nous pousse à nous croire tous singuliers – que je constituais l’archétype parfait de la « classe moyenne éduquée ». La bonne nouvelle, dans tout cela – car il y en a une – c’est que ce cher George ne se considérait ni comme réellement de gauche, ni réellement comme un bon journaliste, et se présentait lui-même comme un parfait représentant de la petite classe moyenne. C’est ce qui ressort de la lecture du Quai de Wigan, immersion vertigineuse dans la classe ouvrière du nord de l’Angleterre, publiée pour la première fois en 1937 et qui fait l’objet d’une réédition assortie d’une préface de l’essayiste et journaliste Jean-Laurent Cassely (Flammarion, Climat).

L’éloignement culturel entre les classes éduquées et les catégories populaires est-il surmontable ?

BIEN SÛR, MÊME S’IL Y A DU PAIN SUR LA PLANCHENON, ON PART DE TROP LOIN

Il est presque banal de dire que la marque des grands écrivains est de nous confronter à certaines vérités douloureuses. C’est pourtant la première chose qui vient à l’esprit lorsque l’on achève la lecture de cet objet littéraire inclassable, à la croisée du gonzo journalisme, de l’enquête sociologique, de l’exercice d’introspection et du manifeste politique. D’une simple commande de reportage faite par son éditeur, le George Orwell d’avant La Ferme des animaux et d’avant 1984 tire un texte d’une actualité sidérante, dont l’enjeu tient en une phrase de Jean-Laurent Cassely : « L’éloignement culturel entre les classes éduquées et les catégories populaires, au sujet de l’alimentation comme des manières de se comporter, de parler, de se divertir – et surtout, de voter ! – est-il surmontable ? ». Ou, en d’autres termes : une convergence des luttes est-elle possible entre des classes sociales pas si éloignées que cela en termes de revenus, mais que tout oppose sur le plan culturel ?

Orwell, théoricien de la distinction

Avant Bourdieu, avant La Distinction (1979), avant Thomas Piketty et sa théorisation de la « gauche brahmane », George Orwell confronte l’idée du socialisme à la réalité des rapports de classe existants et aux nœuds de tension littéralement insurmontables entre l’intelligentsia de gauche et les classes populaires, le tout avec un sens de l’observation qui force le respect et, surtout, qui nous confronte à nos propres contradictions. Thuriféraire des idéologues marxistes de son époque, de leurs concepts hors sol et de « leur approche irréaliste de la question de classe », Orwell, avec un goût de l’empirisme so british, préfère se frotter à la réalité du terrain tout en tentant de faire table rase de tous les préjugés de classe qui demeurent ancrés dans son inconscient. Car, comme il le reconnaît, avant d’entamer son immersion dans le milieu des mineurs et des chômeurs du Nord de l’Angleterre, Orwell ne sait rien des conditions de vie de la classe ouvrière. Ou plutôt : il ne sait rien de ce que cela signifie « concrètement  ».

Il est absolument passionnant d’observer une écriture en lutte perpétuelle contre les préjugés de classe qui pourraient biaiser l’objectivité de l’enquête, de voir Orwell formuler avec une honnêteté qui force le respect son dégoût préalable pour une classe qu’on lui a appris à mépriser depuis l’enfance, puis surmonter ce dégoût pour bâtir un socialisme immanent, qui puise dans la réalité des conditions matérielles d’existence de la working classbritannique les soubassements de sa doctrine. 

À ce stade de la lecture, évidemment, la comparaison avec la gauche contemporaine est cruelle. Quoi qu’en dise la NUPES, le fossé identifié par George Orwell entre la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche et les classes populaires n’a probablement jamais semblé aussi insurmontable qu’aujourd’hui. Rappelons que l’abstention au premier tour des élections législatives du 12 juin dernier a atteint 52,3 %, un niveau inédit sous la Ve République. Pourtant, comme en 1936, la proximité économique entre la petite classe moyenne éduquée des grandes villes, dont le vote s’est largement porté vers Jean-Luc Mélenchon, et les classes populaires, aura rarement été aussi tangible. Selon le dernier rapport de l’Observatoire sur les inégalités, près de 70 % du capital privé est aujourd’hui issu de l’héritage, ce qui, en soit, à une autre époque, a servi à justifier la Révolution française… Pourtant, le malentendu persiste. Les classes populaires n’attendent plus rien de la gauche et la NUPES ne peut masquer son agacement face à la désertion de sa base électorale fantasmée. Mais comment espérer rassembler lorsqu’on demeure prisonnier de sa classe sociale ?

« Quoi qu’on fasse, on se heurte à cette fichue convergence de classe comme à la paroi d’un aquarium : un obstacle dont on oublie aisément la présence, mais totalement infranchissable »

George Orwell, dans « Le Quai de Wigan » (1937)

Comme le formule Orwell avec une terrible lucidité, notre obsession de la distinction « nous colle à la peau jusqu’à la tombe ». « Un bourgeois embrasse la cause socialiste et rejoint peut-être même le parti communiste. Quelle différence cela fait-il ? », s’interroge l’écrivain-journaliste. Et de poursuivre : « Il continue de fréquenter sa propre classe ; il est beaucoup plus à l’aise avec un membre de sa propre classe qui le considère comme un dangereux « bolcho » qu’avec un membre de la classe ouvrière censé penser comme lui ; ses préférences en matière de nourriture, de vin, de vêtements, de livres, de tableaux, de musique, de ballet dénotent de toute évidence la persistance de goûts bourgeois. Et, ce qui est plus significatif encore, il se marie systématiquement avec un membre de sa propre classe. » 

Je me suis évidemment reconnue dans ce portrait, et je ne suis probablement pas la seule. Je me suis également souvenue de ce président socialiste qui, il n’y a pas si longtemps, qualifiait de «  sans-dents  » une grande partie de sa supposée base électorale. Ou encore de tous ces révolutionnaires de salon qui, au moment de la crise des Gilets Jaunes, ne pouvaient s’empêcher de régurgiter ce dégoût des classes populaires tapi dans leur inconscient mais qui a fini par exploser au grand jour. Orwell aurait probablement vu dans la perception bourgeoise du mouvement des Gilets Jaunes la confirmation de sa thèse, profondément pessimiste : « Quoi qu’on fasse, on se heurte à cette fichue convergence de classe comme à la paroi d’un aquarium : un obstacle dont on oublie aisément la présence, mais totalement infranchissable  ».

Mais ne désespérons pas : George Orwell nous livre également quelques clefs pour espérer, un jour, briser la paroi de verre. D’abord, avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître son snobisme de classe – ce qui est loin d’être évident, je vous l’accorde. Seconde étape : sortir d’une forme d’idéalisation naïve des classes populaires (corolaire logique d’une forme de mépris de classe inconscient) pour se confronter à la réalité concrète de ses conditions d’existence, qui devrait constituer la base de la grille programmatique de la gauche (cela paraît évident, mais visiblement, il est bon de le rappeler). Ultime mise en garde d’Orwell : dans cette rencontre avec l’autre, il est probable que vos préjugés de classe restent solidement ancrés en vous, et ce malgré toute la bonne volonté du monde. Il vous faudra donc «  avancer pas à pas, sans précipiter les choses. » 

Cet avertissement vaut tout autant pour les classes populaires, promptes à juger ces petits-bourgeois si proches d’elles économiquement mais si éloignés culturellement de leur mode de vie. Mais, pour George Orwell, il faut prendre le risque de cette confrontation – au risque du choc – sans quoi la convergence des luttes risque fort de rester pour longtemps ce qu’elle est en 2022, comme en 1936 : une vaste mystification qui ne trompe personne.

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