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LANGAGE ET LITTERATURE CONTRE VIOLENCE

ARTICLE

Bac: «Sans accès au langage et à la littérature, les élèves se réfugient dans la violence»

Par Guillaume Bachelay LE FIGARO

Sylvie Germain, dont un extrait de roman a été choisi pour l’épreuve du bac de français, a fait l’objet d’une vague de violence sur les réseaux sociaux. Dans un hymne aux mots, Guillaume Bachelay rappelle le rôle essentiel de la littérature dans l’éducation d’un citoyen.

Guillaume Bachelay est un ancien député du PS (Parti socialiste) de Seine-Maritime. Cet homme politique français a publié en 2016 La politique sauvée par les livres,aux éditions Stock.


L’épreuve écrite anticipée du baccalauréat de français restera marquée par le déchaînement numérique qui cibla Sylvie Germain et l’extrait de son roman Jours de colère, publié en 1989 aux éditions Gallimard – une description d’hommes façonnés par l’environnement où ils ont grandi – soumis aux élèves de série générale. Stylos rangés et smartphones en main, à la façon du conducteur qui a manqué le croisement et maudit le GPS, des élèves mécontents dénoncèrent la complexité du texte à commenter et blâmèrent son autrice.

Jugée responsable des mauvaises notes à venir, celle-ci reçut un tombereau d’insultes et de menaces sur Twitter, Instagram et TikTok. En lisant les messages rageurs postés via un hashtagfraîchement créé, nous imaginions le #Racine en «top tweet» après, en semblables circonstances, un passage épineux d’Andromaque. Pourtant, nous ne parvenions pas à sourire. S’il n’est pas question de confondre la jeune génération avec une minorité injurieuse et bruyante, notre nation littéraire, face à cette réalité, ne peut passer son chemin en haussant les épaules. Et d’abord face à l’impact des réseaux dits sociaux sur les consciences, pas seulement celles des milléniaux.

La difficulté à se concentrer, à formaliser sa pensée, à saisir les énoncés puis à les lier pour leur donner sens, à mobiliser le vocabulaire qui fait la langue dont les nuances sont celles du monde.Guillaume Bachelay

Le texte donné à l’examen a activé les ressorts des bulles électroniques que sont les réseaux: la brutalisation du débat public par la meute numérique, l’hypersensibilité face au réel et le renoncement à l’effort – vingt lignes d’un roman à interpréter dans une composition écrite.

Dans leur protestation numérique, des élèves ont invoqué la présence de mots qui leur auraient interdit l’accès au sens du texte. Questionnée sur ces attaques, Sylvie Germain déclara au Figaro Étudiant avoir été «légèrement perplexe devant cet extrait peut-être peu évident hors contexte» tout en rappelant que celui-ci «n’était pas délirant» pour qui mobilisait «un peu de curiosité» et ne renonçait pas à «l’effort de réflexion autant que d’imagination». Ni «venelles» ni «séculaires», «stridences» pas davantage, n’empêchaient de saisir le fil du récit, celui d’êtres humains élevés dans la nature dont ils ont adopté le rythme des saisons et la rudesse des codes. «Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image», ainsi s’ouvrait l’extrait du bac de français conspué sur le Net.

La difficulté à se concentrer, à formaliser sa pensée, à saisir les énoncés puis à les lier pour leur donner sens, à mobiliser le vocabulaire qui fait la langue dont les nuances sont celles du monde – ces constats, cause véritable de la colère éprouvée par certains élèves, figurent dans bien des témoignages de bien des professeurs.

La rencontre des textes et des personnages cultive d’inestimables vertus – l’étonnement, la patience –, nous apprend à nous mettre dans la peau des autres (« le roman, c’est la fraternité », écrit Romain Gary), nous déleste du fardeau des dogmes grâce à l’expérience de la complexité du monde et nous transmet le plaisir des mots pour le dire.Guillaume Bachelay

Les classements de l’OCDE et les études Pisa sont convoqués pour dire ce qu’il en est effectivement. Ils invitent à l’action commune plus qu’à la controverse puisqu’ils indiquent tout à la fois que la France consacre en primaire un niveau élevé du temps total d’instruction obligatoire à la lecture et l’expression écrite, qu’elle se place à peine au-dessus de la moyenne en compréhension de l’écrit et que le poids des inégalités sociales sur les résultats scolaires y est le plus lourd. Le choix n’est pas entre égalité des chances et excellence, ni entre culture générale et enseignements spécialisés, mais dans leur conjointe exigence à l’école où «apprendre aujourd’hui» ne signifie pas que tout commence ici et maintenant, ni avec soi et sans les œuvres.

Pour ce projet républicain, la littérature est un indispensable guide. La rencontre des textes et des personnages cultive d’inestimables vertus – l’étonnement, la patience –, nous apprend à nous mettre dans la peau des autres («le roman, c’est la fraternité», écrit Romain Gary), nous déleste du fardeau des dogmes grâce à l’expérience de la complexité du monde et nous transmet le plaisir des mots pour le dire. Telle est la leçon vivante et vitale, dans J’ai épousé un communiste, roman de Philip Roth paru en 1998 aux éditions Gallimard, délivrée à Nathan Zuckerman par son professeur de lettres: «Vous voulez vous révolter contre la société. Je vais vous dire comment faire : écrivez bien (…) Vous voulez une cause perdue à défendre ? Battez-vous pour le mot».

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