
PANNE GÉNÉRALE POUR UN SERVICE ESSENTIEL : ENTRE COÛT EXCESSIF ET PÉNURIE
Il reste que les observateurs doivent garder l’esprit critique. Comment comprendre que les personnalités aujourd’hui aux affaires, qui pour certaines y ont été depuis 2012 et l’avènement du Président Macron, qui pour d’autres sont les héritiers des décideurs successifs de la macronie, aient mis tant de temps à prendre des décisions sensées et efficaces ?
ARTICLE – Projet de loi pour relancer le logement : l’exécutif sort enfin l’artillerie lourde, mais est-il déjà trop tard pour sauver le marché ?
À Marseille, l’exécutif sort l’artillerie lourde : permis unique, simplification du DPE et décentralisation. Mais ce « plan d’attaque », entre pragmatisme et calcul électoral, arrive-t-il trop tard pour une filière à bout de souffle ? Analyse d’un virage politique attendu.
27 AVRIL 2026 VHALLENGES Henry Buzy-Cazaux
Président fondateur de l’Institut du management des services immobiliers (IMSI), centre de formation et de recherche appliquée aux politiques publiques du logement et aux pratiques professionnelles, Henry Buzy-Cazaux a dirigé des enseignes leaders du secteur, la FNAIM, le groupe FONCIA, le Crédit immobilier de France -devenu Procivis- et Tagerim, promoteur et administrateur de biens.
Il siège au Conseil national de l’habitat. Membre de plusieurs think tanks, éditorialiste, il est régulièrement consulté par les pouvoirs publics et par la presse. Depuis avril 2026, il est éditorialiste pour le magazine Challenges. Chaque lundi à 7h45, il y décrypte l’actualité du secteur immobilier.
Les annonces faites à Marseille jeudi par le Premier ministre et le ministre de la Ville et du Logement décrivent un authentique plan d’attaque « pour relancer le logement et transformer durablement les territoires ». On a appris d’ailleurs à la faveur de la présentation des mesures prévues qu’elles figureraient dans un projet de loi sur le logement, porté par Vincent Jeanbrun, qui comporterait un volet relatif à la décentralisation, et qu’aucun projet de loi spécifique à la décentralisation ne verrait le jour.
On ne peut que saluer cette initiative, pour deux raisons : elle n’oublie aucun pan de l’action publique pour le logement, traitant d’urbanisme, de fiscalité, de simplification, de transition environnementale, de décentralisation, et elle est sous-tendue par le pragmatisme. Bien sûr, on attendra pour donner un satisfecit absolu de lire le texte lui-même, en conscience que le diable est dans le détail.
On se méfiera également, dans un contexte politique troublé, des amendements intempestifs qui pourraient venir dénaturer les intentions de départ. Typiquement, les atténuations des interdictions de louer pourraient bien recevoir un accueil mitigé dela fraction écologiste ou simplement socialiste du parlement.
Une boîte à outils complète pour relancer le marché du logement
On sera attentifs aussi à ce que les décisions de déporter vers les maires certaines prérogatives aujourd’hui dévolues à l’État ne mènent pas à des disparités territoriales inacceptables. Il n’empêche. Le permis de construire unique, inspiré par les architectes, le concept d’« urgence relance logement » dans les mains des maires pour accélérer les procédures, le traitement accéléré des recours abusifs, une plus grande latitude laissée aux communes pour l’attribution des logements sociaux, la responsabilité confiée aux intercommunalités de distribuer MaPrimeRénov, le « Jeanbrun » dans l’ancien avec une quotité de travaux abaissée et ouvert aux maisons individuelles, ou encore la remise sur le marché locatif des logements classés F ou G, sous réserve de travaux d’amélioration énergétique les portant au minimum à la lettre E, enfin une troisième période de programmation de l’ANRU : voilà ce qui constitue ce qu’il est convenu d’appeler une boîte à outils complète.
Il reste que les observateurs doivent garder l’esprit critique. Comment comprendre que les personnalités aujourd’hui aux affaires, qui pour certaines y ont été depuis 2012 et l’avènement du Président Macron, qui pour d’autres sont les héritiers des décideurs successifs de la macronie, aient mis tant de temps à prendre des décisions sensées et efficaces ?
Comment des esprits honorables ont-ils pu pendant une décennie être sourds aux suppliques et aux conseils de la filière du logement, et attendre les derniers mois de leur règne pour agir ? Pourquoi par exemple avoir été obstinément opposé à l’assouplissement des interdictions de louer, contre tout bon sens ?
Autant l’idéal de la loi Climat résilience était respectable, autant la fermeture à tout aménagement au cœur d’une crise économique historique, était coupable. Perseverare diabolicum. Les parlementaires macronistes eux-mêmes, trop loin des réalités des Français, ont été sourds à tout aménagement des contraintes, avec un entêtement coupable. L’ensemble des autres dispositions du futur projet de loi était réclamé par les professionnels, sans qu’ils aient été étendus. Voilà qui témoigne d’un décrochage entre l’opinion et ses élites.
En privé Gabriel Attal reconnaît son erreur sur le logement
Et pour reprendre la distinction que faisait le philosophe Emmanuel Kant, la raison s’est-elle imposée par vertu ou par calcul ? Clairement par calcul : l’approche des élections présidentielles ? Sans doute… le Premier ministre a pu dire à Marseille que le discours public ne parlait pas du logement à la mesure de ce qu’il représentait… Comment soutenir cela alors que la filière provoque le débat sur le sujet depuis au moins cinq ans ? C’est que le Chef du gouvernement n’entend pas.
Gabriel Attal reconnaît en privé désormais que sa majorité s’est trompée sur le logement… repentir tardif. L’exécutif est aussi guidé par les récriminations du peuple : dans les permanences des élus, le logement est obsessionnel. Les médias n’en ont jamais tant parlé. Enfin, l’économie est affectée au plus haut point : les rentrées fiscales sont à l’étiage parce que la contraction neuve comme la rénovation sont asthéniques.
Quant à la transaction, revigorée au dernier quadrimestre 2025, elle replonge à des niveaux d’activité réduits. Au fond, et le même Kant, au crépuscule de sa vie, le reconnaissait, qu’importe que la vertu s’impose par vertu ou par calcul, le principal est qu’elle advienne. Avec une limite : le marché, dont la vigueur s’est éteinte, peut-il redémarrer ?
N’est-il pas déjà trop tard ?
La question a deux sens : les acteurs, les ménages pour investir ou habiter eux-mêmes, ont-ils encore envie, et les circonstances géopolitiques et internes tellement hostiles laissent-elles une chance au réveil du marché ? Car enfin, comme pour guérir un organisme humain, il importe de ne pas agir trop tard. Pas sûr qu’il soit encore temps, pas sûr en tout cas que la puissance de bonnes mesures puisse se déployer dans les conditions du moment.
La mobilisation sans état d’âme de toutes les parties prenantes, gouvernement, maires, professionnels de l’immobilier, prêteurs, journalistes également, pour redonner aux Français l’envie de réaliser leurs projets logement. La filière elle-même n’a plus le ressort qu’elle avait, lasse d’attirer l’attention et d’éviter les erreurs de la décision publique. L’appareil de production est affaibli. Combien de promoteurs ont dû faute d’activité se séparer de collaborateurs porteurs de savoir-faire et d’expérience !
La dernière annonce du genre en dit long : Icade, filiale de la puissante Caisse des Dépôts et Consignations, vient de signer un accord pour une rupture conventionnelle collective touchant une centaine d’emplois. Il importe seulement maintenant de lutter contre l’abattement ambiant. C’est ce qu’a voulu faire le ministre de la ville et du logement, amateur de rugby, en nommant les parties prenantes « L’équipe de France du logement » : les joueurs n’ont d’autre choix que de gagner, pour des enjeux autrement plus lourds qu’une victoire du tournoi des Six-Nations.