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LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE AU REGARD DE NOS INSTITUTIONS EN CRISE (1)

ARTICLE

9 juillet 2022 Johan Rivalland CONTREPOINTS

Il est temps de relire Jacqueline de Romilly sur l’esprit originel de la démocratie athénienne.

À l’heure où on s’interroge plus que jamais sur l’avenir d’une démocratie qui semble si mal en point, il n’est pas inintéressant de redécouvrir cet ouvrage de 2006, sous forme d’entretiens menés par le journaliste Fabrice Amedeo auprès de l’éminente académicienne spécialiste de la démocratie athénienne Jacqueline de Romilly, qui tente de nous réconcilier avec les grands principes hérités de nos ancêtres.

 

L’esprit de la démocratie

Pour commencer, Jacqueline de Romilly nous replonge dans le contexte de l’apparition de la démocratie à la fin du VIe et au début du Ve siècles avant Jésus Christ. En nous mettant en garde, au passage, contre les anachronismes fréquents en la matière, et en nous en remémorant les grands principes de fonctionnement.

C’est l’esprit de cette démocratie qui, aujourd’hui, est en péril. Ce qui a disparu, déplore-t-elle, est l’aptitude du peuple « à comprendre, à décider et à se sentir son propre maître ». Ce qu’elle appelle « l’élan démocratique ». Non plus sous la forme d’une démocratie directe, comme à l’époque, qui n’est plus possible à notre échelle, mais par un renforcement de la participation de chacun et par une meilleure information sur tous les problèmes dans lesquels nous sommes engagés, à l’aide de débats raisonnés. Mais surtout – et c’est là que se trouve l’actualité de la démocratie athénienne – en référence à des valeurs à caractère universel, qui dépassent largement les problèmes d’ordre plus techniques que nous connaissons ou de simple actualité immédiate. Toutes choses qui se sont en bonne partie perdues en des temps de repli sur soi-même et de défiance à l’égard de nos représentants comme de détachement à l’égard de ces valeurs qui doivent converger vers la recherche de Bien commun.

Qu’il s’agisse d’Histoire (Thucydide), de philosophie, de tragédies, ou encore de pensée politique, les Grecs nous ont laissé non des considérations à caractère particulier ou d’actualité immédiate, mais bien plutôt à visée universelle, qui ont encore ainsi un sens et une utilité pour nous aujourd’hui. Selon elle, ils constituent même une source précieuse utile pour mieux comprendre nos problèmes fondamentaux actuels.

La nature des textes grecs est telle qu’ils exercent une double influence. Par la ferveur et les fréquents retours à ces grands principes, ils raniment en nous un élan moral et une sensibilité à ces valeurs. Et, en même temps, par la précision et le niveau de leurs analyses, ils invitent chacun à une réflexion plus poussée sur ces principes mêmes dont le dévoiement est aujourd’hui à la racine de tous nos problèmes.

Ce qui ne signifie pas que les Grecs eux-mêmes n’étaient pas critiques à l’égard de la démocratie et n’en dénonçaient pas les imperfections et dangers. Bien au contraire. En particulier la démagogie, qui en était le principal.

Mais il faut rappeler que le succès des démagogues ne tient pas seulement aux défauts des chefs. Il tient aussi au défaut naturel du peuple, qui est de se laisser guider par ses désirs et ses passions plutôt que par la raison.

Là encore, ce sont ces analyses et mises en garde qui doivent nous servir pour tenter de nous en prémunir. C’est la prise de conscience de ce caractère intrinsèque à la démocratie et à sa perversion qui doit conduire les chefs comme le peuple à tenter de les combattre.

En ce sens, la meilleure parade – et nous en venons à l’un des grands chevaux de bataille de notre académicienne – est l’éducation. À la fois la formation de ceux qui seront amenés à nous gouverner et du peuple qui décidera.

C’est un moyen lent alors que, pour nous, la crise est urgente. Mais, voyez-vous, je crois que l’éducation se poursuit, surtout dans une démocratie, dans toute la vie quotidienne et que tous peuvent, avec un peu d’efforts, participer à la volonté commune de redressement et de progrès. Les journaux, la radio, l’internet : tous sont responsables du jugement que portent les citoyens. Mais aussi la façon dont chacun essaye de remplir son rôle, de connaître les autres, et d’apporter sa part à la société. Oui, nous sommes tous responsables. Mais naturellement, le plus important reste la formation initiale des jeunes et l’enseignement. Où peut se former le sens des valeurs, du bien commun ou l’aptitude à bien juger et l’esprit critique sinon dans l’enseignement ?

 

Les valeurs démocratiques et l’éducation

Jacqueline de Romilly qualifie les valeurs comme ce qui dépasse les conditions matérielles de la vie quotidienne pour constituer l’idéal de ce que l’on recherche, que l’on veut faire de sa vie, de ce en vue de quoi nous vivons. Une explication, en somme, de la crise que nous vivons et du désenchantement actuel. Réflexion qui était, au contraire, très ancrée chez les Grecs.

Cet idéal est à rechercher aussi bien par nos dirigeants à travers des valeurs communes, des projets de société dépassant les problèmes quotidiens, que par chacun de nous à la poursuite de notre propre idéal.

Je souhaiterais que l’on développe une conscience plus générale de chacun par l’éducation, que l’on n’enseigne pas seulement des techniques mais des formes d’idéal, des raisons d’être heureux, des raisons d’admirer. Dans toutes les professions, je voudrais que celui qui a un métier pratique ait en même temps la conscience de l’utilité de ce métier.

[…] C’est en tout cas ce que me suggèrent les textes qui, quand ils font l’éloge de la démocratie, parlent toujours de façons de vivre, de courage et de raison, de justice et de liberté, de ce que j’appelle des valeurs qui ne sont toujours qu’imparfaitement réalisées mais dont la présence dans les esprits et dans les cœurs change la vie.

Parmi ces valeurs démocratiques, on trouve l’État de droit, le respect de la diversité des individus (à l’opposé de beaucoup de régimes autoritaires ou totalitaires), le civisme, la tolérance à l’égard des différences (« laisser faire les gens s’ils ne sont pas en opposition absolue avec les lois »), l’existence d’un régime ouvert.

 

Le rôle fondamental de l’éducation

S’il existe de multiples moyens de transmettre ces valeurs démocratiques selon Jacqueline de Romilly, le plus fondamental d’entre eux est l’éducation qui permet à chacun de développer sa capacité à se former un jugement, mais aussi de diminuer les chances de se laisser entraîner par la propagande et le manque d’esprit critique.

La transmission des valeurs par les textes littéraires, notamment, permet de trouver des modèles d’action. À l’instar de ce que proposait la culture grecque à travers ses grands auteurs. Ce que n’assure plus vraiment l’Éducation nationale aujourd’hui, déplore-t-elle.

Mais auparavant, il convient déjà d’apprendre les règles élémentaires de la vie en société, de la discipline collective, de la courtoisie réciproque, du respect de ce que dit l’autre. Toutes choses qui ont régressé.

Je suis frappée de voir que l’on a découvert avec raison la liberté des jeunes, l’intérêt de les écouter, de ne pas les traiter par la violence, mais on est allé tellement loin que l’on en est arrivé à penser que leur opinion est déjà décisive, qu’ils ont le droit de se conduire comme ils l’entendent, qu’ils peuvent donner le ton dans les rapports avec leurs professeurs ou avec leurs parents. Il résulte de cette tendance fâcheuse qu’on les laisse de plus en plus grandir n’importe comment.

 

La liberté

Elle prenait une forme différente de celle que nous considérons aujourd’hui. Fondée sur l’indépendance de la Cité, elle était essentiellement de nature politique et reposait sur la confiance en la loi, qui protège, qui assure la sécurité et la prospérité, qui s’oppose à l’arbitraire qui régnait sous le régime antérieur de la tyrannie. Cependant, contrairement à aujourd’hui, ces lois étaient peu nombreuses, et limitées à quelques grands principes connus de tous. Donc appréciées et acceptées.

Permettez-moi d’ailleurs de dire avec audace que dans nos régimes réclamant à tout prix la liberté de l’individu, je ne suis pas sûre que cette dernière soit tellement garantie. Elle est garantie du point de vue des lois, et cela compte beaucoup, mais j’ai l’impression que, très souvent, la complexité de la vie moderne et les difficultés pour instaurer un ordre entraînent une masse de réglementations, de circulaires, de documents à remplir et d’obligations de toutes sortes qui surprendraient certainement le Huron de Voltaire ; et, par ailleurs, si l’on a la liberté de tout dire, il est certain que la presse impose ce que l’on appelle aujourd’hui, un peu par dérision, le « politiquement correct » auquel il est parfois dangereux de vouloir désobéir et qui pèse sur les esprits de façon plus lourde qu’il ne faudrait. Et le plus curieux est que ce poids s’impose indépendamment de tel ou tel gouvernement.

Pour le reste, la conception de la liberté était bien trop limitée et lacunaire, bien que forte et rayonnante, pour qu’elle puisse constituer un quelconque cadre de référence aujourd’hui, dans un monde beaucoup plus vaste et complexe. Et il y avait une contradiction entre le refus de l’arbitraire à l’intérieur de la cité d’une part, et le recours à la force au mépris des libertés des autres dans le reste de l’empire d’autre part, qui a d’ailleurs été à l’origine du soulèvement progressif du reste de la Grèce contre Athènes.

Cela dit, les excès liés à l’exacerbation de la liberté ont mené aujourd’hui au manque de civisme et à la recrudescence des violences et contestations violentes, ce que déplore l’académicienne, y voyant là justement une atteinte préoccupante aux libertés. Libertés dont elle connaît le prix, de son aveu-même, pour avoir vécu deux guerres mondiales durant lesquelles celles-ci s’étaient dangereusement étiolées. C’est là que la culture et l’éducation revêtent une importance capitale.

 

À suivre…

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