
« La Légende » : Kamel Daoud a lu le livre de Boualem Sansal
Très attendu, le livre, édité par Grasset, paraît aujourd’hui. À travers la prison de Koléa, en Algérie, où il a été détenu, Sansal décrit « un climat, tout un pays », écrit Daoud, pour qui l’écrivain apparaît aussi « dans sa blessure, sa désorientation, sa lente reconstruction »
parKamel DaoudChroniqueur, écrivain et reporter 02/06/2026 LE POINT
Il y a trois façons de visiter l’Algérie. La première, c’est d’y aller en pied-noir, par généalogie ou sur les traces de son enfance. On y retrouve un pays durement atteint par le temps, une population accueillante mais un régime fou de soupçons : voitures de policiers en civil qui vous suivent partout, soleil brutal, guichets d’aéroports aux airs de commissariats géants, interrogatoire permanent, vieilles maisons « d’autrefois » devenues épaves immobiles. Cela rouvre la mémoire, mais n’a aucun impact sur ce pays splendide et maudit à la fois. Le voyage du pied‑noir révèle le passé, sa complexité humaine, il corrige un effacement mais ne change rien ni au présent ni au futur.
La deuxième façon est celle du circuit « intello ». On y va sur invitation de quelques intellectuels hyperurbains ou pour enquêter sur un thème surconsommé, comme la colonisation. Hôtel Aurassi, aux airs de centre KGB, surveillé par tout le monde, ou dîner à l’ambassade de France, où l’on croise ces figures algéroises qui adorent condamner la colonisation en mangeant chez l’ancien colon, en plaçant leurs enfants au lycée français d’Alger, puis en prétendant expliquer les arcanes de la caserne Antar, QG opaque des services de renseignements qui font fantasmer certains.
À lire aussi
Algérie : compte à rebours pour « La légende » de Boualem Sansal
Reste la troisième façon : croiser des gens qui ont fait la prison algérienne, et les lire. Koléa est un nom désormais célèbre. La prison, construite par une entreprise chinoise et inaugurée en 2015, se dresse à Koléa, dans la wilaya de Tipaza, à l’ouest d’Alger. Elle peut accueillir près de deux mille détenus. Première ironie cruelle : le chef du gouvernement de l’époque, qui en posa la première pierre – Ali Benflis, du temps de Bouteflika –, verra des années plus tard son fils y être enfermé pour « malversations » et « détournements » ; les accusations varient, le symbole demeure. Dedans, on retrouve aujourd’hui des chefs de gouvernement déchus, des ministres, des préfets, de très hauts fonctionnaires, des apparatchiks, des capitaines du libéralisme algérien des années Bouteflika. Toute une Algérie en réduction.
La cellule, cette distorsion permanente du temps
C’est là que se situe la narration du livre de Boualem Sansal : la prison de Koléa. Et c’est là que se trouve son intérêt : Sansal croit décrire une prison, des murs ; en réalité, il décrit un climat. Et tout un pays. « L’Algérie aussi est faite de clôtures emboîtées », note‑t‑il dans ce livre publié chez Grasset sous le titre La Légende. Libres méditations d’un prisonnier encombrant. La cellule, cette distorsion permanente du temps, ralenti jusqu’à en mourir ; l’information du reste du monde qui arrive déformée ; « la répétition sans perspective » : tout cela, il faut vivre en Algérie pour en constater la réalité.
C’est à ce temps mort que n’accèdent pas le Français intellectuel, enfermé dans le mondain tropical d’Alger, ni le pied‑noir venu vérifier la véracité de sa mémoire. Rien ne ressemble plus à l’Algérie de la prison que l’Algérie du dehors. On n’y passe pas de la liberté à son contraire, mais d’une prison à une autre : du carcéral diffus au carcéral incarné. C’est un changement de matière, pas de statut. « La prison est un monde quantique », écrit encore Boualem Sansal : le temps, le paradoxe de la matière, l’inutilité du futur, l’étouffante promiscuité du passé avec le présent et la dictature qui dégrade jusqu’à l’envie de vivre.
Ralentissement du temps. Le livre se lit dans un mélange d’effort et de fluidité. C’est une façon de vivre en Algérie par procuration. La prison de Koléa se trouve dans la wilaya de Tipaza, entre le lieu où Camus rêva de solaire et de mesure – Tipaza, ses ruines romaines face à la Méditerranée – et l’endroit où Sansal sera emprisonné pendant près d’un an pour « atteinte à l’unité nationale », avant d’être gracié.
À lire aussi
Boualem Sansal : « Maintenant, il faut se mobiliser pour sauver l’Algérie »
L’un des pièges pénibles, quand on est écrivain franco‑algérien, c’est qu’on est condamné à rester « franco‑algérien », sans issue vers l’universel. À l’écrivain, la dictature algérienne, ses relais hystériques et ses islamistes demandent d’incarner la figure essentielle du traître. Plus on s’éloigne de la décolonisation, plus les vétérans se multiplient, plus les ressentiments se durcissent, par loi de compensation du vide « national ». Que faire d’autre en Algérie si l’on ne fait pas la guerre à la France ? On la refait donc, à la table de l’ambassadeur qui écoute poliment, dans les journaux ou en France, où l’on vient s’installer. On demande à l’écrivain de devenir représentant politique et historien. C’est peut‑être ce qui guette ce livre et l’a déjà piégé : on l’a attendu comme chronique politique, pamphlet, pièce à conviction. Il est une méditation incertaine, en digression permanente, peu tentée par le fait exact. Le journal d’un sous‑sol.
La seule matière qui y bouge, ralentit, s’accélère, c’est le temps. Matière algérienne : emprisonnement, audiences, présentations au juge, maladie, rumeurs. Tout cela traverse à peine la masse du temps et nous revient dans un flou artistique de réflexion. On peut lire La Légende comme la bataille d’un homme pour sortir de ce ralentissement, échapper au flou, restituer la matière saine du monde, la chronologie, la logique du fait de vivre. Sansal apparaît atteint, altéré, égaré.
À lire aussi
En Algérie, le quotidien de Boualem Sansal et de ses codétenus à la prison de Koléa
L’Algérie, aujourd’hui, c’est Koléa. Avec son drapeau et ses gardiens de clôtures. Le « Règlement » du pénitencier vaut pour tout le pays : interdictions, fouilles, craintes, rumeurs de libération. L’étrange rituel de la visite des proches, à travers une vitre et un temps minuté, redéfinit l’altérité, l’amour, l’étreinte du corps : tout se fait sous surveillance. L’Algérie est devenue une prison à ciel ouvert, prolongement direct de la prison de Koléa.
Tribunal des idéologies
Le livre de Sansal était attendu, trop même, et cela pèsera sur sa réception. Une paralittérature journalistique, un excès de médiatisation, un tribunal des idéologies se superposent déjà au texte. Sansal n’y échappe pas. L’écrivain apparaît dans sa blessure, sa désorientation, sa lente reconstruction. On a parfois oublié son incarcération et il a proclamé ses adhésions. Un an de prison, en France, serait un chiffre ; à Koléa, c’est un changement physique intime, du temps, du corps.
Le regret n’est pas dans cette écriture ni dans ce livre hybride qui mêle l’écrivain au texte. Il est peut‑être dans le dernier chapitre, consacré à l’éditeur Gallimard et à quelques figures de son entourage, qui réduit le symbole à la monnaie du malentendu injuste. Du 17, rue de l’Université, j’ai mémoire d’un refuge où je me suis replié avec ma famille lorsque Alger avait décidé de me faire payer le prix Goncourt. C’est de cet endroit que je garde le souvenir de discussions, émotions entre personnes qui, sans faille, se sont impliquées, jour et nuit, pour l’écrivain. La mobilisation y a été totale.
Je n’y ai pas vécu ce que Sansal décrit et j’y fus protégé de la menace comme du découragement. On peut plaider la mésentente. Et lire ce livre pour ce qu’il est : des mémoires éparpillées où l’on entrevoit un écrivain qui tente de ramasser, à mains nues, les morceaux de son propre corps déchiré et qui, dans le même geste, blesse et se blesse.
À lire aussi
Nous sommes tous Kamel Daoud (même ceux qui ne le sont pas)
« Pour un régime inquiet, un écrivain n’est jamais un homme seul », écrit Sansal à propos de la dictature d’Alger. Sansal ne le fut pas en France, entre son ancien éditeur, ses soutiens efficaces et discrets, ses amis. Dans La Légende, la dictature d’Alger est décrite pour ce qu’elle est : une énorme prison, une machine à tuer le temps, une paranoïa et une dislocation du réel.
La Légende, de Boualem Sansal (Grasset, 246 p., 22 €).