Aller au contenu principal

POINT DE VUE : « LE PRÉSIDENTIALISME, POISON DE LA DÉMOCRATIE »

NOS RÉCENTES PUBLICATIONS RELATIVES AU PRÉSIDENTIALISME :

LE PRÉSIDENT, LE BUREAUCRATE ET L’ANARCHISTE https://metahodos.fr/2022/10/12/le-president-le-bureaucrate-et-lanarchiste/

POINT DE VUE : « LE PRÉSIDENTIALISME À LA FRANÇAISE, MODÈLE DES EXTRÊME-DROITES ? https://metahodos.fr/2022/10/11/point-de-vue-le-presidentialisme-a-la-francaise-modele-des-extreme-droites-en-italie-et-au-dela/

LE 49-3 « MANOEUVRE AUTORITAIRE ET ANTISOCIALE » ? https://metahodos.fr/2022/10/12/47489/

«J’ASSUME» : LE NOUVEAU MANTRA EN POLITIQUE (AVEC «JE SUIS COURAGEUX») https://metahodos.fr/2022/10/13/jassume-le-nouveau-mantra-en-politique-avec-je-suis-courageux/

« EFFET-BOOMERANG », SUITE : PANNE DE PILOTAGE ET D’EMPATHIE, SURPLUS D’APLOMB ET DE POIGNE https://metahodos.fr/2022/10/13/effet-boomerang-suite-panne-de-pillotage-et-dempathie-surplus-daplomb/

ARTICLE

Le présidentialisme, poison de la démocratie

Nos lendemains. Chloé Morin. Publié le 12 mai 2020

En novembre 2018, en pleine crise des Gilets Jaunes, je publiais le texte ci-dessous dans l’Obs. Près de deux ans plus tard, peu de choses ont changé : mêmes impasses, mêmes incertitudes économiques… au fond, une seule chose semble avoir changé : le fossé de la défiance des Français vis à vis du Président s’est encore creusé.

A l’heure où il s’agit de s’interroger sur « comment reconstruire », nous re-publions donc ce texte en forme d’appel à une réflexion collective nécessaire et urgente sur notre conception du pouvoir.

Novembre 2018 – « A contempler la France ces derniers jours, sa colère, ses routes bloquées, ses débats qui tournent systématiquement au pugilat, on peine à reconnaître le pays qui, il y a à peine deux ans, a porté au pouvoir un jeune président optimiste, ouvert, et déterminé à changer la France en profondeur. Comment en est-on arrivé là ? Comment la France a-t-elle pu épater le monde entier en mai 2017, puis devenir aux yeux du monde la caricature d’elle-même, autrement dit, pour reprendre la rhétorique présidentielle, un pays « réfractaire » au changement ?

Avant d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron avait théorisé sa conception de la fonction présidentielle. Souhaitant renouer avec une forme de continuité historique, mise à mal par Nicolas Sarkozy et François Hollande, et s’aligner sur un imaginaire français lié à une conception très présidentialiste du pouvoir, il s’est attaché, dès ses premiers pas, à incarner une forme de verticalité jupitérienne. On eût pu craindre le grand écart entre le candidat des start-up et le président élu jouant abondamment des symboles monarchiques. Au contraire, pendant les premiers mois du quinquennat, cette alchimie improbable a fonctionné, comme en attestent les sondages de popularité réalisés pendant la première année de son mandat, qui montrent que les Français se retrouvaient massivement dans la conception macroniste du pouvoir.« Notre démocratie ne sait plus débattre de façon raisonnable »

Des espoirs forcément démesurés

Depuis l’instauration du quinquennat, Emmanuel Macron est celui qui a poussé le plus loin la logique présidentialiste portée par nos institutions et par la conception que les Français ont du pouvoir. L’ampleur de la déception, voire du rejet dont il semble aujourd’hui faire l’objet – certains Gilets jaunes ne se cachent pas de vouloir « décapiter le roi » – est sans doute liée au fait qu’il a, plus que tout autre, assumé le rôle démesuré que les Français assignent à leur Président.

Jusqu’à 2017, les logiques institutionnelles (Ve République, avec le chef de l’Etat comme clef de voûte du système), médiatiques (personnalisation extrême du débat politique) et d’opinion (conception présidentialiste du pouvoir) fonctionnaient de concert pour produire des dynamiques politiques aussi puissantes qu’implacables. Immanquablement, en France, lorsque le pays craint le déclin, le délitement et la dilution de son modèle dans la mondialisation, il investit ses espoirs – forcément démesurés – dans un homme providentiel, auquel l’opinion prête tous les pouvoirs : celui de restaurer l’ordre, d’endiguer le déclin, de réconcilier les Français avec eux-mêmes et avec leur avenir.

Pendant longtemps, ils se sont rués vers les urnes, faisant ainsi de l’élection présidentielle une des seules élections à résister à l’abstention croissante qui touche toutes les autres dans les démocraties occidentales. Mais, de quinquennat en quinquennat, et de plus en plus vite après l’élection suprême, la déception a succédé à l’espoir démesuré, l’homme providentiel étant, lui, cloué au pilori.

Remise en cause

Au lieu de s’interroger sur la pertinence de leur conception de l’exercice du pouvoir, au lieu de se demander si le problème n’était pas précisément cette manière de mettre tous leurs espoirs « dans un même panier », ils se sont accrochés à cet imaginaire hérité des rois de France, de Bonaparte et de de Gaulle. Bien aidés en cela par la plupart des présidents de la République, à commencer par François Mitterrand, qui après avoir dénoncé un « coup d’Etat permanent », a parfaitement endossé les habits d’un monarque. Ou par un Arnaud Montebourg, qui après avoir préconisé le retour à un régime parlementaire dans une « VIe République » a prudemment battu en retraite.

Parallèlement, les Français ont cherché à se consoler de ces désillusions de plus en plus rapides en allant chercher toujours plus loin les profils susceptibles de répondre enfin à leurs attentes : loin du « système politique », loin des « élites », loin du « politiquement correct ».

On a ainsi remis en cause tout le reste. Remise en cause des idéologies – aller vers plus de radicalité, ou bien au contraire, tout désidéologiser au nom du pragmatisme et de l’efficacité. Remise en cause également des partis – coquilles vides, réduites à la simple fonction « d’écurie » présidentielle, bien loin de leurs missions originelles de construction d’aventures et d’expériences communes, de leur devoir de penser un avenir en commun. Remise en question enfin des institutions : puisque l’homme providentiel échoue, ce n’est pas parce qu’il concentrerait à lui seul trop de pouvoir, mais au contraire parce qu’il n’en aurait pas assez ! D’où la réduction des pouvoirs du Parlement.

Imagination

Petit à petit, tout ce qui est venu tempérer le mouvement de balancier décrit plus haut – élan présidentiel, désillusion, nouvel élan… –, les partis, les identités partisanes, les clivages politiques, les contre-pouvoirs… ont été décrédibilisés aux yeux d’une opinion qui ne souhaitait, ni ne pouvait renoncer à l’idée qu’un homme seul pouvait détenir les clefs de tous ses problèmes.

Par son exercice du pouvoir, Emmanuel Macron a conforté cet élan spontané des Français. En pariant sur la verticalité, quitte à sembler affaiblir les contre-pouvoirs comme le Parlement et les syndicats notamment, qui seraient pourtant bien utiles à l’heure des Gilets Jaunes… En prétendant évacuer l’idéologie au profit du pragmatisme. En cassant les vieux partis, qui auraient pu nourrir des hommes providentiels alternatifs, sans pour autant construire et structurer son propre parti pour amortir une éventuelle future désillusion à son égard. En assumant l’idée qu’il pourrait, à lui seul et à force de conviction, libérer le pays de ses blocages, de sa haine de lui-même, et renouer avec une grandeur révolue. C’est sans doute en partie pour cette raison que le pouvoir actuel semble encore plus déstabilisé que ses prédécesseurs par les déceptions des Français.

Napoléon lui-même disait tenir son pouvoir de l’imagination des Français. Ayant concentré, aux yeux de l’opinion, tous les espoirs et donc tous les pouvoirs, Emmanuel Macron semble aujourd’hui mesurer que sans l’imagination des Français, il n’est rien. Et comprendre qu’il pourrait bien avoir lui-même ouvert la possibilité que l’alternance normale du jeu démocratique se fasse, la prochaine fois, en dehors du cadre républicain traditionnel. Le système démocratique finirait alors par être victime de notre présidentialisme… »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :