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«Se joue, dans les entreprises, le partage de la responsabilité face aux difficultés du monde» – DÉMOCRATIE DANS L’ENTREPRISE

POINT DE VUE

La démocratie doit investir l’économie

« La vie démocratique ne peut pas se réduire à un face-à-face entre l’État et les citoyens, à travers, notamment, les seuls rendez-vous électoraux. C’est malheureusement ce vers quoi nous tendons ». Par Jean-François Bouthors (*)

Les communautés politiques reposent sur un contrat. Même les régimes autoritaires ou totalitaires n’y échappent pas : en contrepartie d’un pouvoir sans partage, ils doivent offrir à leur population une forme de sécurité ou de prospérité. Lorsqu’ils n’y parviennent plus, ils ne sont pas loin de vaciller – on le voit aujourd’hui en Chine. Augustin, comme Aristote, pensait d’ailleurs que si le tyran n’assurait pas la survie de son peuple, ce dernier était fondé à le renverser.

En démocratie, le contrat ne lie pas seulement l’État aux citoyens (à travers la loi et son exercice ou les systèmes de protection sociale), mais aussi les citoyens entre eux, à travers des dispositifs de responsabilités partagées et des réseaux d’associations volontaires. Lorsque cette dimension interindividuelle s’affaiblit, on observe un délitement de la société : la vie démocratique ne peut pas se réduire à un face-à-face entre l’État et les citoyens, à travers, notamment, les seuls rendez-vous électoraux. C’est malheureusement ce vers quoi nous tendons.

On en a un nouvel exemple à travers la manière dont le pouvoir politique traite aujourd’hui la question de l’inflation. En cherchant à prévenir une hausse des salaires qui suivrait la progression de la hausse des prix, le gouvernement vise évidemment à préserver la compétitivité des entreprises dans une économie qui reste, malgré tout, mondialisée et concurrentielle. Ce faisant, la technique économique prend le pas sur l’une des dimensions importantes du contrat social, celle du partage de la valeur ​entre le capital et le travail.

Partage de la responsabilité

Cette question est centrale pour la cohésion de la société. Mais il semble que le caractère fortement redistributif des politiques fiscales et sociales françaises ait amenuisé la conscience qu’en ont nos gouvernants et les grands capitaines d’industrie. La compétitivité l’emporte sur la construction de la cohésion sociale. On pense en termes de gratification (primes, ristourne, chèques) pour arrondir les angles et amoindrir les chocs.

On oublie au passage que le dialogue social est une composante essentielle de la vie de la communauté politique. À travers lui, et pas simplement au parlement, se joue, dans les entreprises le partage de la responsabilité face aux difficultés du monde. Hélas, le dialogue social, comme l’ensemble du fonctionnement des corps intermédiaires, a été depuis des années considérablement affaibli, alors qu’il aurait fallu le développer.

La représentation des salariés dans les comités d’entreprise reste trop faible. Malgré la réflexion menée par des économistes de talent (1), la France ignore la codétermination telle qu’elle se pratique en Allemagne ou en Suède. Déjà en 1982, Jean Auroux, ministre du Travail de François Mitterrand, affirmait : Citoyens dans la cité, les travailleurs doivent l’être aussi dans l’entreprise.

On s’inquiète, à juste titre, de la montée des extrêmes, nourris par la montée du ressentiment dans une population fortement inquiète pour son avenir et qui se sent écartée de la possibilité de dire son mot face à des décisions technocratiques. Si l’on veut combattre cette dérive, il faut redonner aux citoyens les moyens d’exercer leurs responsabilités au plus près de leur expérience quotidienne. Pour cela, le monde du travail et de l’entreprise est un terrain de choix. Si la démocratie ne descend pas dans l’économie, notre démocratie ne retrouvera pas la vigueur qui lui manque.

1. Cf. L’heure de la codétermination à la française est-elle venue ?, Revue de droit du travail, octobre 2022.

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