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S G DE L’ÉLYSÉE : UN SUPER 1er MINISTRE, « ENTRE POLITIQUE ET AFFAIRES » (1/2)

ENQUÊTE DU MONDE EN DEUX PARTIES

PARTIE 1. ( VOIR CI CONTRE )

Alexis Kohler, un secrétaire général de l’Elysée entre politique et affaires

PARTIE 2.

Alexis Kohler : entre MSC et l’Elysée, la confusion des ambitions

« Alexis Kohler, l’inoxydable vice-président »

TITRAIT LE MONDE IL Y A UN AN ( Alexandre Lemarié 29 avril 2022) QUI POURSUIVAIT :

« Plus proche et puissant collaborateur du chef de l’Etat, le secrétaire général de l’Elysée, en place depuis 2017… C’est l’homme des paradoxes. Aussi puissant que méconnu. Aussi influent que discret. Aussi admiré que critiqué. Toujours dans l’ombre. Mais toujours là, quoi qu’il arrive.

« De Bercy à l’Elysée, cela fait maintenant huit ans qu’Alexis Kohler est le bras droit d’Emmanuel Macron. Directeur du cabinet du jeune ministre de l’économie sous François Hollande, cet énarque de 49 ans s’est imposé comme l’homme clé du quinquennat qui s’achève. …l’inoxydable secrétaire général de l’Elysée centralise et tranche toutes les décisions majeures au sommet de l’Etat depuis 2017.

« … pas question, pour Emmanuel Macron, de se passer des services de son fidèle collaborateur, sur lequel il se repose pour « traiter 90 % des dossiers qu’il n’a pas le temps de gérer ». « Il en a trop besoin », jugent des conseillers et des ministres, qui n’imaginent pas « ce duo qui marche se défaire », tant la décision est « hypercentralisée » entre eux.

Lire notre (2020) : « Si Emmanuel Macron était un ordinateur, il en serait le logiciel » : Alexis Kohler, l’alter ego du président

« Validation d’une mesure-clé, relecture d’interviews de membres du gouvernement, création d’un comité local de soutien à Emmanuel Macron… Au sein de l’exécutif, pas un seul arbitrage – majeur ou mineur – ne passe par le filtre du « vice-président », qui détient le plus de pouvoirs au sommet de l’Etat après le « chef ».

« … Alexis Kohler « tient la maison » lorsque ce dernier est en déplacement. Et le décharge, en jouant le rôle d’interlocuteur privilégié avec les ministres ou l’administration. Quand un membre du gouvernement a besoin de valider un point précis, il peut contacter « Alexis » ou « AK », qui tranchera pour le patron. « Il occupe une place majeure, très importante pour les ministres : on sait que, lorsqu’on lui demande un arbitrage, c’est celui du président de la République », atteste le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Seul à avoir ce privilège, cela vaut à M. Kohler le titre de « Macron bis »

« Multiples surnoms

« Mon métier, c’est d’être une gare de triage », a coutume de répéter celui qui dispose de la plus grande influence sur le locataire de l’Elysée. Le seul à même aussi de le faire changer d’avis, selon l’entourage présidentiel. Cela s’explique par la fluidité des relations entre l’ancien banquier d’affaires et le haut fonctionnaire depuis le début de leur histoire commune, en août 2014. Et la proximité, tant personnelle qu’intellectuelle entre deux hommes perçus comme « hypercomplices ». « Alexis a la confiance du président, qu’il donne rarement », explique un ministre, qui les connaît bien. D’où ses multiples surnoms : le « jumeau », le « cerveau » ou « l’hémisphère droit » de M. Macron…

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« Certains reprochent à ce technocrate qui n’a jamais été élu par les Français de profiter de son poste en retrait pour ne pas avoir à rendre de comptes. A l’instar de la députée (ex-La République en marche, LRM) des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas. Dans son livre, Ce que l’on ne veut pas que je vous dise. Récit au cœur du pouvoir (Massot éditions, 360 pages, 21,90 euros), celle qui a eu affaire à M. Kohler lorsqu’elle a présenté un rapport au ministère de la culture sur l’audiovisuel public, en 2018, souligne un représentant « de l’élite technocratique hors-sol », « seul dans son bureau, qui prend 80 % des décisions d’arbitrage sur tous les sujets et qui ne rend de comptes à personne ».

« Cela n’empêche pas Alexis Kohler d’être au cœur de deux procédures. Le secrétaire général de l’Elysée est visé par une information judiciaire depuis juin 2020 portant sur ses liens avec l’armateur italo-suisse MSC, fondé et dirigé par les cousins de sa mère, la famille Aponte. En outre, le Parquet national financier a ouvert, en juin 2021, une enquête sur des soupçons de « trafic d’influence » le visant, ainsi que des responsables de Veolia et d’Engie, autour de la fusion Veolia-Suez.

« Management sucré-salé »

« …certains proches du chef de l’Etat évoquent … le « management sucré-salé » de cet homme laconique, connu pour sa « rigidité ».

« Au sein de la majorité, celui qui est considéré comme le représentant du pouvoir des « technos » auprès de M. Macron est l’objet de nombreuses critiques de la part des « politiques » depuis le début du quinquennat, qui lui reprochent son obsession de la maîtrise des dépenses publiques, sa « frilosité » ou encore sa « déconnexion ».

« Ses détracteurs soulignent notamment qu’il faisait partie, avec l’ex-premier ministre Edouard Philippe et son ancien directeur du cabinet à Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, de ceux qui avaient conseillé à M. Macron de ne rien lâcher aux « gilets jaunes », au début de la crise, fin 2018. Avant que le chef de l’Etat y soit finalement contraint face à l’explosion des tensions sociales. On lui reproche encore de s’être opposé à l’idée de M. Macron de lancer « un grand débat » l’année suivante…

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ARTICLE

Alexis Kohler, un secrétaire général de l’Elysée entre politique et affaires

Par Gérard Davet et Fabrice Lhomme LE MONDE. 31 mai 2023

Enquête« Les Kohler sur la corde raide » (1/2). Le bras droit d’Emmanuel Macron a été mis en examen en 2022 pour « prise illégale d’intérêts » dans un dossier concernant sa famille et le secteur du transport maritime. Les éléments de l’enquête, dont « Le Monde » a eu connaissance, aident à comprendre ce qui lui est reproché.

Il est censé être l’un des hommes les plus puissants de France, mais surtout le mieux renseigné. Après tout, son bureau ne jouxte-t-il pas celui du chef de l’Etat, au premier étage du palais de l’Elysée ? N’est-il pas le bras droit, l’ombre portée d’Emmanuel Macron depuis une décennie ? Pourtant, ce 1er juillet 2020 au matin, Alexis Kohler, secrétaire général de la présidence de République, ignore ce qui se trame porte de Clichy, au tribunal judiciaire de Paris : une réunion confidentielle qui débouchera, le 23 septembre 2022, sur sa mise en examen pour « prise illégale d’intérêts ».

Dans ce type d’affaires, tout commence souvent dans le secret d’un cabinet d’instruction. En ce début d’été 2020, la juge Virginie Tilmont, accompagnée de son collègue Nicolas Aubertin, donne ses premières consignes au commissaire divisionnaire Guillaume Batigne, l’un des patrons de la brigade de répression de la délinquance économique (BRDE). Les deux magistrats, qui viennent de se déclarer compétents pour enquêter sur des délits de prise illégale d’intérêts et de trafic d’influence susceptibles d’être reprochés à M. Kohler, semblent déterminés à aller au fond des choses.

Une semaine plus tôt, ils ont jugé recevable la plainte avec constitution de partie civile déposée par l’association Anticor, après que le Parquet national financier (PNF) a pourtant choisi, en 2019, de classer sans suite sa première initiative judiciaire. « Cette affaire est emblématique des deux quinquennats d’Emmanuel Macron », estime Me Jean-Baptiste Soufron, avocat de l’association anticorruption, déplorant « la confusion des genres entre le politique et les affaires, le patrimoine public et le patrimoine privé ».

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Aux yeux des juges, il faut aller vite dans cette affaire sensible et déterminer si, lors de ses différentes fonctions au ministère de l’économie, entre 2009 et 2016, M. Kohler a pu favoriser les visées de la compagnie privée italo-suisse Mediterranean Shipping Company (MSC), un géant du transport maritime (75 000 employés, un chiffre d’affaires évalué à 50 milliards d’euros) auquel il est lié sur le plan familial, comme l’a révélé Mediapart en 2018 : les milliardaires italiens fondateurs de cet empire – la famille Aponte – sont, en effet, des cousins de sa mère. De quoi caractériser une suspicion de conflit d’intérêts. Pour ne rien arranger, cédant aux sirènes du privé, M. Kohler a même rejoint MSC durant quelques mois, de novembre 2016 à mai 2017, en tant que directeur financier de la branche « croisières ».

Cinq heures de perquisition

Ce fameux jour de juillet 2020, le commissaire Batigne ressort du tribunal avec une feuille de route précise. Ses priorités : organiser une perquisition au domicile du couple Kohler et surveiller, par le biais de ses données téléphoniques, les déplacements de l’épouse du haut fonctionnaire. Il faut dire que celle-ci paraît être en contact régulier avec la famille Aponte. Des réquisitions sont donc adressées à l’opérateur Orange, et voici Sylvie Kohler « tracée » jusque dans ses activités personnelles, entre le 5 septembre et le 5 octobre 2020. Pour le couple, ce n’est que le début des ennuis…

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A l’aube du 9 octobre, le commissaire Batigne et quatre de ses collègues retrouvent les deux magistrats au pied d’un bel immeuble haussmannien, au 11, quai Branly, à Paris (7e arrondissement). C’est ici, dans ce « palais » de la République où vécut longtemps la maîtresse de François Mitterrand, Anne Pingeot, que les époux Kohler et leurs trois enfants sont logés. La gendarme de faction refuse de donner l’emplacement du logement, mais la BRDE en a vu d’autres. A 6 h 27, Alexis Kohler, surpris de cette visite matinale, leur ouvre sa porte, au deuxième étage.

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Son appartement, le « C94 », est vaste et confortable : quatre chambres au premier niveau, trois salons avec vue sur la Seine et deux autres chambres à l’étage… Alexis Kohler et son épouse remettent leurs téléphones portables aux enquêteurs ; un expert en aspire les données. Des archives sont saisies. L’opération est longue, cinq heures montre en main, et laisse dans son sillage un parfum d’incompréhension et d’agacement jusque dans le bureau présidentiel d’Emmanuel Macron, vite alerté de cette offensive judiciaire.

L’affaire Kohler vient de prendre un tour décisif. Les enquêteurs ont saisi quantité de données, certaines anecdotiques, d’autres essentielles, qui disent le secret du pouvoir, éclairent le système opaque des passerelles public-privé, trahissent parfois un léger sentiment d’impunité, mais aussi la force d’un couple : Sylvie Schirm et Alexis Kohler, ou l’union sacrée, depuis 2003, entre une formatrice en prise de parole, également metteure en scène, et un technocrate pur jus. Avec eux,politique et business s’entremêlent, les univers s’imbriquent, au risque de brouiller les frontières.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

Au fond, le cas Kohler est une histoire très française, révélatrice du fonctionnement de l’exécutif. Les éléments recueillis au fil de l’instruction (auditions, SMS, courriels, archives) aident à la reconstituer. Toutes les citations mentionnées dans cette enquête sont, sauf exception signalée, tirées des procès-verbaux. Fidèle à sa discrétion habituelle, Alexis Kohler n’a, pour sa part, jamais répondu aux sollicitations du Monde. Il a, cela dit, de solides défenseurs…

Vacances de rêve sur le « Radial »

Fallait-il, en effet, que l’affaire soit sérieuse pour que le chef de l’Etat en personne prenne la plume, le 1er juillet 2019, donc un an jour pour jour avant l’offensive judiciaire de l’été 2020, dans une lettre adressée à son secrétaire général – mais à l’évidence surtout destinée aux enquêteurs : « Cher Alexis, écrit le président, comme suite à votre demande, je vous confirme que lors de ma prise de fonction de ministre de l’économie [26 août 2014], j’étais déjà informé de vos liens familiaux avec les actionnaires de contrôle de la société MSC, ainsi que de la volonté que vous aviez exprimée de rejoindre cette entreprise quelques mois auparavant. Vous m’aviez d’ailleurs formellement remis, au moment de votre entrée aux fonctions de directeur de mon cabinet, un courrier demandant à ne jamais avoir à traiter des dossiers et questions concernant cette société. »

Le message est clair : puisque sa hiérarchie directe (Emmanuel Macron du temps où il était à Bercy) était au courant du lien avec les Aponte et qu’elle avait entériné son déport de toutes les prises de décision liées à MSC, il n’y aurait rien à reprocher pénalement à Alexis Kohler. Sous-texte implicite : si le chef d’Etat lui-même monte au créneau, cela pourrait calmer les ardeurs judiciaires. Mais l’Elysée devra rapidement déchanter. Quand ils activent leurs investigations, à l’été 2020, les enquêteurs ont anticipé les freins politiques, tiré les leçons du classement sans suite décidé le 22 août 2019 par le PNF – dépendant du pouvoir exécutif – et travaillé leur dossier avec soin.

Ainsi donc, d’après le chef de l’Etat, M. Kohler ne se serait jamais trouvé en situation de conflit d’intérêts. Il suffit de revenir quelques années en arrière pour mesurer à quel point l’argument est contestable…

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Juillet 2009. La famille Kohler s’accorde des vacances de rêve sur un somptueux yacht, le Radial, propriété des Aponte. Sylvie Kohler et ses enfants passent du bon temps avec les cousins italiens par alliance. Des photos en témoignent, enfants bronzés et sourires de rigueur. Mme Kohler entretient d’excellentes relations avec Rafaela Aponte, décoratrice et, surtout, matriarche du groupe. C’est elle qui a fondé, avec son époux, Gianluigi, cet empire qui domine le transport maritime mondial. A eux deux, ils pèsent quelque 60 milliards d’euros, selon Forbes. Sylvie Kohler s’entend beaucoup moins bien avec leur fille Alexa, directrice financière de MSC. « Je suis éloignée d’Alexa, confirme-t-elle aux policiers. C’est toujours Rafaela qui m’a invitée. (…) Elle ne m’a jamais facturé ma chambre et mon couvert. J’y vais, car j’apprécie Rafaela, et qu’elle m’apprécie également. »

Cet été 2009, Alexis Kohler reste à Paris, où sa carrière prend une tournure prometteuse. « Il n’est jamais là, regrette Sylvie Kohler. J’envoie beaucoup de photos à mon mari, car c’est pour lui une vie par procuration, (…) mon mari vit pour son travail à 80 %. Il travaille comme ça depuis sa sortie de l’ENA. » Cet Alsacien est effectivement une tête bien faite, de celles que l’on croise souvent en Macronie, son cursus l’atteste : Sciences Po, DEA de droit public, Essec et ENA. Sylvie Kohler, toujours : « Mon mari n’entretient pas de relations avec les gens, c’est moi qui entretiens les relations avec les gens autour de nous. »

« Au fait, je vous l’avais pas dit »

En quelques mots, le décor est planté. Cet homme-là serait donc une bête de travail, loyal, efficace et silencieux. Ses émotions transparaissent davantage dans ses échanges numériques avec sa seule confidente, son épouse, que dans ses PV d’audition, dont toutes les lignes semblent avoir été relues afin d’éviter le moindre écart. C’est à elle, sa compagne, qu’il se confie depuis le début de son ascension professionnelle, même si elle préfère toujours minimiser son rôle : « Je suis metteure en scène. Mon mari est énarque. Je ne me vois pas lui donner des conseils sur l’administration française… » De fait, il n’en a pas besoin, tant sa trajectoire paraît écrite.

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Pendant que sa famille se détend en Grèce aux frais des Aponte, le jeune administrateur civil – il a alors 36 ans – est en poste à la direction générale du Trésor, où il supervise les activités « aéronautique et défense ». A ce titre, il a d’ailleurs participé au rachat par l’Etat, en novembre 2008, de 33 % des parts de STX France, ex-Chantiers de l’Atlantique, basés à Saint-Nazaire. STX est désormais un groupe franco-coréen, dont le principal client va être… MSC. Interrogé par les enquêteurs, M. Kohler assure avoir immédiatement averti sa hiérarchie de sa proximité avec la compagnie italo-suisse : « Je leur ai dit d’emblée, en novembre 2008, en étant très précis sur la réalité du lien familial que j’avais. (…) Ils ont jugé qu’il n’y avait absolument aucun problème. » Patron de l’Agence des participations de l’Etat (APE) à l’époque, Bruno Bézard confirme : « Je peux témoigner du fait que nous en avons parlé. » Pour lui, pas d’inquiétude, puisque les « liens familiaux de M. Kohler sont avec MSC et non avec STX ».

Oui, mais… Le 23 janvier 2009, Alexis Kohler devient administrateur de STX pour le compte de l’Etat. Le 26 juin suivant, dans un courriel adressé à l’un de ses collègues de l’APE, Antoine Cordier, et intitulé « STX Conflits d’intérêts », il envisage de prévenir le directeur de STX de son lien avec les Aponte. Réponse de M. Cordier : « Sérieux, c’est pas facile… Difficile d’expliquer pourquoi on ne l’avait pas informé avant. Donc ça tombe forcément mal, comme un cheveu sur la soupe (Ben au fait, je vous l’avais pas dit). » Autrement dit, l’affaire est embarrassante mais il est trop tard pour alerter les responsables de STX.

Cette situation inconfortable n’empêche pas M. Kohler, le 23 juillet 2009, alors qu’il est question de construire deux navires pour MSC, de se montrer proactif lors d’un comité stratégique de STX, puis d’en faire part à ses patrons de l’APE : « J’ai mis les pieds dans le plat sur la possibilité pour STX Group d’aider MSC. » Il s’agit là d’une affaire de fonds à débloquer. Pour le coup, il joue son rôle d’administrateur, même si… Mais, quelques mois après, changement d’attitude : le 11 décembre de la même année, il prend ses distances en écrivant à l’un de ses collègues qu’il ne compte pas participer à une réunion portant sur le contrat entre STX et MSC « pour les raisons qu[’il] connai[t] ». Drôle de posture. L’ENA n’a jamais préparé au funambulisme…

Un an plus tard, le 11 février 2010, le voici qui intègre, cette fois, le conseil d’administration du Grand Port maritime du Havre (GPMH), toujours au nom de Bercy. D’un côté, la construction des paquebots avec STX, de l’autre, les installations portuaires par le biais du GPMH. Tout cela est cohérent, certes, mais problématique, puisque MSC, la compagnie des cousins italiens, est en affaires avec ces deux entités… La situation est d’autant plus gênante que M. Kohler, dont les casquettes sont décidément multiples, devient aussi, en juillet 2010, sous-directeur chargé des transports à l’Agence des participations de l’Etat.

« En porte-à-faux »

Cet été-là, la famille Kohler embarque de nouveau sur le Radial. En Croatie, cette fois. « Ma hiérarchie a considéré qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts », soutient M. Kohler, questionné sur sa nomination à l’APE. « L’APE n’avait pas vocation à avoir des relations directes ou indirectes avec MSC », insiste-t-il.

Reste qu’à l’automne suivant, l’Alsacien sent poindre les ennuis. Dès lors, autant les devancer. Il alerte donc son supérieur, le nouveau patron de l’APE, Jean-Dominique Comolli. « Il vient me voir pour me dire qu’il a un problème de lien », confirmera ce dernier aux policiers. Kohler formalise cette initiative avec un courrier daté du 5 novembre 2010 qui aurait déjà dû alerter, à l’époque, puisqu’il mentionne « un conflit d’intérêts potentiel ». Curieusement, cette missive n’a jamais pu être retrouvée dans les archives de Bercy, les enquêteurs n’ont pourtant pas ménagé leur peine… « Je ne suis pas responsable de leurs archives », rétorque M. Kohler devant les juges. C’est son avocat, Me Eric Dezeuze, qui a fourni cette lettre aux magistrats, pour arguer de sa bonne foi. Dans ce document, M. Kohler écrit notamment : « Je me suis abstenu d’intervenir dans tous les aspects des décisions concernant l’armateur MSC, notamment s’agissant des commandes nouvelles de navires. »

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On l’a vu, la réalité est bien plus nuancée, car, en sa qualité d’administrateur de STX, il a tout de même participé à plusieurs votes concernant MSC, cinq au total. Dans le lot, celui du 30 août 2011, relatif au contrat de construction d’un navire X32, pour 508 millions d’euros, commandé à STX par… MSC. M. Comolli, l’ex-responsable de l’APE, assume d’avoir laissé son subordonné en place, en dépit des risques. Les coactionnaires coréens de STX sont « imprévisibles », estime-t-il alors, tandis qu’Alexis Kohler, au contraire, est jugé par M. Comolli « vigilant, solide et rigoureux ». Bref, il a besoin de lui. Le 2 avril 2012, M. Kohler prend encore part au vote concernant le financement du fameux navire X32 de MSC. Or, sur le procès-verbal de la séance, il est précisé qu’« aucun administrateur participant au conseil n’a directement ou indirectement un intérêt dans la transaction ». Troublant. Pour sa défense, M. Kohler martèlera face aux enquêteurs : « Je n’ai pas et n’avais pas d’intérêts dans MSC. »

A posteriori, M. Comolli regrette de l’avoir nommé. « Toutes ces commandes de bateaux, je l’ignorais », affirme-t-il aux policiers. Aurait-il fallu remplacer plus tôt son administrateur affecté par un flagrant conflit d’intérêts ? « Effectivement, on l’a mis en porte-à-faux, je suis plus à blâmer que lui », reconnaît, un peu tardivement, M. Comolli. Cela ne lui a pas évité une mise en examen – révélée par l’émission « Complément d’enquête » sur France 2 –, le 9 février, pour « complicité de prise illégale d’intérêts ». Le même sort a été réservé à son prédécesseur à l’APE, Bruno Bézard.

Alexis Kohler, lui, estime avoir agi selon les règles. Il a bien demandé à être remplacé. « Je n’ai jamais rencontré MSC, jamais pris de décisions de mon propre chef concernant [l’armateur] », assure-t-il à nouveau, devant les juges. S’il a participé à ces votes, affirme-t-il, c’est conformément aux notes de ses supérieurs et aux ordres des ministres. « Je ne suis pas force de proposition, j’exprime la position de l’Etat », insiste-t-il. Et de répéter, comme un mantra : « Je m’en remets à ma hiérarchie. » Mais s’il n’y avait que le talon d’Achille STX…

Sous étroite surveillance

Avec son deuxième mandat d’administrateur, cette fois pour le Grand Port maritime du Havre, Alexis Kohler est également en position délicate en raison de sa relation à MSC. Ne participe-t-il pas, le 30 septembre 2011, à une délibération relative à l’augmentation de capacité d’exploitation du déchargement des conteneurs, souhaitée par… TNMSC, une filiale de l’empire Aponte ? « J’ignorais tout des éventuelles relations entre le port et MSC », plaide M. Kohler.

Il ne le sait pas à l’époque, mais il est sous surveillance étroite. Le directeur général du GPMH, Laurent Castaing, sait bien qu’il est « conflicté », comme on dit dans la haute administration. « J’avais quand même un œil sur lui à chaque fois qu’on parlait de MSC au conseil d’administration », confie M. Castaing sur procès-verbal. Mais à partir du moment où il avait été informé du risque, qui plus est par le principal intéressé, pourquoi ne pas avoir pris les mesures de prévention ? « Autres temps, autres mœurs, balaie-t-il. Son vote n’était pas personnel, mais un vote discuté au sein de l’APE. »

Résumons ces trois années très actives pour Alexis Kohler : s’il est établi qu’il a averti ses supérieurs de son lien avec les Aponte et MSC, sans pour autant être contraint de lâcher ses mandats d’administrateur du GPMH et de STX France, il a été conduit à voter des décisions concernant directement l’armateur, sur ordre de sa hiérarchie. Interrogé par les enquêteurs, il s’agace : « A aucun moment, on me demande de renoncer à mes mandats. » Et insiste : « Le représentant de l’Etat appartient à une chaîne de commandement. » Pourtant, aux yeux des juges, la prise illégale d’intérêts semble bien effective, écrivent-ils dans une ordonnance de juin 2020, « dès lors qu’il n’est pas exigé, pour que le délit soit constitué, que la personne mise en cause ait possédé un pouvoir de décision propre ».

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Revenons en mai 2012. Avec l’élection de François Hollande, Alexis Kohler prend du galon. Il quitte ses fonctions à l’APE, lâche ses mandats d’administrateur, pour gagner, comme directeur adjoint, le cabinet de Pierre Moscovici, nouveau ministre socialiste de l’économie. Son directeur de cabinet, Rémy Rioux, a proposé à M. Moscovici l’embauche d’Alexis Kohler. Parmi les dossiers prioritaires figure la situation des Chantiers de l’Atlantique – devenus STX France – et de leurs 2 000 emplois. Il faut recapitaliser, redresser les comptes, obtenir des commandes fermes des armateurs, dénicher d’éventuels repreneurs, tout en préservant les intérêts vitaux de l’Etat. Pas si simple. Et le lien de M. Kohler avec les Aponte n’arrange rien. Pour l’éloigner de ce dossier, un déport est organisé au sein du cabinet, même si, selon Rémy Rioux, « aucun document écrit » n’est produit à ce sujet. En tout cas, « sur STX, je n’ai jamais eu aucun échange avec Alexis Kohler », assure Pierre Moscovici.

A l’été 2012, la famille Kohler repart en Croatie à bord du Radial, sans le père, trop occupé à Bercy. Il fait frais à Paris, en ce mois de juillet, et de Split son épouse lui envoie des photos. Les enfants sont heureux, nettoient les chromes du yacht, noircissent leurs cahiers de vacances. Avec « Rafaela, c’est vraiment super », précise-t-elle. Les relations avec sa fille semblent s’améliorer. « Pour la première fois, Alexa était hyper marrante », se réjouit Sylvie Kohler.

« Je ne suis pas à vendre »

Quand ils l’interrogent quelques années plus tard, les enquêteurs se montrent insistants auprès de Mme Kohler : et si ces séjours offerts étaient liés à la situation professionnelle de son époux, à son pouvoir d’influence, pour pousser les intérêts de MSC ? « Je le vis comme une insulte, s’insurge-t-elle aussitôt. Je ne suis pas à vendre. L’argent et le pouvoir ne m’intéressent pas. » L’examen des échanges avec son époux montre pourtant que les finances familiales constituent un sujet récurrent.

A Bercy, l’avenir des ex-Chantiers de l’Atlantique est sur toutes les lèvres. Ça tombe bien, l’armateur MSC envisage de commander deux nouveaux navires de croisière. Ce projet, baptisé « Vista », a tout d’une aubaine : plus de 1,4 milliard d’euros à la clé, et des mois de travail garantis pour les employés. M. Kohler participe-t-il à la danse du ventre menée par l’exécutif pour rafler le marché? Oui, mais à prudente distance. Au ministère de l’économie, il n’a pas de délégation de signature ni de pouvoir décisionnaire. C’est Julien Denormandie, alors simple conseiller technique, qui est censé veiller sur tout ce qui a trait à MSC. Normalement, le cloisonnement aurait dû être étanche. Et, pourtant, les archives de la direction du Trésor sont têtues, M. Kohler a été destinataire, en copie, entre 2012 et 2013, d’au moins dix notes concernant l’armateur. « Je ne suis jamais intervenu dans le circuit des notes, qui était totalement standardisé », rétorque-t-il, quand il est interrogé à ce propos.

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Dès lors, une question se pose : son déport en raison de son lien avec MSC avait-il été réellement formalisé et communiqué dans les étages de Bercy ? Non, assure Eric David, sous-directeur du financement international des entreprises : « J’ignorais le lien de famille, dit-il aux enquêteurs. Si on nous l’avait dit, nous aurions retiré Alexis Kohler des bordereaux. » Autre fonctionnaire au Trésor, Sandrine Duchêne va plus loin : « Sur le fond, il aurait en effet fallu émettre une note d’instruction du ou des ministres concernés indiquant que M. Kohler ne devait pas être destinataire des informations. » Pourtant, en ce printemps 2013, à Bercy, on tarde…

Au mois de juillet suivant, Sylvie Kohler et les enfants séjournent à nouveau sur le yacht des Aponte. A la fin du mois, son mari les rejoint à Corfou, en Grèce. Comment, dans ce contexte si particulier, démêler l’intime du professionnel ? Par exemple, ce jour de novembre 2013, quand Alexis Kohler adresse un courriel à sa cousine Alexa : « Alexa, ton père et “Kiko” [l’époux d’Alexa] viennent voir Pierre Moscovici demain ; je ne serai évidemment pas à l’entretien pour éviter tout conflit d’intérêts et tout risque de problème avec cela pour la suite. »

Vigie efficace

Les enquêteurs s’interrogent : s’agirait-il d’une simple précaution de façade, quand 1,4 milliard d’euros – les deux paquebots – seront posés sur la table du ministre ? D’autant que M. Kohler conclut ainsi son message : « Mais le ministre sait que nous sommes proches 🙂 » De quoi, là encore, aviver les soupçons des juges. « En aucun cas je n’ai voulu donner le sentiment que j’avais la moindre influence dans la décision, proteste M. Kohler. C’est même le contraire, puisque j’explique que je ne serai pas à la réunion. »

Le 21 novembre 2013, les Aponte ne le croiseront donc pas à Bercy. Près d’une décennie plus tard, Gianluigi Aponte, le fondateur, rira jaune lorsque les enquêteurs lui présenteront le courriel de son petit-cousin : « Alexis Kohler a voulu se rendre important, dira-t-il. Je n’avais pas du tout besoin de lui pour prendre contact avec le ministre. » Le lendemain du rendez-vous, M. Kohler reçoit un courriel de sa cousine Alexa : « Alexis, ils t’ont raté. Je voulais te demander si tu voulais que je vienne à Paris t’expliquer l’offre… » STX France va mal, perd de l’argent, et les commandes de MSC deviennent essentielles à sa survie. Mais de quelle « offre » s’agit-il dans ce mail de la directrice financière de MSC ? De l’« offre » commerciale ? Ou d’une autre, nettement plus privée, par exemple une future embauche ?

En attendant, M. Kohler, lui, est toujours à Bercy, vigie efficace, même si les leviers de commande ne lui appartiennent pas. Avec les paquebots de MSC, les chantiers navals vont mieux. A tel point que Laurent Castaing, devenu directeur général de STX, le félicite, le 25 mars 2014 : « Merci au superviseur discret que tu as été. » Tiens donc, Alexis Kohler aurait été plus à l’œuvre sur cette affaire qu’il ne le prétend ? Lui dément et, après tout, peut-être s’est-il juste trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Tous ces votes, ces échanges de courriels, ces liens familiaux devenus gênants seraient d’ailleurs sans doute restés confidentiels si M. Kohler avait su remiser ses ambitions professionnelles. Mais, au printemps 2014, un certain Emmanuel Macron quitte l’Elysée, où il est alors secrétaire général adjoint, et il a repéré, pour assouvir sa soif de pouvoir, le binôme idéal : Alexis Kohler. De quoi transformer le destin d’un parfait technocrate… et susciter l’intérêt de la justice.Gérard DavetFabrice Lhomme

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