Aller au contenu principal

VIVRE EN LITTÉRATURE AVEC METAHODOS : Gustave Flaubert et George Sand : « Pas de vraie amitié sans liberté absolue »

Gustave Flaubert et George Sand : « Pas de vraie amitié sans liberté absolue »

« Les amitiés littéraires » (2/5). Les écrivains se croisent sur le tard, à la fin des années 1860, et s’apprivoisent lentement. Un compagnonnage nourri de leurs dissemblances, ce dont témoignent leur correspondance et le Journal de Sand. Quand l’affection se fait art de vivre et art d’écrire… 

Par Denis Cosnard Publié le 26 juillet 2023 LE MONDE

Jeudi 23 décembre 1869. Pluie, neige sur Nohant. En fin d’après-midi, une voiture pénètre dans la cour du château. George Sand (1804-1876) accueille Gustave Flaubert (1821-1880). Un bonheur. Combien de fois l’a-t-elle invité ? Combien de fois a-t-il décliné l’offre ? « Je me connais : si j’allais chez vous à Nohant, j’en aurais ensuite pour un mois de rêverie sur mon voyage, se justifie-t-il fin 1868. Des images réelles remplaceraient dans mon pauvre cerveau les images fictives que je compose à grand’ peine, tout mon château de cartes s’écroulerait. » Un an plus tard, L’Education sentimentale achevé, l’écrivain arrive enfin dans l’Indre pour Noël. Et, miracle, l’ermite normand, misanthrope et bougon, se mue en un délicieux convive. Drôle, brillant, joyeux. Le plus ­débridé de tous.

Dès son arrivée, « on s’embrasse, on dîne, on cause », on joue des airs arabes au serpentin, Flaubert raconte des histoires, note George Sand dans son agenda. Pour le réveillon, ponctué d’un spectacle de marionnettes et d’une tombola, il « s’amuse comme un moutard ». Le lendemain, c’est lui qui « nous fait crever de rire » en jouant l’Enfant prodigue, après avoir lu aux invités une pièce qu’il vient d’écrire. Le dernier jour, Flaubert se déguise même en femme et se lance dans une danse espagnole à la mode, la cachucha. « C’est grotesque ; on est comme des fous », savoure son hôte. « Quels braves et aimables gens vous faites tous », s’exclame trois jours plus tard Flaubert dans sa lettre de remerciement. Il ajoute, parlant du fils de Sand, d’un an plus jeune que lui : « Maurice me semble l’homme heureux par excellence, et je ne puis m’empêcher de l’envier. » D’être heureux ? D’avoir George Sand pour mère ?

Des rires, des canulars « hénaurmes », des coups de main et des tiraillements, quelques colères, infiniment d’affection et autant de littérature. Prodigieuse complicité que celle qui se noue entre Gustave Flaubert et George Sand. Un compagnonnage de plus de dix ans entre deux auteurs que tout oppose, ou presque. L’une est optimiste, l’autre incurablement pessimiste. L’une réconforte amis et lecteurs, l’autre peste et gémit : « Vous n’êtes pas comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe ! Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines. » L’une voit dans le suffrage universel « l’engin suprême des batailles de la volonté », l’autre juge ce « Dieu nouveau » tout « aussi bête que l’ancien ». Et quand Flaubert s’écrie : « J’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur », la romancière réplique : « Ne rien mettre de son cœur dans ce qu’on écrit ? Je ne comprends pas du tout, oh mais pas du tout. Moi il me semble qu’on ne peut pas y mettre autre chose. »

Comme en écho

Au-delà de leurs divergences, ou plutôt grâce à elles, chacun a reconnu en l’autre un talent et une personnalité exceptionnels, qui ne peuvent que l’enrichir. « Pourquoi que je t’aime plus que la plupart des autres, même plus que des camarades anciens et bien éprouvés ? », s’interroge Sand dans une lettre de janvier 1867. A quoi Flaubert répond comme en écho : « Je me demande moi aussi pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes un grand homme ou un être charmant ? Je n’en sais rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’éprouve pour vous un sentiment particulier et que je ne peux pas définir. »

Leur amitié a mis du temps à germer. Longtemps, Flaubert a jugé la prose de son aînée intéressante mais trop bourgeoise, pleine de bons sentiments. En 1859, il lui rend tout de même une visite de courtoisie rue Racine, à Paris. A 37 ans, l’aspirant écrivain n’a encore publié que Madame Bovary. De dix-sept ans plus âgée, Sand est déjà célèbre, avec plus de cinquante livres à son actif, dont La Mare au diable et Histoire de ma vie. D’emblée, elle l’a repéré, et a signé dans Le Courrier de Paris un article pour défendre Madame Bovary, un « livre remarquable »« un spécimen très frappant et très fort de l’école réaliste ». Lorsque paraît Salammbô, en 1863, elle applaudit de nouveau « une œuvre complètement originale », une « montagne inexplorée » gravie par un audacieux. Flaubert la remercie pour son soutien. En post-scriptum, il lui réclame un portrait d’elle « pour l’accrocher à la muraille » de son cabinet de travail. Demande accordée. Sand assortit toutefois son envoi d’un avertissement : sa figure est « insignifiante », « ce qu’il y a de meilleur est dans la tête pour comprendre et dans le cœur pour apprécier ».

Ils dînent pour la première fois ensemble en avril 1866 lors d’une soirée de journalistes et d’écrivains au restaurant Magny, à Paris. Visages, têtes et cœurs se superposent enfin. « Flaubert, passionné, est plus sympathique à moi que les autres, consigne-t-elle aussitôt. Pourquoi ? Je ne sais pas encore. » Elle brûle de le découvrir. Au dîner suivant, en mai, l’épouse séparée du baron Dudevant arrive en robe fleur de pêcher, « une toilette d’amour que je soupçonne mise avec l’intention de violer Flaubert », glisse, perfide, un des frères Goncourt dans leur Journal.

Aucun viol, les Goncourt se trompent. Plutôt une intense camaraderie intellectuelle nourrie d’un respect absolu entre cette mère au prénom d’homme et ce disciple passablement rebelle. Une association entre « troubadours », ainsi que se désignent les deux auteurs. Après ces dîners, l’un et l’autre s’apprivoisent. Sand se rend à trois reprises à Croisset, en Normandie, Flaubert deux fois à Nohant. Surtout, ils s’écrivent. Plus de 400 lettres en dix ans, jusqu’à la mort de Sand. Des merveilles où chacun parle à cœur ouvert, rit, pleure, doute, s’énerve, vitupère, conseille l’autre, le console parfois. Et blague. « Monsieur Flobaire, Faut que vous soïet un vraie arsouille pour avoir prit mon nom et en avoir écrit une lettre à une dame qu’avai des bontées pour moi », écrit « Goulard », alias Sand. Flaubert, lui, se rebaptise « le révérend Cruchard ». Bien vite, le « tu » se mêle au « vous », comme dans cette délicate lettre de novembre 1866, signée Sand : « Vous n’êtes pas forcé de m’écrire quand tu n’es pas en train. Pas de vraie amitié sans liberté absolue. »

« Votre Cruchard est devenu un intolérable coco »

La confiance réciproque les pousse à se transmettre leurs manuscrits, à s’encourager souvent, se critiquer, discuter inlassablement du sens de l’écriture, se rendre quelques services. Lorsque L’Education sentimentale est étrillé par la critique, en 1869, Flaubert appelle sa « chère maître » à la rescousse pour le défendre publiquement : « Si vous voulez vous charger de ce rôle-là, vous m’obligerez. Voilà. Si ça vous embête, n’en faîtes (sic) rien. Pas de complaisance entre nous. » Elle rédige sans tarder l’article espéré. De même, Flaubert déteste tant ­négocier avec son éditeur, Michel Lévy, que Sand finit par jouer les intermédiaires.

Au fil des ans, un peu d’agacement pointe. Flaubert devient amer, surtout après la guerre de 1870 et cette Commune qu’il exècre. Il se sent « tout seul dans un trou ». Sand tente de dérider ce fils aigri. « Pourquoi ne te marierais-tu pas ?, suggère-t-elle en octobre 1872, le cœur serré par ses lettres désolées. N’y a-t-il pas quelque part un moutard dont tu peux te croire le père ? Elève-le, fais-toi son esclave, oublie-toi pour lui. » Pareils conseils hérissent l’intéressé. Le jour même, il confie à la princesse Mathilde : « Je vous avouerai, entre nous, que son bénissage perpétuel, sa raison, si vous voulez, me tape quelquefois sur les nerfs. »

Irritation réciproque. Au printemps 1873, Flaubert revient à Nohant, et son comportement exaspère la maîtresse des lieux. Il n’y en a que pour lui ! Ivan Tourgueniev, lui aussi invité, peine à placer un mot. « Je suis fatiguée, courbaturée, de mon cher Flaubert », avoue Sand dans ses carnets. Verdict confirmé quelques semaines plus tard : « Je l’aime, mais il me fend la tête en quatre. » Elle le trouve désespérément sombre, l’incite à déblayer les nuages qui l’empêchent de voir le soleil : « Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. »

Les lettres se raréfient. « Votre Cruchard est devenu un intolérable coco, à force d’être intolérant », admet Flaubert. Sand tente de réveiller la flamme vacillante : « N’aimes-tu plus personne, pas même ton vieux troubadour, qui toujours chante et pleure souvent, mais qui s’en cache comme font les chats pour mourir ? » Pour l’aider après l’échec de sa pièce Le Candidat, elle offre même de lui acheter sa propriété de Croisset.

La dernière lettre date de 1876. Flaubert vient d’entamer Un cœur simple. « Vous reconnaîtrez votre influence immédiate », lui avouera-t-il. A Maurice, il ira jusqu’à écrire, en parlant de sa mère : « J’avais commencé Un cœur simpleà son intention exclusive, uniquement pour lui plaire. » Mais elle ne lira pas ce conte. Le 8 juin, elle meurt d’une occlusion intestinale, à 72 ans. Il disparaît quatre ans plus tard. « Viendras-tu dans le monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin ? », lui avait-elle demandé neuf ans plus tôt. « Ah ! Oui ! Ah oui ! Je veux bien vous suivre dans une autre planète », avait-il acquiescé.

A lire : « Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance », de George Sand et Gustave Flaubert, préface de Danielle Bahiaoui, Le Passeur, 693 p., 12,50 €.

EXTRAITS

« Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa malheureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment comme un fleuve. Chez moi c’est un mince filet d’eau, il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade ; Ah ! je les aurai connues, les affres du style ! Bref je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle. Voilà le vrai fond de votre ami. »
(Flaubert à Sand, 1866).

« Vous m’étonnez toujours avec votre travail pénible. Est-ce une coquetterie ? (…) Ce que je trouve difficile, moi, c’est de choisir, entre les mille combinaisons de l’action scénique qui peuvent varier à l’infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j’en fais meilleur marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d’en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défaillances, au fond ça m’est égal pourvu que l’émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C’est l’autre qui chante à son gré, mal ou bien, et quand j’essaie de penser à ça, je m’en effraie et me dis que je ne suis rien, rien du tout. (…) Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi je crois que vous prenez plus de peine qu’il ne faut, et que vous devriez laisser faire l’autre plus souvent. »
(Sand à Flaubert, 1866)

Les dates-clés

1804 Naissance d’Aurore Dupin, future George Sand

1821 Naissance de Gustave Flaubert

1832 Parution d’Indiana, premier succès de Sand

1855 Parution d’Histoire de ma vie

1857 Parution de Madame Bovary, après la publication en feuilleton, et le procès pour immoralité et obscénité qui fait une belle publicité au roman et à son auteur

1859 Première visite de Flaubert à Sand, à Paris

1862 Parution de Salammbô

Printemps 1866 Dîners Magny, à Paris, lors desquels ils deviennent amis. Leur correspondance commence à cette époque. Elle se poursuivra jusqu’à la mort de Sand

Août et novembre 1866, mai 1868 Visites de Sand à Flaubert, à Croisset (Seine-Maritime)

1869 Parution de L’Education sentimentale

Décembre 1869 et avril 1873 Visites de Flaubert à Sand, à Nohant (Indre)

1873 et 1876 Parutions des Contes d’une grand-mère

1876 Mort de George Sand

1880 Mort de Gustave Flaubert

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.