
ARTICLE : Si le RN prenait le pouvoir, il le garderait (mais pas de la manière dont vous l’imaginez)
Jean-Marc Proust — Édité par Émile Vaizand – 26 mars 2024 SLATE
Sondages, éditorialistes ou tout simplement mon entourage, peut-être le vôtre. En 2027, se dit-on, le RN prendrait l’Élysée et l’Assemblée nationale, par la voix démocratique. Mais ce ne serait qu’une parenthèse. Est-ce si sûr?
Ce qui était invraisemblable ou terrifiant en avril 2002 –on se souvient du «NON» de Libé barrant sa une, au lendemain du second tour de la présidentielle– s’apparente aujourd’hui à une parenthèse, disons-le, quasi indolore. Les causes sont multiples et il n’est pas nécessaire de les détailler ici. Notons simplement que la respectabilité du Rassemblement national (RN) voulue par Marine Le Pen, qui a fait le ménage dans ses troupes pour en extraire les individus les plus infréquentables, favorise l’hypothèse de son accession au pouvoir.
Tranquillement, le RN est devenu le premier parti en France
D’une élection à l’autre, la progression est presque constante. Se souvient-on que Jean-Marie Le Pen totalisait faiblement 190.921 voix et 0,75% des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle de 1974? Et que l’électorat frontiste (devenu RN) est passé de quelque 4 millions de voix dans les années 1990-2000 à plus de 13,2 millions au second tour de l’élection présidentielle 2022? Il avait fallu le cynisme d’un François Mitterrand, sortant une proportionnelle de son chapeau, pour faire accéder trente-cinq députés à l’Assemblée nationale en 1986. Au scrutin majoritaire, l’on en compte quatre-vingt-huit depuis juin 2022.
Le succès appelant le succès, les prochaines échéances s’annoncent triomphales. Aux élections européennes, la liste du RN caracole en tête des sondages, qui lui accordent 27 à 30% des intentions de vote. Pas mal pour des parlementaires antieuropéens et souvent absents! Et 2027? Impossible à prédire évidemment, mais un sondage commandé par Les Républicains (LR) en décembre 2023 donne déjà le ton. Ses résultats «donnent pour la première fois la majorité à l’extrême droite à l’Assemblée nationale […] avec une projection inédite […] entre 243 et 305 députés», soit la possibilité d’une majorité absolue (289 sièges).
POLITIQUEComment expliquer sociologiquement l’ascension et la normalisation du RN
Une «purge» nécessaire, mais éphémère?
Évidemment, rien ne dit qu’il y aura des législatives anticipées et bien des événements auront lieu d’ici à 2027. Mais l’hypothèse d’une majorité RN à l’Assemblée nationale et à l’Élysée est désormais crédible, sinon probable. Cela, dans une sorte d’indifférence générale, qui contraste fortement avec l’effroi et l’indignation d’autrefois, au XXe siècle, c’est-à-dire une éternité. À la peur des années 1990, au choc de 2002, a succédé une manière de résignation plus ou moins angoissée. Voici le moment impensable et impensé où nous nous disons: «Le RN au pouvoir? Oui, il faudra bien en passer par là…»
Et c’est sans doute une erreur. Car percevoir cette accession au pouvoir comme un mauvais moment à subir, une «purge» nécessaire avant le retour à la normalité, un simple passage en somme, est probablement notre ultime naïveté. La confrontation au réel s’impose, peut-on dire pour se rassurer: l’électorat a besoin de tester la capacité des troupes marinistes à exercer le pouvoir. Mais, en confrontant les promesses à une réalité forcément décevante, il comprendra son erreur. Bien vite, sa déception nous ramènera au cours normal de la vie politique. Ce raisonnement est parfaitement imbécile.
Si le RN accède au pouvoir, il pourrait le garder longtemps. Et cela n’a rien à voir avec notre capacité à brandir à tout instant les «heures les plus sombres» en agitant le spectre de milices nazies dans nos faubourgs. Le RN n’aurait nullement besoin d’un régime autoritaire, et encore moins militaire, pour exercer et garder le pouvoir. Tout simplement parce que le pouvoir appelle le pouvoir.
Le populisme de droite peut garder le pouvoir… démocratiquement
Il suffit de regarder autour de nous en Europe: les mouvements populistes nationalistes se généralisent et s’enracinent. Cela n’a rien de feux de paille: en Pologne, le parti Droit et justice (PiS, Prawo i Sprawiedliwość, PiS) a exercé le pouvoir durant de nombreuses années. En Hongrie, Viktor Orbán est aux manettes depuis près de quatorze ans. En Italie avec Georgia Meloni, aux Pays-Bas avec le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders, en Slovaquie avec le Smer-SD de Robert Fico, le populisme d’extrême droite prend les commandes ou s’en approche.
POLITIQUEPartout en Europe, l’extrême droite gagne du terrain
Et ce mouvement touche jusqu’au paisible Portugal où le parti Chega est devenu «la troisième force politique» depuis les élections législatives du 10 mars 2024. Les exemples polonais ou hongrois montrent que ces partis répondent suffisamment aux attentes de leur électorat pour s’implanter et se maintenir au pouvoir.
Le RN «assagi» deviendra de plus en plus attractif
Revenons en France. Le champ politique y est misérable. Le chamboule-tout de 2017 n’a pas fini son travail de décomposition-recomposition de la vie politique française. L’agonie du Parti socialiste et de Les Républicains, partis qu’on croyait insubmersibles, ne peut que pousser cadres et militants à chercher des partis plus attractifs. Faute de majorité et de projet, le macronisme s’enlise, cherche en paroles l’autorité qu’il n’a plus à l’Assemblée nationale.
La bordélisation institutionnelle de La France insoumise (LFI) condamne aujourd’hui la gauche à faire de la figuration, bruyante autant qu’inutile. À moyen terme, il paraît peu probable qu’émerge un autre mouvement qui modifierait ce rapport de force. Sagement encravatés et muets, les parlementaires du RN attendent que leur cheffe leur ouvre les portes des ministères.
POLITIQUELoi immigration: une fois de plus, le RN sort gagnant de la crise politique
Si la dislocation des «partis de gouvernement» –et il faut y inclure Renaissance, parti neuf et déjà momifié– se poursuit, elle se fera à l’avantage du RN. Car la promesse du pouvoir attire. Plus le RN s’en approchera, plus il sera désirable. Les ralliements seront nombreux, à droite comme à gauche. Nul doute qu’il y aura des surprises, au-delà du seul monde politique. Déjà, outre les thématiques de l’immigration, de l’islam, des racines chrétiennes et de la France éternelle, l’on peut soupçonner que la passion des dictateurs et les positions prorusses, sous couvert de pacifisme, sont de bons indicateurs de proximité idéologique.
L’opportunisme aussi jouera son rôle. Comment résister à l’appel d’un maroquin ministériel ou d’un poste en vue et bien rémunéré? Les «brebis égarées» de Reconquête viendront vite manger à la gamelle. Chez Les Républicains, à Renaissance et à gauche aussi, la vanité des voitures avec gyrophares fera taire bien des convictions. Attendons-nous à des ralliements plus ou moins inattendus, qui feront grincer des dents.
Le RN peut compter sur la bataille des idées et les finances publiques
Ces «trahisons» feront le bonheur des éditorialistes. Surtout, elles conforteront la majorité. Il ne serait guère surprenant qu’une victoire du RN en 2027 soit suivie d’une logique d’«ouverture» pour élargir et normaliser encore une majorité nouvelle.
La bataille de l’opinion se joue autant dans la «respectabilité» des troupes de Marine Le Pen que dans la bataille des idées. Le RN bénéficie déjà de relais médiatiques puissants. L’empire des médias que construit Vincent Bolloré capte une audience relativement faible. Mais, amplifiée par les réseaux sociaux et la culture du conflit, elle devient hégémonique. Cette bataille culturelle prépare l’élection présidentielle de 2027. Et, à chaque fois que nous réagissons à un propos excessif, provocateur ou honteux, nous participons à cette dynamique. Pourquoi faiblirait-elle après 2027?
POLITIQUEBardella plutôt que Le Pen, Ruffin à la place de Mélenchon: et si on changeait le casting de 2027?
Enfin, les institutions et le financement de la vie politique joueront leur rôle. Car le pouvoir amène de l’argent. En progressant, d’élection en élection, le RN s’enrichit. Mécaniquement, si, dans la foulée de l’élection présidentielle, il gagne les législatives en 2027, il deviendra le parti le plus riche de France. Et cet argent lui permettra à la fois de rémunérer des talents ou des fidèles, d’acheter des locaux, de faire de la publicité, d’accroître l’implantation locale, de financer des campagnes électorales, etc. Bref, de faire de la politique et de durer.
Le RN a patiemment attendu et construit son accession au pouvoir. S’imaginer qu’il n’y resterait que quelque temps est assez naïf. Nul besoin d’être pronostiqueur politique pour pressentir que la «purge» pourrait être plus longue que prévue.