
ÉMISSION – Œdipe a-t-il vraiment tué son père ? Contre-enquête sur des tragédies antiques
Jeudi 9 avril 2026 France Culture
Au 5ᵉ siècle avant notre ère, les tragédies grecques reprennent des thèmes de la mythologie et de l’épopée. Certains dramaturges, comme Sophocle, laissent des incertitudes dans leur intrigue. Du crime d’Œdipe au suicide d’Antigone, sommes-nous vraiment sûrs qu’ils ont eu lieu ?
Avec
- Claire PaulianChercheuse en littérature comparée
- Lucie ThévenetChercheuse en langue et littérature grecques
La Grèce, au 5ᵉ siècle avant notre ère, nous offre les ingrédients nécessaires à tout bon polar : un crime, un cadavre ou une disparition suspecte, un meurtrier insaisissable. En somme, une bonne dose de mystère et une enquête ponctuée d’indices, de fausses pistes, de rebondissements…
La tragédie, cœur battant de la cité athénienne
Au 5ᵉ siècle avant notre ère, les tragédies sont créées et jouées dans le cadre des Dionysies, fêtes religieuses en l’honneur du dieu Dionysos. Dans la société athénienne, pour laquelle les historiens et historiennes ont le plus de sources, les Grandes Dionysies ont lieu aux mois de mars et avril. Sont données des tragédies, ainsi que des comédies, des drames satiriques, ou encore des dithyrambes. Ces fêtes ont la forme de concours, où trois dramaturges s’affrontent et présentent une tétralogie, composée de trois tragédies et d’un drame satirique. Gagner ces concours est un honneur immense pour ces dramaturges, « le tout visant à honorer les dieux. C’est l’émulation pour être les meilleurs pour les dieux, et pas une gloire personnelle », rappelle Lucie Thévenet, chercheuse en langue et littérature grecques.
Pour les Grecs anciens, le spectacle tragique est un rituel qui fait intégralement partie de la vie sociale. La tragédie grecque doit d’abord émouvoir. Le chant et la danse, notamment du chœur, créent différents états émotionnels chez le citoyen ou la citoyenne. Alors que l’actualité caractérise l’intrigue des comédies, ce sont les mythes populaires connus des Grecs anciens qui sont repris dans la tragédie. Tout comme ses pairs Eschyle et Euripide, Sophocle écrit de nombreuses tragédies au cours de sa vie. Dans les années 420 avant notre ère, il écrit Œdipe roi. La tragédie raconte l’histoire de la mort de Laïos et de l’enquête d’Œdipe, qui veut trouver le meurtrier de l’ancien roi de Thèbes. Au fil de sa recherche, Œdipe comprend qu’il est le fils de Laïos, qu’il l’aurait tué, et qu’il a épousé sa propre mère, Jocaste, veuve de Laïos.
Si Œdipe n’a pas tué son père, qui a commis le crime ?
Depuis plusieurs siècles, les intrigues des tragédies grecques sont réinterprétées en fonction des mentalités et des périodes. En 1719, le jeune écrivain Voltaire s’interroge dans ses Lettres écrites sur la cohérence du crime d’Œdipe dans la tragédie de Sophocle. Cette suspicion est reprise aujourd’hui par plusieurs chercheurs et chercheuses. « Le mythe d’Œdipe est tellement prégnant dans notre culture, tellement associé à de la culpabilité et au complexe d’Œdipe [dans la psychanalyse, ndlr.], qu’il est tentant, 2000 ans après, d’ébouriffer un petit peu l’histoire, la réception et de proposer des scénarios alternatifs », explique la chercheuse Claire Paulian, qui a participé à l’ouvrage collectif Cold cases en Grèce antique, dirigé par Zoé Angelis et Pierre Bayard (CNRS Éditions, 2026).
Bien que le meurtre de Laïos dans Œdipe roi soit un crime avec un témoin, deux versions différentes s’opposent et ne permettent pas de restituer exactement les faits. En chemin pour consulter les oracles à Delphes, Laïos a-t-il été tué par des brigands ou par un seul homme ? Pourquoi la cité de Thèbes n’a-t-elle pas retrouvé son corps ou mis en place des honneurs funéraires ? Ne serait-ce pas le chœur qui aurait cherché à se débarrasser d’un roi fragile, en pleine période de peste à Thèbes ? Ce sont autant de questions qui agitent les débats depuis des décennies. Si le crime d’Œdipe ne peut pas être vérifié, tenter de l’élucider permet de porter de nouveaux regards sur la tragédie. Lucie Thévenet souligne notamment l’absence de point de vue unique dans la tragédie grecque. Les récits discordants qui entourent la mort de Laïos reflètent « la multiplicité des points de vue », qui est « au cœur du théâtre antique. »
Antigone s’est-elle vraiment donné la mort ?
La dernière tragédie connue de Sophocle est Œdipe à Colone, représentée vers 401 avant notre ère. Dans la pièce, Œdipe est un vieillard en fin de vie. Thésée, roi d’Athènes, reçoit Œdipe qui le supplie de l’accueillir dans sa cité. Si Thésée apparaît dans la tragédie comme un roi modèle, protecteur d’Œdipe, une face plus négative du personnage se révèle au fil de l’intrigue. Incarné dans la pièce par plusieurs acteurs, Sophocle présente de manière implicite Thésée comme un personnage ambigu, à double face, certainement opportuniste. Le doute est également permis dans l’Antigone de Sophocle. Le suicide de l’héroïne tragique, née de l’union incestuelle d’Œdipe et Jocaste, est, pour plusieurs auteurs et autrices, une invraisemblance matérielle et psychologique. Pour Claire Paulian, « Pierre Bayard réhabilite une Antigone absolument sûre de son choix, n’ayant aucune tentation suicidaire, et ayant, au contraire, une grande envie de vivre. » Ce personnage féminin devient dès lors un centre d’intérêt légitime, sorti de l’ombre des héros masculins.
Pour en savoir plus
Claire Paulian et Lucie Thévenet ont contribué à l’ouvrage collectif Cold cases en Grèce antique, sous la direction de Zoé Angelis et Pierre Bayard, paru chez CNRS Éditions en 2026.
Claire Paulian est maîtresse de conférences en littérature comparée à l’Université Paris Cité.
Elle est l’autrice de Les Métamorphoses d’Ovide aujourd’hui : une mémoire en déplacements paru aux éditions Classiques Garnier, 2019.
Lucie Thévenet est maîtresse de conférences en langue et littérature grecques à Nantes Université.
Ses publications :
- Phèdre à Hippolyte. Scènes d’aveux antiques et contemporaines, Les Belles Lettres, 2022.
- Le Personnage, du mythe au théâtre. La question de l’identité dans la tragédie grecque, Les Belles Lettres, 2009.
Référence citée dans l’émission : « Devenir Jocaste : naissances et renaissances du personnage, de l’Antiquité à nos jours », thèse de Cassandre Martigny sous la direction de Véronique Gély et Marie-Pierre Noël à Sorbonne Université soutenue en 2023.
Références sonores de l’émission :
- Extrait de Trilogie de Sophocle, réalisation Georges Peyron, traduction de Jacques Lacarrière, label Harmonia Mundi, 2013, sur la musique de Commissaire moulin composée par François de Roubaix.
- L’historien Pierre Vidal-Naquet à propos du sens de la tragédie, France Culture, 1989.
- Adaptation radiophonique d’Antigone, une pièce en un acte de Jean Anouilh, RTF, 29 mars 1958.
- Lettre de Voltaire où il évoque ses soupçons sur la culpabilité d’Œdipe lue par Raphaël Laloum, extrait des Lettres écrites de Voltaire, 1719.
- Extrait du film Le Choc des titans de Desmond Davis, 1981.
Lectures par Léopoldine HH :
- Dialogue entre Œdipe et Créon, frère de Jocaste, Œdipe roi de Sophocle, vers 430 avant notre ère.
- Scène entre le chœur et Œdipe, qui enquête sur la mort de Laïos, Œdipe roi de Sophocle, vers 430 avant notre ère.
- Le roi de Thèbes, Thésée, s’adresse à Œdipe, Œdipe à Colone de Sophocle, 401 avant notre ère.