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L’INFORMATION, SES SOURCES ET SES « VÉRITÉS » : SÉQUESTRES, OFF, IA, PRESSIONS, CORRUPTION, VOL, DÉLATION, VIOLATION…

Comment les journalistes de France Télévisions obtiennent-ils et diffusent-ils des informations confidentielles ?

“Source Elysée”, “source proche du dossier”, “selon nos informations”… Les journalistes multiplient les expressions pour évoquer leurs sources tout en protégeant leur anonymat. Mais comment France Télévisions obtient-elle des informations ? Comment protège-elle ses sources ? Que risque-t-elle devant la justice ? Explications.lire plus tard13 commentairespartager

franceinfo – Juliette Chabran 04/05/2026

Il y a quelques semaines, une « source proche du dossier » apprenait à plusieurs rédactions, dont celle de France Télévisions, que de la drogue de synthèse avait été retrouvée dans le sac de l’eurodéputée Rima Hassan, en garde à vue pour apologie du terrorisme.

Cette information n’avait pas été confirmée par le parquet, pourtant seul autorisé à s’exprimer sur une affaire en cours selon l’article 11 du code de procédure pénale(Nouvelle fenêtre). Il est apparu quelques jours plus tard qu’elle était fausse. Une situation qui soulève de nombreuses questions sur l’obtention et la vérification des sources par les journalistes.

Une source : c’est qui, c’est quoi ?

Une source est l’origine d’une information. Par extension, le terme signifie ici des sources humaines, dont nous cherchons à préserver l’anonymat ou la discrétion. Nous ne parlons pas des sources documentaires, d’études ou documents publics que les journalistes consultent, ou encore d’experts interrogés. Pour ces sources-là, au contraire, nous essayons d’assurer une traçabilité pour le public avec le dispositif nosSources(Nouvelle fenêtre).

Elle peut être désignée par plusieurs expressions, selon deux critères. D’abord, la source peut choisir, en collaboration avec le journaliste, comment ses informations vont être exploitées. L’idée est ici de définir le niveau de protection de la source. Le on (ou le in) c’est l’absence d’anonymat : la source révèle son nom et son visage.

« A l’inverse, le off, c’est une information qui est donnée aux journalistes, qui peut-être publiée, mais non sourcée. »Eric Pelletier

Journaliste au service police-justice de France Télévisions

Le off inclut plusieurs niveaux de protection. La source peut demander l’anonymat mais accepter de révéler son secteur d’activité. Les appellations “source judiciaire”, “source policière”, “source cabinet du ministre” sont alors utilisées. Elle peut aussi décider de préserver le flou : on entend alors l’expression “source proche du dossier”. Enfin, certaines expressions garantissent un anonymat complet : “selon nos informations” peut être alors utilisé.

Le second critère est la pertinence éditoriale. Alexandre Peyrout, journaliste au service politique, explique : “Imaginons que demain je fasse un sujet sur Boris Vallaud [président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale]. Tel député qui est proche de Boris Vallaud, je vais le sourcer comme “proche de Boris Vallaud”. Si ce même député me donne des informations sur ce qu’il se passe dans le groupe socialiste, je vais mettre une autre de ses casquettes, ‘selon un cadre socialiste’ par exemple.”

Diversité et fiabilité des sources

Il est essentiel de multiplier ses sources pour en assurer la fiabilité. “Une source, aussi crédible soit-elle, ne suffit pas à étayer une information”, rappelle Eric Pelletier, journaliste au service police-justice. “Pour qu’on la reprenne à notre compte, il faut qu’elle soit croisée et si possible recoupée par plusieurs secteurs (judiciaire, policier). Si vous recoupez cinq fois dans le même secteur, ça ne vous fait qu’une source, en réalité”.

Une réalité durement rappelée lors de l’arrestation présumée de Xavier Dupont de Ligonnès en Ecosse, en octobre 2019. Cinq sources policières au moins confirmaient l’arrestation du criminel présumé. “Toutes les règles déontologiques du journalisme avaient été respectées. Et pourtant l’information était fausse, puisque l’information de base était viciée”, raconte Eric Pelletier.

Pour y remédier, les journalistes cherchent à consulter ou obtenir des preuves appuyant les déclarations des sources : documents confidentiels, enregistrements etc. Ces preuves doivent cependant appeler à la plus grande vigilance. Hervé Brusini, ancien rédacteur en chef de Pièces à Conviction, lauréat du prix Albert Londres (1991), se souvient de son enquête sur l’affaire Bettencourt : “Il y avait des enregistrements, mais nous ne connaissions pas leur origine. Alors les faire entendre directement à l’antenne posait un problème d’éventuel recel de documents.

Des risques juridiques

“Recel de documents”, “recel de violation du secret de l’instruction” : les journalistes peuvent se rendre coupables de ces délits aux noms barbares. La loi n’autorise pas la diffusion de documents portant atteinte au secret de l’instruction ou au secret professionnel, même à des fins d’investigation.

Néanmoins, avoir obtenu une information ne peut pas être reproché aux journalistes : c’est en détenir un support matériel qui peut les faire condamner. Les journalistes d’investigation usent de stratagèmes pour informer malgré ces restrictions. Hervé Brusini explique comment son équipe a procédé pour cette émission consacrée au génocide rwandais(Nouvelle fenêtre) : “On faisait refaire les documents par un graphiste pour ne pas être accusés de recel de documents. Si vous montrez le vrai document, ça signifie que vous le possédez, et donc qu’il y a un problème”.

Ces risques sont d’autant plus forts dans le domaine judiciaire, comme l’explique Eric Pelletier : “Dans ce secteur, les sources qui font partie des investigations n’ont pas le droit de nous parler. Notre impératif à nous, c’est d’essayer de contourner ces secrets pour révéler des informations.” 

Des risques qui impliquent donc la plus grande prudence dans la protection des sources.

Comment protège-t-on l’anonymat des sources ?

Les personnes transmettant des informations aux médias s’exposent à des risques. C’est pourquoi les journalistes mettent un point d’honneur à les protéger : “Il faut les préserver quelles que soient les circonstances judiciaires, politiques, quelles que soient les poursuites. Il faut qu’elles aient l’absolue certitude qu’on les protégera jusqu’au bout”, assène Eric Pelletier.

« Aucun journaliste ne révèlera un nom de source, même à son encadrement, sauf circonstances exceptionnelles. »Eric Pelletier

Journaliste au service police-justice de France Télévisions

Mais une source “anonyme” ne l’est jamais pour le journaliste qui utilise ses informations. Alexandre Peyrout, du service politique, rappelle : “On a besoin de savoir d’où est-ce qu’on nous parle. Pourquoi une source nous donne-t-elle une information ? Il ne faut jamais être dupe sur cette question.

Il y a de très rares exceptions. En 2015, deux journalistes du journal allemand Süddeutsche Zeitung reçoivent 11,5 millions de documents d’un lanceur d’alerte anonyme, y compris pour eux. Ils révèlent ainsi le scandale des Panama Papers, une méthode d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent utilisée par de nombreuses personnalités internationales. Personne ne sait aujourd’hui qui est à l’origine de cette fuite de données.

Un droit récent et fragile

Contrairement à une idée reçue, la protection des sources n’a jamais été assimilée au secret professionnel (des médecins, par exemple). Elle n’est inscrite dans la loi que depuis le 4 janvier 2010(Nouvelle fenêtre).

« Le secret des sources des journalistes est protégé dans l’exercice de leur mission d’information du public. »Loi du 4 janvier 2010 relative à la protection du secret des sources des journalistes

Ce droit est loin d’être absolu. Il peut être levé par un juge d’instruction dans un cadre légal précis. Par exemple : une menace grave à la sécurité nationale (terrorisme, secret défense) ou à la vie d’autrui, et seulement si aucune autre voie n’est possible.

En septembre 2023, la journaliste de Disclose Ariane Lavrilleux a été placée en garde à vue dans le cadre de sa couverture d’une affaire de ventes d’armes françaises à l’étranger et sur l’opération « Sirli ». Cette mission de renseignement française en Egypte aurait été détournée par le gouvernement égyptien pour cibler et tuer des opposants. Son enquête avait été diffusée dans Complément d’enquêteLes enquêteurs cherchaient à connaître ses sources. Ariane Lavrilleux a été placée seize mois plus tard sous le statut de témoin assisté et a donc échappé à des poursuites(Nouvelle fenêtre) ; de justesse, ont estimé plusieurs observateurs. La protection des sources reste un principe fragile.

Les motivations des sources

Les raisons de parler à la presse sont diverses : agenda politique, convictions idéologiques, vengeance, frustration… »Je prends l’exemple d’une perquisition [refusée par les services du président de la République] à l’Élysée que le Canard enchaîné a sorti récemment”, raconte Eric Pelletier. “On peut imaginer que les personnes qui ont fait fuiter cette information ont peut-être été ulcérées de ne pas pouvoir faire la perquisition à l’Élysée. »

Le lanceur d’alerte anonyme des Panama Papers, accompagne ses révélations d’un manifeste politique (en anglais) (Nouvelle fenêtre)contre la “corruption massive et généralisée” et “ce que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique”. Chacun ses raisons, donc.

https://embed.francetv.fr/f47e17f6f3a21d25eab205d06aabf5f2 Extrait de « Les nouvelles révélations des Panama Papers », une enquête de « Cash Impact » diffusée le 28 février 2017 sur France 2

C’est alors aux journalistes de séparer l’information de la conviction : “Nos sources voudraient parfois qu’on traite le sujet de telle ou telle manière, mais le journaliste garde son esprit critique et sa liberté éditoriale, tout en respectant bien sûr les faits”, rappelle Emmanuel Gagnier, rédacteur en chef de Complément d’Enquête

Les sources n’ont pas non plus la possibilité d’imposer des conditions aux journalistes : “Une source peut proposer ses conditions. Au journaliste de juger si elles sont ou non acceptables. Quoi qu’il en soit, elles ne peuvent pas aller à l’encontre de la déontologie journalistique”, continue Emmanuel Gagnier. Il n’est donc pas question de payer une source pour des informations.

La relation entre sources et journalistes est avant tout une relation de confiance, parfois construite sur plusieurs années. “Souvent, ce sont des gens que l’on a côtoyés dans des affaires précédentes, qui ont même parfois évolué avec nous professionnellement”, raconte Eric Pelletier. Ce sont essentiellement les journalistes qui contactent leurs sources pour obtenir des informations : “C’est rare qu’une source le devienne d’un coup, qu’elle décroche son téléphone pour nous dire : j’ai décidé de révéler un truc à France Télévisions.” 

Rare, mais pas impossible selon Alexandre Peyrout, journaliste au service politique, surtout dans les périodes d’échéances électorales :

« Si j’ai un politique qui m’appelle et qui me dit, “Je peux vous voir ?”, j’y vais, parce qu’en ce moment ça peut vouloir dire “Je suis potentiellement candidat à la présidentielle”.Alexandre Peyrout

Journaliste au service politique de France Télévisions

Mais qu’en est-il des sources qui apparaissent dans les sujets ? À l’heure où l’intelligence artificielle générative permet d’altérer les floutages des visages ou les modifications des voix, les médias doivent redoubler de prudence dans l’anonymisation de leurs sources. Il s’agira du thème de notre prochain article de la rubrique « Transparence ».

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