
ARTICLE – Affaire Lyhanna : le pré-rapport de l’inspection générale pointe des carences graves et des défaillances
Publié le 22/06/2026 Olivia Dufour
Le rapport définitif de l’Inspection générale de la justice (IGJ) sur le traitement défaillant de la plainte qui aurait pu amener à neutraliser le suspect de l’assassinat de Lyhanna est attendu pour le 5 septembre, mais un pré-rapport a été remis ce matin à Matignon. Palais de Justice de Toulouse (Photo : ©AdibeStock/Eric)
Le pré-rapport de l’inspection générale de la justice (IGJ) sur le traitement de la plainte du 18 août 2025 qui, si elle avait été traitée, aurait peut-être évité la mort de Lyhanna, a été remis à Matignon ce lundi matin. Comme indiqué par le garde des Sceaux Gérald Darmanin au début de l’affaire, les défaillances constatées relèvent davantage des fautes professionnelles que du manque de moyens.
Tout commence donc ce fameux 18 août en soirée, lorsque le parquet de Toulouse est avisé que la mère d’une adolescente de onze ans est avec sa fille à l’hôpital, car celle-ci dénonce une cinquantaine de viols commis par le père d’une de ses amies entre septembre 2024 et avril 2025. La plainte est déposée à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch, une petite commune proche de Toulouse, le 22 août suivant. En l’espace de trois mois, l’enquête préliminaire est parfaitement menée : audition de la plaignante, expertises diverses, localisation du mis en cause, découverte que celui-ci a des antécédents judiciaires pour des faits similaires traités à Fleurance. Le directeur d’enquête a compris que le suspect avait un profil inquiétant et gère le dossier avec efficacité.
Un désaisissement raté
Hélas, il n’est pas compétent territorialement car le lieu des faits et le domicile de l’auteur relèvent du Tribunal judiciaire d’Auch (Unité du Gers), situé à 64 kilomètres. Le directeur d’enquête suggère au parquet de Toulouse d’envoyer le dossier par voie numérique pour ne pas perdre de temps. Il insiste sur l’existence de faits similaires contre une autre victime. Le parquet mineur lui prescrit de clôturer la procédure et de l’envoyer à Toulouse par courrier en raison de la présence d’un scellé. Le soi-transmis de dessaisissement du parquet de Toulouse au bénéfice de celui d’Auch est signé le 28 octobre, avec cette seule mention : vous êtes compétent en raison du lieu d’infraction. Enregistré dans le logiciel Cassiopée, le dossier arrive à Auch (par courrier) le 10 novembre. L’inspection note qu’il aurait pu être communiqué en parallèle par voie numérique pour plus d’efficacité, rien ne s’y opposait, pas même la présence d’un scellé. Elle relève par ailleurs que rien n’a été fait pour attirer l’attention du parquet d’Auch sur l’importance de l’affaire. Il aurait fallu prévenir par téléphone, courrier ou par une mention sur le soi-transmis. Autre manquemet, le parquet de Toulouse n’a requis aucune association d’aide aux victimes, la mère et la fille ont donc été abandonnées à elles-mêmes. Toutefois, la procédure jusque là est rapide et efficace.
À Auch, le dossier c’est enregistré que le 2 décembre, soit 23 jours après sa réception. Les agents responsables de ce retard reconnaissent l’avoir placé par erreur dans la pile non urgente. Il faut attendre le 9 janvier suivant pour qu’un procureur s’en saisisse et demande à la gendarmerie de Plaisance de poursuivre les investigations. C’est évidemment une erreur, puisque celle-ci s’est précisément dessaisie pour incompétence territoriale. Le 22 janvier, la procédure arrive à Lectoure dans le Gers, (nouveau retard de 13 jours) ; le 23 janvier l’adjudant de Lectoure contacte le parquet d’Auch qui lui demande de réentendre ou faire réentendre à Plaisance la mère et le beau-père de la victime. Il demande aussi les échanges téléphoniques entre le mis en cause et la victime, des informations sur l’environnement scolaire de l’adolescente et le versement au dossier d’une procédure similaire contre le suspect remontant à 2024 et classée sans suite.
Des défaillances du parquet et des enquêteurs
Et ça s’arrête là… Les actes d’enquête ne seront jamais réalisés et le suspect jamais entendu. Le rapport note que le substitut s’en est remis à l’OPJ alors que la gravité des faits et le risque de réitération imposaient qu’il dirige l’enquête lui-même. De leur côté, les enquêteurs n’ont pas pris connaissance de l’intégralité du dossier, l’un d’entre eux aperçoit qu’il est sensible et confie qu’il aurait pu décider une garde à vue, mais qu’il a préféré « voir plus loin » pour savoir quelles questions poser. Il aurait souhaité « bétonner le dossier » en procédant aux investigations complémentaires évoquées précédemment qui sont devenues un préalable à la garde à vue. Las ! Le magistrat n’avait pas fixé de délai, la victime ayant déménagé était considérée comme en sécurité, rien ne pressait, en somme…Et finalement, aucun acte ne sera accompli.
Le rapport conclut à des « carences graves dans le traitement et le contrôle de la procédure au sein de la compagnie de gendarmerie » et à un « traitement défaillant par le parquet d’Auch ». Sans oublier l’absence de prise en compte des appels répétés de la mère de la victime. Rappelons que l’homme visé par ces procédures est suspecté d’avoir enlevé, violé et assassiné Lyhanna, disparue le 29 mai à Fleurance et dont le corps sans vie a été retrouvé le 4 juin dans un silo à grains.
De tout ceci, l’inspection dégage plusieurs sujets de réflexion, parmi lesquels la nécessité de développer une approche par les risques, de généraliser la transmission dématérialisée, de mieux maîtriser les risques liés aux dessaisissements, ou encore de se pencher sur la gestion collaborative des procédures en gendarmerie…
Un nouveau rapport intermédiaire est prévu le 10 juillet et le document définitif sera rendu le 5 septembre.
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Le rapport peut-être consulté en intégralité ici.