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Les démocraties face à la Chine

Thierry Wolton: «Les démocraties ont les moyens de tenir tête à la Chine comme à l’URSS hier»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Comparaison n’est pas raison. Néanmoins, comme l’URSS lors de la «détente», la Chine tire profit de ses échanges commerciaux avec l’Ouest et affiche ses ambitions mondiales, argumente Thierry Wolton. Or la réponse occidentale a fini par stopper l’expansionnisme soviétique. Et l’Occident a les moyens, s’il le veut, de s’opposer au géant chinois lui-même, plaide l’essayiste.

Par Thierry Wolton

Le secrétaire général du Parti communiste chinois Xi Jinping. Pékin, 30 septembre 2019
Le secrétaire général du Parti communiste chinois Xi Jinping. Pékin, 30 septembre 2019 NOEL CELIS/AFP

Parmi les nombreux ouvrages de Thierry Wolton, journaliste et essayiste, signalons Une histoire mondiale du communisme en trois volumes chez Grasset, qui a fait événement : Les Bourreaux (2015), Les Victimes (2016), Les Complices (2017). L’auteur a récemment publié Le Négationnisme de gauche(Grasset, 2019).

Pour la Chine, le Covid-19 est devenu une arme politique dont elle use de diverses façons: «diplomatie du masque», mesures prophylactiques proposées en modèle au reste du monde, envoi de contingents sanitaires, notamment sur le continent africain, propagande, réseaux diplomatiques qui accusent les Occidentaux d’être à l’origine de la pandémie… La décision de Donald Trump de suspendre la contribution financière des États-Unis à l’OMS, la convocation au quai d’Orsay du représentant chinois en France après la publication de propos diffamatoires et injurieux sur le site de l’ambassade, le scepticisme affiché par Emmanuel Macron sur ce qu’a dit Pékin au début de la crise, ces réactions indiquent que les démocraties ne sont pas dupes de la partie qui se joue. Ce comportement de la Chine peut surprendre tant son poids économique et la place qu’elle occupe désormais sur la scène internationale devraient suffire à satisfaire ses ambitions de grande puissance retrouvée, après vingt ans d’une croissance spectaculaire. Au contraire, le gouvernement chinois semble pris d’une certaine ivresse, en profitant de ce moment où les pays capitalistes sont occupés à se sauver pour agir.

Cette politique n’est pas sans rappeler celle adoptée par Moscou du temps de la «détente», dans les années 1970, quand l’URSS se sentait si forte. À l’époque, les échanges commerciaux Est-Ouest avaient connu une envolée, on parlait des «armes de la paix» bienfaitrices, de convergences des systèmes sous les auspices d’une économie de marché bénéfique pour tous. À la faveur de cette politique, l’empire soviétique connut une expansion sans précédent: en Asie (Vietnam, Cambodge, Laos, Afghanistan), en Afrique (Somalie, Bénin, Éthiopie, Angola, Mozambique, Zimbabwe), au Moyen-Orient (Yémen du sud), en Amérique latine (Nicaragua). Sur le plan intérieur, le commerce avec l’Ouest profitait surtout à l’appareil militaro-industriel du pays. L’économie soviétique était structurée de telle manière que le meilleur de la technologie capitaliste, achetée ou pillée, allait en priorité à l’Armée rouge. Les «armes de la paix» préparaient la guerre. Quand elles ont pris conscience de cette situation, avec l’invasion de l’Afghanistan fin 1979, les démocraties ont durci les règles commerciales. Ce réveil allait être fatal à Moscou plus tard quand Gorbatchev s’est mis à espérer obtenir une aide financière des pays capitalistes pour sauver le régime. L’incrédulité transatlantique vis-à-vis de la perestroïka fut l’une des causes de l’effondrement de l’URSS fin 1991.

La Chine doit son rang à son ouverture au capitalisme, comme l’URSS devait en partie sa puissance aux échanges avec l’Ouest.

Ce rappel historique mérite d’être médité. Certes, la place qu’occupe désormais la République populaire dans l’économie globalisée la met à l’abri de représailles commerciales qui pourraient l’affaiblir comme l’a été l’Union soviétique hier. En revanche, il est clair que la Chine doit son rang à son ouverture au capitalisme, comme l’URSS devait en partie sa puissance aux échanges avec l’Ouest. Les centaines de milliards de dollars occidentaux qui ont été investis depuis une vingtaine d’années dans l’ex-empire du Milieu, le transfert massif de savoir-faire par le biais des Joint-ventures, ont permis au régime communiste de moderniser son armée, de parfaire son appareil policier, de renforcer le contrôle du parti sur la population. Dans l’économie chinoise aussi, le secteur militaro-industriel est prioritaire.

Cette puissance nouvellement acquise, la Chine la met au service d’une politique extérieure agressive: expansion de son domaine maritime, noyautage des organisations internationales, soft power, route de la soie. Pékin veut imposer ses conceptions au reste du monde, la pandémie lui en offre une opportunité supplémentaire.

L’étiolement des démocraties victimes de la pandémie encourage Pékin à aller plus loin.

À l’époque de la détente, l’URSS a cru pouvoir tirer avantage de la situation sans risque car le Kremlin était convaincu de la disparition à terme du capitalisme, et qu’il fallait profiter de sa cupidité pour précipiter le processus. Un sentiment de puissance et la conviction d’agir dans le sens de l’histoire ont empêché les responsables soviétiques d’anticiper la réaction occidentale lorsqu’ils se sont engagés dans le bourbier afghan. Ce fut le pas de trop. La Chine est-elle en train de faire la même erreur avec son exploitation de la crise sanitaire? En régime communiste, le facteur idéologique est essentiel, il est sa raison d’être. Xi Jinping raisonne sans nul doute dans les mêmes catégories que le faisait ses homologues du Kremlin autrefois. Sous sa direction, la République populaire pousse ses pions, portée par sa réussite, persuadée que le capitalisme déclinant ne saurait arrêter une marche en avant présentée comme une revanche de l’histoire après les humiliations subies par la Chine impériale. Il y a dans cette politique une forme d’arrogance que procurent à la fois le sentiment de puissance et la certitude idéologique. L’étiolement des démocraties victimes de la pandémie encourage Pékin à aller plus loin. Le Global Times, l’un des quotidiens porte-parole du parti communiste a annoncé le programme en estimant l’heure venue pour «la globalisation aux caractéristiques chinoises» pendant que l’Occident est épuisé.

Seule la fermeté des démocraties occidentales peut contenir les ambitions de Xi Jinping.

Deux faits récents illustrent la méthode. À Hong Kong, Pékin profite que l’attention du monde soit détournée pour faire arrêter les leaders démocrates qui ont lutté l’an dernier contre sa tentative de main mise sur l’île. En Grande-Bretagne, en pleine hospitalisation de Boris Johnson, des acheteurs chinois ont tenté de faire main basse sur un fabricant britannique de puces électroniques à hautes valeurs technologiques. Le défi chinois va être la grande préoccupation du monde d’après sur la scène internationale. Seule la fermeté des démocraties occidentales peut contenir les ambitions de Xi Jinping, comme ce fut le cas hier face à Brejnev. La Chine va sortir elle aussi affaiblie de cette crise, sa dépendance en matière de commerce extérieur vis-à-vis des marchés capitalistes les plus développés est aussi grande que ces mêmes marchés ont besoin de la production chinoise. Rien n’est gagné d’avance comme semble le penser Pékin. »

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