
ÉMISSION – « Une immense responsabilité » : comment l’équipe du film « L’Abandon » a porté à l’écran le récit de l’assassinat de Samuel Paty
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Article rédigé par Juliette Campion France Télévisions Publié le 13/05/2026
Le long-métrage est projeté hors compétition au Festival de Cannes mercredi. Le professeur d’histoire-géographie, assassiné en octobre 2020 par un terroriste islamiste, est incarné par Antoine Reinartz.
« Pour que l’histoire de Samuel Paty ne tombe pas dans l’oubli. » C’est par ces quelques mots qu’UGC Distribution annonçait(Nouvelle fenêtre), le 2 mars, la sortie prochaine du film L’Abandon, consacré à l’assassinat du professeur d’histoire-géographie par un jihadiste tchétchène, le 16 octobre 2020. Une annonce tombée à la surprise générale dans les heures suivant le verdict du procès en appel de quatre hommes, condamnés à des peines de six à quinze ans de réclusion criminelle pour leur rôle dans l’engrenage ayant conduit à la décapitation de l’enseignant de 47 ans, à la sortie de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
Le choix a été fait de « donner la priorité à la justice » expliquait alors le distributeur en dévoilant les premières images de ce film d’une heure quarante. Cette adaptation d’un sujet hautement sensible a été tournée dans le plus grand secret à l’été 2025, pour « éviter les mauvais buzz et les procès d’intention », justifie auprès de franceinfo Antoine Reinartz, choisi pour incarner le professeur. L’Abandon fait partie de la sélection hors compétition de la 79e édition du Festival de Cannes, où il est projeté mercredi 13 mai, date également choisie pour sa sortie en salles.
Mickaëlle Paty, « vigie » du scénario
Le récit se concentre sur les onze jours d’extrême tension qui ont conduit à l’assassinat de Samuel Paty, dans le sillage de son cours sur la liberté d’expression, lors duquel il a montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves. Lorsque Vincent Garenq entame l’écriture du scénario, en décembre 2024, une exigence s’impose à lui : « Etre au plus près de la vérité ».
Pour cela, il s’est d’abord abreuvé de tout ce qu’il trouvait sur l’affaire. « Au départ, je ne trie rien : je lis, je lis, je lis« , relate le réalisateur de 60 ans, qui s’est notamment appuyé sur le livre Derniers jours de Samuel Paty : enquête sur une tragédie qui aurait dû être évitée, publié en 2023 par le journaliste Stéphane Simon. Il classe les informations qu’il trouve dans des tableurs. « Au fil des semaines, je rajoute des lignes et des colonnes pour chaque personnage et je reconstitue la chronologie des faits. Je mets des dates précises pour retrouver les liens de cause à effet qui entraînent cette catastrophe », détaille-t-il à franceinfo, précisant fonctionner de cette manière pour « tous [ses] scénarios ».
Vincent Garenq est effectivement rompu à l’adaptation d’affaires judiciaires à l’écran : il a notamment signé Présumé coupable (2011) sur l’affaire d’Outreau, puis L’Enquête (2015), un thriller politique sur les méandres du dossier Clearstream, et la série Tout pour Agnès(Nouvelle fenêtre) (2024), consacrée à la disparition d’Agnès Le Roux en 1977. Jamais encore il ne s’était plongé dans une affaire terroriste, qui a créé un émoi national, notamment chez les enseignants, encore largement traumatisés.
« Quand on s’attaque à des histoires comme ça, on a une immense responsabilité. »Vincent Garenq
à franceinfo
La pression était donc considérable. Pour s’assurer de l’exactitude de son scénario, il a travaillé en collaboration étroite avec Mickaëlle Paty, l’une des sœurs de la victime, qui a fait office de « vigie » pendant toute l’écriture du film, selon les termes du réalisateur. « Dès le départ, j’ai senti une écoute et une volonté de raconter quelque chose de juste », souligne-t-elle, après avoir refusé plusieurs projets dans lesquels elle « ne reconnaissait pas l’histoire de [son] frère ».
Au fil de son écriture, Vincent Garenq s’est donc tourné vers elle « pour vérifier » chaque détail et « s’assurer de la justesse des faits », développe Mickaëlle Paty. Elle s’est notamment référée à des échanges d’e-mails entre son frère et la principale du collège, interprétée par Emmanuelle Bercot, et avec le référent laïcité de l’établissement. C’est lui qui avait convoqué le professeur la semaine précédant l’attentat, lui reprochant d’avoir commis « une erreur » en proposant aux élèves musulmans de sortir de son cours pour leur épargner la vue des caricatures. « Il a fallu transformer légèrement ces échanges pour les rendre accessibles, qu’ils puissent être formulés oralement », détaille la sœur du professeur.
Composer avec les zones d’ombre
Il a également fallu faire des « concessions importantes » pour ne pas trop allonger le film. Dès le départ, il a par exemple été décidé de ne pas représenter les membres de la « jihadosphère » en contact avec Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty, pour ne pas trop complexifier la narration.
L’équipe du film a aussi dû composer avec les zones d’ombre du dossier. On sait par exemple que le jeune terroriste a appelé Brahim Chnina, le père de famille à l’origine de la campagne de haine qui a visé le professeur, quelques jours avant son assassinat. Toutefois, personne ne connaît le contenu de leur échange, Brahim Chnina ayant affirmé à la justice ne pas s’en souvenir. « C’était assez délicat à représenter d’un point de vue juridique », admet Vincent Garenq, qui a utilisé de vrais échanges de SMS entre Abdoullakh Anzorov et Brahim Chnina pour matérialiser le début de leur conversation, avant de rendre le reste inaudible, laissant le spectateur spéculer sur ce qu’ils ont pu se dire.
Une autre question de taille a notamment dû être tranchée : fallait-il ou non montrer dans le film les deux caricatures de Mahomet qui ont coûté la vie au professeur ? Pour Vincent Garenq, il n’y avait pas à hésiter.
« Samuel Paty est mort de son choix de les avoir montrées [les caricatures]. Ca aurait été le trahir que de renoncer. »Vincent Garenq
à franceinfo
Autre difficulté rapportée par Vincent Garenq : aucun protagoniste de l’affaire n’a accepté de lui parler. « On peut le comprendre, les gens sont extrêmement traumatisés », constate-t-il. Pour s’imprégner au mieux de leur vécu, le réalisateur a suivi assidûment tout le procès de première instance, fin 2024, avec son coscénariste Alexis Kebbas. Les témoignages très forts de certaines parties civiles l’ont considérablement marqué, comme celui de la gardienne du collège, qu’il a trouvée « très charismatique ». Son personnage a donc été ajouté dans la deuxième version du scénario.
« Je n’ai pas cherché à ce que les acteurs ressemblent physiquement aux personnes qu’ils incarnent et j’ai même parfois fait exprès de brouiller les pistes, en changeant les prénoms. On essaye d’être justes dans ce qu’on raconte, mais ce n’est pas non plus une copie de la réalité », souligne Vincent Garenq.
Incarner « un héros tranquille »
La ressemblance physique entre Antoine Reinartz et le défunt n’a donc rien d’évident. « Antoine a juste coupé ses cheveux et s’est laissé pousser la barbe, car Samuel Paty n’était pas souvent rasé », précise le réalisateur. Il avait aussi souvent une écharpe autour du cou, comme l’acteur à l’écran. « Il avait cette gentillesse qu’a Antoine dans la vie », glisse Vincent Garenq.
César du meilleur acteur dans un second rôle en 2018 pour 120 Battements par minute, Antoine Reinartz a dû composer avec les maigres informations qui lui ont été communiquées pour le rôle.
« On m’a dit : ‘Tu as la photo que tout le monde a eue. Tu n’auras rien d’autre.’ Personne ne sait comment il parle, personne ne connaît le ton de sa voix. »Antoine Reinartz
à franceinfo
« J’avais simplement quelques éléments sur sa relation avec son fils et son ex-femme », rapporte l’acteur de 40 ans. Le plus compliqué pour lui fut de « ne pas jouer tout de suite le drame alors qu’au début du film, il y a une part d’inconscience. Samuel Paty ne savait pas ce qui allait lui arriver ». « Jusqu’au bout, il avait sans doute l’espoir de s’en sortir », avance Antoine Reinartz. D’autant que l’enseignant partait en vacances le jour de son assassinat, en espérant sans doute que les choses s’apaisent à la rentrée.
Le stress s’est installé avant le tournage, jusqu’à ce que l’acteur aille dîner avec Mickaëlle Paty, qui l’a très vite rassuré. « Il me parlait et j’ai vu Samuel », raconte-t-elle à franceinfo, émue. « Elle m’a juste dit de moins sourire », se souvient Antoine Reinartz. « En tant qu’acteur, on est beaucoup dans la séduction, alors que lui était ancré dans sa vie de professeur », analyse-t-il. Pour sa sœur, Samuel Paty « n’était pas quelqu’un qui cherchait à faire des vagues, c’était un héros tranquille, comme l’a dit Robert Badinter(Nouvelle fenêtre)« .
Le film intégré dans les programmes scolaires ?
Lorsqu’elle a découvert le film, Mickaëlle Paty dit avoir eu l’impression de « plonger dans un océan de désespoir ». « A plusieurs moments, on voit que si les uns et les autres avaient pris une décision différente, mon frère ne serait pas mort à la fin », regrette-t-elle, se disant toutefois « heureuse » que son histoire soit transposée à l’écran.
« Seul le cinéma a cette capacité à toucher, à faire ressentir. Ca rappelle à tout le monde que Samuel n’était pas juste une photo. C’était un homme. »Mickaëlle Paty
à franceinfo
L’équipe du film espère désormais que le long-métrage servira de ressource pédagogique aux enseignants qui voudraient raconter le destin tragique de leur collègue. Vincent Garenq dit être en « pourparlers avec le ministère de l’Education nationale » pour que son film soit mis à leur disposition. Mickaëlle Paty le souffle en guise d’espoir : « C’est un but qu’on s’est fixé pour aider à comprendre comment on en est arrivé là et que plus jamais un tel drame se reproduise. »