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Les normes sans le sens ?

PRÉSENTATION

Alors que la France sort du confinement, quelles leçons peut-on tirer de la crise sanitaire ? Que révèle cette période de la société dans laquelle nous vivons ? Entretien avec le philosophe et historien Marcel Gauchet paru dans Famille Chrétienne.

ENTRETIEN

« Arrêtons de produire des normes ! »

Le président Macron a abandonné ses réformes phares, notamment celle des retraites. Qu’en pensez-vous ?

Cette réforme des retraites était mort-née, elle n’aurait sans doute pas été appliquée, même si elle avait été votée… Donc le bon sens a fini par convaincre que l’urgence était ailleurs et que ce n’était pas le moment de rallumer des discordes. La fin du quinquennat Macron va être placée sous le signe de l’urgence économique créée par la crise sanitaire. Ce n’était pas le moment de ramener l’attention vers des sujets qui peuvent attendre.

Et pourtant, une nouvelle loi a été votée récemment, la loi Avia censée contrer la « haine » sur Internet.

Cette loi est révoltante ! La lutte contre la « haine » va être réglée par des algorithmes. Que définit-on comme un discours de haine ? On laisse à l’arbitraire des fabricants d’algorithmes la définition des choses… C’est une loi aberrante. Une loi d’annonce. Une de ces lois qu’on fabrique à la chaîne, qu’on n’utilise pas dans 90 % des cas, et dont on se souvient opportunément quand on éprouve le besoin de faire taire des gens encombrants. La complicité des élites dans ce pays fait qu’une telle loi peut passer malgré tout. Ça peut toujours servir !

Un débat a lieu sur notre système de santé, qu’on accuse d’étouffer sous la bureaucratie et l’administratif. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je crois qu’il faut replacer cette question dans un contexte plus général de « débureaucratisation ». Tout le monde en a par-dessus la tête des normes insensées, et pas seulement dans le service public. Il y a une sorte d’hypertrophie bureaucratique qui suscite un rejet général. Dans le cas de l’hôpital, l’objectif est de trouver un équilibre entre la liberté d’exercice des médecins, le soulagement des tâches administratives absurdes qu’on leur impose, d’une part, et d’autre part une exigence de gestion qui demeure. Il va falloir redéfinir les conditions dans lesquelles on gère ces structures.

À quoi attribuez-vous cette dérive bureaucratique et administrative qui touche notre société ?

Pour une bonne part, cela correspond à une demande de la société. On nous parle sans cesse de « vides juridiques » à remplir à chaque fois qu’une protestation se fait jour. Il faut protéger le consommateur, il faut protéger l’environnement, il faut protéger les emprunteurs contre leur désir d’emprunter plus qu’il n’est raisonnable, il faut se protéger contre les poursuites judiciaires, et protéger les consommateurs en leur permettant les poursuites judiciaires contre leurs fournisseurs… Bref, nous sommes dans un système un peu dément ! Cette demande sociale se traduit par un resserrement de la contrainte bureaucratique. Le moment est venu d’arrêter de produire de la circulaire et de la norme, et de se demander pourquoi et en vue de quoi telle ou telle norme a été produite. On sait par exemple qu’en matière agricole, on a affaire à une « surtransposition » des normes européennes par la bureaucratie du ministère concerné. Il va falloir mettre tout ça à plat. L’État doit s’interroger sur lui-même, ce qu’il ne fait jamais ! Cela vaut aussi pour la justice. Quand on voit le Code du travail français, composé à 80 % d’une jurisprudence insensée, on peut se demander si c’est favorable et aux employeurs et aux employés. Il y a un vertige de la normalisation dont il est temps de se délivrer, car il provoque une révolte de la population.

On fait à l’État deux critiques contradictoires : d’être omniprésent et d’être impuissant. Qu’en pensez-vous ?

Les deux critiques peuvent être justifiées simultanément, même si elles ne sont pas formulées par les mêmes personnes. Souvent, les points de vue opposés expriment des réalités partielles qui se complètent assez bien. Nous en avons un bon exemple avec la crise sanitaire. L’État a cafouillé d’une manière assez flagrante, refusant d’avouer que nous étions démunis des moyens de faire face de manière frontale à l’épidémie, et donc présentant le recours au confinement comme une stratégie et pas comme le résultat d’une lacune. Et, en même temps, l’État fait le travail qui lui est demandé par la société qui est la nôtre. Il est l’objet d’une demande générale à laquelle il essaie de répondre de manière plus ou moins adaptée. Il n’est que de voir comment les mêmes qui dénoncent ses défaillances – réelles – font appel à lui. On demande à l’État tout et le contraire de tout. De telle sorte qu’il est dépassé par l’ampleur des demandes dont il est l’objet.

La « société qui est la nôtre », dites-vous. C’est-à-dire une société individualiste, vieillissante ?

C’est une société aussi étatiste qu’elle est individualiste. Les libertés individuelles d’un niveau exceptionnellement élevé dont nous jouissons s’accompagnent d’un support collectif législatif, réglementaire, matériel, extraordinairement puissant. Les deux faces sont inséparables. C’est une évolution collective, où il faut considérer à la fois la liberté des acteurs et l’omniprésence de l’appareil politique qui permet cette liberté, par le niveau de protection qu’elle assure. Nous sommes libres sous doute, mais pris en charge par le collectif d’une manière qui n’a jamais existé sur la surface de la Terre !

Contrairement aux espérances que l’on pouvait fonder, le citoyen n’assume pas nécessairement les conditions de sa liberté. C’était la grande utopie républicaine, une réciprocité de droits et de devoirs entre l’appareil d’État et les particuliers. À l’évidence, ça ne correspond pas à la réalité, et nous vivons dans la dialectique d’un interventionnisme récusé en même temps qu’il est appelé. D’où cette impression de désordre que donnent les sociétés contemporaines. La société française en particulier, par son caractère anarchique, qui paraît-il remonte aux Gaulois, et qui a développé l’État par excellence puisqu’elle s’est construite autour.

Le gouvernement a annoncé un plan pour sauver Renault, ce qui est étonnant de la part d’un pouvoir qu’on présentait comme libéral.

Il y a la doctrine, et il y a les faits. Les faits imposent parfois de renoncer à la doctrine. Les Américains eux-mêmes, peu suspects de collectivisme, ont nationalisé des entreprises automobiles. Nous sommes dans une situation d’urgence extrême. Laisser s’écrouler une entreprise comme Renault, ou la laisser racheter par un concurrent, est impensable pour un gouvernement, quelle que soit son orientation. C’est tout un imaginaire industriel du pays qui s’écroulerait à son tour, avec un effet catastrophique sur le moral des troupes et l’image d’un pays qui se sent déjà en voie de déclassement. Emmanuel Macron est un homme double. Il a une orientation intellectuelle et idéologique évidente, mais c’est aussi un pragmatique. Il met entre parenthèses ce qu’il croit pour faire ce qui s’impose.

Autre trait frappant de la situation actuelle, le pouvoir donne le sentiment, quand il annonce une mesure, de s’abriter derrière les scientifiques.

Ceci est le reflet de la faiblesse de la légitimité des gouvernants. Comme ils savent très bien qu’ils ne jouissent pas auprès de leurs concitoyens d’une grande crédibilité, ils mettent en avant le rôle des scientifiques. Reflet d’une légitimité en berne, du manque de confiance dont ils bénéficient dans l’opinion. C’est typique d’un pouvoir faible, qui au fond a peur de la société.

L’Europe a été absente pendant la crise …

En effet, et c’est normal. D’abord, la santé ne fait pas partie des attributions de l’Europe. Ensuite, et plus profondément, les institutions européennes ne sont pas faites pour gérer les crises. C’est un système de règles, de directives. On ne peut pas lui demander de répondre à une crise sanitaire – ni d’ailleurs à une crise financière, comme on l’a vu en 2008. Dans ce dernier cas comme dans les circonstances actuelles, l’intergouvernemental a pris le dessus. Quand la santé est en cause, quand il y a une menace, on se tourne naturellement vers l’État nation, dont l’existence est beaucoup plus charnelle qu’une construction juridique. C’est instinctif, et pas le produit d’une doctrine.

Est-ce le retour de la souveraineté ? On a entendu ce mot dans la bouche du président Macron, de façon inattendue.

Ce sont des mots ! La souveraineté ne se décrète pas. Elle est devenue un programme. On s’est rendu compte que devant la menace, on était démuni et l’on n’avait pas les armes. Les filières nationales, que l’on a abandonnées de manière inconsidérée, ne pourront pas être restaurées d’un claquement de doigts. Cela mettra longtemps, et coûtera fort cher. Sur le plan alimentaire, mais aussi sur le plan numérique, où nous avons confié les réseaux à des sociétés étrangères, qui ont leur propre agenda. Ce n’est pas tenable ! Nous sortons du moment naïf de la mondialisation, qui en France a été particulièrement puissant. On a fait une confiance aveugle à la mondialisation.

C’est une vraie révolution copernicienne que vous annoncez…

Certainement ! Il y avait ces dernières années un virage en cours. Sur le plan alimentaire, par exemple, les professionnels du marketing se sont bien rendu compte qu’il y avait un désir de revenir à des produits français, non pas par nationalisme, mais parce que les produits importés et pas chers n’offrent pas les garanties de sécurité et de qualité qu’on est en droit d’en attendre.

Mais nous n’allons pas sortir pour autant de la mondialisation. Le temps de confinement a vu le triomphe de Netflix, ou de YouPorn. Et le confinement lui-même n’a été acceptable, en réalité, que grâce aux réseaux numériques. La mondialisation fait partie de notre existence. Mais la question est d’articuler les différents niveaux, national, européen, mondial, et de réguler ce que l’on a libéralisé de manière parfois excessive. Mondialisation des capitaux, oui, mais régulée. On sait que la mondialisation a une face noire, celle de la criminalité, du trafic de drogue. Nous allons revenir à un cadre plus contraignant.

Cette crise, est-ce le retour du tragique, que nous avions oublié ?

Non, je ne crois pas. Ces 30 000 morts sont des morts en trop, mais ils doivent être mis en perspective avec les 600 000 morts annuels. La crise actuelle n’a rien à voir avec les deux guerres mondiales, ou même avec la guerre froide. Je dirais même que c’est la sortie du tragique. On guérit plus de gens qu’il n’en meurt ! Cette crise révèle les moyens extraordinaires dont nous disposons pour faire face à la pandémie. Et quoi qu’on en dise, le confinement généralisé a été efficace. »

1 réponse »

  1. Un commetaire recueilli auprès d’un responsable de grande collectivité qui a été directeur général d’un ministère.

    « Sans vouloir réfuter l’argument « du bedonnant canapé bière » je pense qu’il faut prendre au sérieux les ratés de cette gestion de crise. Qu’il y ait des dizaines de procédures pénales, un grand agacement des élus locaux en lutte à la surdité du pouvoir central, une contestation contre la police (même si elle prend une autre raison) – tout cela montre que le pays machonne son problème avec l’autorité – et vice-versa.

    On ne gouverne pas (que) par décret et circulaire. Il faut relire ces monuments de bureaucratie de 50 pages expliquant les 20 cas et sous cas pour savoir comment nettoyer les poignées de portes dans les écoles.

    Il serait temps que le pouvoir central fasse confiance et cesse d’infantiliser les français et leurs corps intermédiaires. Il serait temps que les corps intermédiaires soient responsables et se prennent en main.

    L’alerte donnée dans ce papier est sérieuse : à défaut de refonder le pacte de confiance, les gens iront voir le procureur de la république et on aura des procès au kilomètre. »

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