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LA DÉMOCRATIE : UN IDÉAL POLITIQUE MALADE !

Anne BRUNET, Juriste droit public, consultant juridique, nous propose cet article qu’elle a écrit début mars 2020.

ARTICLE

LA DÉMOCRATIE : UN IDÉAL POLITIQUE MALADE !

« L’approche des élections municipales est un moment opportun pour parler de démocratie.

En guise d’introduction, rappelons que le système représentatif repose sur le principe de l’élection. En effet, c’est par la voie des urnes que les citoyens sélectionnent les dirigeants politiques entrants et qu’ils congédient ceux qui ont eu une performance médiocre.

Le vote exprime clairement le consentement de chaque citoyen à remplir son devoir civique. Mais c’est aussi un mécanisme qui limite l’intervention du peuple dans les affaires publiques !

Les racines de la démocratie

Les Grecs n’ont pas seulement inventé la « raison ». Les notions politiques telles que l’égalité, la citoyenneté, la liberté, le droit, la loi, la participation, l’équilibre des pouvoirs, les types de régime ont aussi été inventés par eux.

Les origines de la démocratie remontent à la Grèce antique. Le terme de démocratie vient du grec ancien démos, qui signifie peuple, et kratos, qui désigne le pouvoir. La démocratie désigne donc littéralement le pouvoir du peuple.

La romancière anglaise Agatha Christie le dit autrement par cette définition originale : «Qu’est-ce que la démocratie, sinon la fraternité entre les hommes et une certaine… affection sororale entre les femmes ?»

La démocratie athénienne était très différente de celle de l’époque contemporaine. À Athènes, seuls les hommes libres nés de père athénien étaient considérés comme des citoyens. Par conséquent, les femmes, les enfants, les métèques (étrangers) et les esclaves étaient exclus. La démocratie y était directe, le tirage au sort étant le mode de désignation.

La société n’est pas figée, les mœurs évoluent, tout comme le droit. Les idéaux démocratiques portés par les philosophes des Lumières ont mis fin au pouvoir absolu, qui avait connu son apogée avec l’absolutisme royal sous Louis XIV entre 1643 et 1715.

Les deux théories, celle de la souveraineté populaire de Rousseau, opposée à celle d’Emmanuel Sieyès inspirée des écrits de Burke et Madison, la souveraineté nationale, ont finalement convergé à la fin du XVIIIe siècle.

La Révolution française de 1789 a proclamé la souveraineté du peuple afin de rompre avec un système absolutiste et féodal inique, et mettre fin aux excès du pouvoir. Le régime représentatif mis en place avait donc pour objectif de concilier la volonté générale et la délégation du pouvoir au profit des politiques.

À cela s’ajoute que les pouvoirs constituants ont fait le choix d’une souveraineté hybride depuis 1946. En effet, la Constitution du 4 octobre 1958 proclame, dans son article 3 : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. » Mais rappelons que : « Tout mandat impératif est nul », conformément à l’article 27 de la même Constitution. 

Les entraves majeures à la démocratie représentative

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », notait Charles de Montesquieu dans De l’esprit des lois, livre XI (1748). Il y a tout lieu de croire que toutes les démocraties modernes connaissent la séparation horizontale et la séparation verticale des pouvoirs.

La démocratie représentative, telle que prônée par l’abbé Sieyès, comporte des éléments positifs. Elle crée un lien entre les individus et les institutions, à l’inverse de la démocratie directe qui est susceptible de renforcer l’individualisme chez les citoyens.

En outre, le peuple n’est pas dépossédé de sa souveraineté. Il conserve le pouvoir de contrôler régulièrement les représentants qui peuvent être révoqués par la voie électorale. Pour reprendre la formule de Sieyès : « L’autorité vient d’en haut, la confiance vient d’en bas. »

En effet, le Parlement et les institutions sont connectés au peuple de façon médiée. De toute évidence, la fonction des représentants est d’agir au nom de la nation tout entière. Leur prérogative est de traduire la volonté générale des lois.

Les députés doivent donc incarner la nation de façon collective, puisque la nation est une personne morale indivisible. Il est indéniable que chaque député représente la nation et non le Gouvernement, ni uniquement ses électeurs.

Le Sénat, quant à lui, assure la représentation des collectivités territoriales conformément à l’article 24 de la Constitution.

L’élection reste un élément démocratique puisqu’elle permet de choisir les représentants sans condition de naissance, ni distinction de classe sociale.

Mais, en réalité, quelques éléments anti-démocratiques sont un obstacle au bon fonctionnement de la démocratie représentative.

Pour commencer, l’élection permet rarement aux citoyens ordinaires d’accéder à des responsabilités publiques et favorise plutôt ceux qui ont une grande notoriété ou un statut dans la société.

Ainsi, le système représentatif contemporain revêt un caractère oligarchique, or la souveraineté du peuple a été proclamée afin de permettre à tous les individus de participer directement ou indirectement à l’exercice du pouvoir politique. Nous ne sommes plus à l’époque du suffrage censitaire, mais cette exclusion électorale constitue un cens caché.

D’autre part, l’ambition démesurée de certains gouvernants détourne la représentation de la souveraineté du peuple. Les gouvernements sont devenus des groupes d’hommes d’affaires qui ne se soucient aucunement de la population. La démocratie s’est transformée en un idéal politique qui dépend de la définition de chaque gouvernant.

Permettez-nous d’ajouter que le fait majoritaire est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! Nous attirons votre attention sur le fait que l’Assemblée nationale est l’expression de la démographie de la France. En langage simple, les députés représentent la nation. C’est pourquoi l’article 34 de la Constitution leur attribue la fonction législative. Il s’ensuit que la loi est l’expression de la volonté générale.

Certes, l’article 37 de la Constitution fait de l’autorité réglementaire le pouvoir normatif de droit commun, dans la mesure où l’article 34 définit le domaine de la loi de façon matérielle. Mais pour autant, la compétence législative n’incombe pas au Gouvernement, mais est inhérente au législateur.

À la lumière de ce qui précède, il faut une corrélation entre le législateur et la société civile, puisque chaque représentant est élu comme part égale du démos, c’est-à-dire comme citoyen. Leur rôle est de contrôler l’action du Gouvernement. Contrôle qui, avant juillet 2008, pouvait déboucher sur la mise en cause de la responsabilité du Gouvernement par le vote d’une motion de censure.

Ainsi, toute loi que les représentants du peuple n’ont pas ratifiée est nulle, ce n’est point une loi…

Or, samedi 29 février dernier, le Premier ministre Édouard Philippe a décidé d’enclencher l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, ce dispositif dangereux, pour mener à terme une réforme lacunaire.

C’est déplorable de constater que l’article 49 alinéa 3, dans sa version issue de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, a réduit à néant une disposition capitale dans le fonctionnement des institutions. Le comité Balladur a eu la mauvaise idée de changer la version d’origine.

L’article 49 alinéa 3 est tout simplement une grande tare de la démocratie. Cette disposition permet à l’exécutif de contrecarrer les droits de l’opposition. Ce qui a pour conséquence de desservir la dignité des représentants du peuple, alors qu’ils représentent en principe la nation.

Force est de constater que certaines lois ne sont plus l’expression de la volonté générale, mais celle de l’exécutif…

Quant aux partis politiques, ils permettent de connecter l’intérêt particulier et l’intérêt général. Le pluralisme est un des éléments de la démocratie. Les députés de l’opposition ont droit au même respect que ceux de la majorité.

Il est inadmissible de constater que l’hémicycle a perdu son sérieux en comparaison avec la IIIe République. Les séances se sont transformées en cour de récréation ! Les députés de la majorité acclament complaisamment ceux de leur parti et accordent plus d’importance à leurs smartphones, et parfois même huent ceux de l’opposition au lieu de suivre les débats.

Les propos du rapporteur de la loi sur les retraites devant l’Assemblée nationale, le 25 février dernier, en sont l’illustration la plus grossière et insultante, lorsqu’il a invectivé les députés de l’opposition avec cette formule : « La République c’est nous, et vous, vous n’êtes rien. » Ses excuses après coup n’effacent pas ses paroles prononcées.

Ils devraient prendre exemple sur le Parlement britannique, où le Shadow Cabinet composé des députés de l’opposition est autant respecté que ceux de la majorité.

L’empereur Marc Aurèle avait conscience que la douceur est invincible. Les politiques doivent apprendre à communiquer sans violence, ni reproche, ni jugement, ni condescendance.

Mieux encore, ils doivent cesser de se rejeter la faute et montrer le bon exemple. Cela permettrait d’éviter des manifestations au niveau national, ainsi que des conflits sur le plan diplomatique. Un langage de paix est préférable à l’orgueil… L’humilité est la base de toute véritable grandeur.

Dans ce but, tous les politiques, les membres du Gouvernement, les députés, etc. sont priés de lire sur LinkedIn un article intitulé : ÉCOUTER EST UN ART. 😉

Que le sage écoute, et il augmentera son savoir, dit le proverbe. 

L’importance des élections municipales

L’élection donne une grande légitimité aux gouvernants. Toutefois, les citoyens ont besoin de participer à la vie politique. Il est donc impératif de consulter le peuple pour les grandes décisions susceptibles d’avoir un impact négatif sur les administrés. La raison est le fondement de toute politique, car elle porte une connaissance universelle.

Les politiques doivent cesser de répéter qu’ils ont été démocratiquement élus, ils n’ont pas tous les droits de s’opposer au peuple. C’est leur attitude qui est à l’origine de la montée de l’abstentionnisme, de la défiance à leur égard, ainsi que de la montée en puissance du populisme.

Ils doivent mettre en place plus de mécanismes qui rapprochent le pouvoir du peuple. Puisque le référendum est dévoyé (art. 11 Constit.), l’alternative est de renforcer la démocratie locale. D’une part, les collectivités territoriales sont le lieu d’expression de la démocratie de proximité au sein de la République. Cette démocratie représentative s’exprime par la consécration de conseillers locaux élus, l’article 72 de la Constitution en est le siège textuel. Les conseillers municipaux sont élus au suffrage direct. C’est ce qui ressort de la décision du Conseil constitutionnel en date du 18 novembre 1982.

La démocratie locale est aussi participative. La participation décisoire s’exprime par les référendums prévus par le Code général des collectivités territoriales, en abrégé CGCT. Par ailleurs, le droit de pétition a été consacré par la révision constitutionnelle de 2003. Les conseils de quartier ont également été mis en place.

Il est dommage de constater que les élections municipales ne suscitent pas autant d’engouement que l’élection présidentielle, alors que la commune est l’échelon par excellence de la démocratie de proximité.

Expressis verbis, l’exécutif de la commune (le maire) ainsi que les conseillers municipaux (assemblée délibérante de la commune) connaissent mieux les difficultés auxquelles sont confrontés les administrés.

Selon les principes de la démocratie, l’échange électoral se fait autour d’un programme. C’est le mécanisme de l’offre et de la demande. Le 15 mars prochain, mobilisons-nous, allons voter massivement avec notre intelligence « et non avec nos tripes ».

Souvenons-nous que la Révolution française de 1789 se distingue des révolutions anglaise et américaine par sa passion pour l’égalité. La période électorale est la seule occasion où l’égalité devient arithmétique entre citoyens. Votons en électeurs rationnels. Portons notre choix vers l’offre politique la plus avantageuse pour tous les administrés et non uniquement selon nos intérêts personnels.

Au terme de ces réflexions, la démocratie directe apparaît difficilement concevable dans les grandes nations comme la nôtre.

Néanmoins, l’exemple d’Athènes prouve que la coexistence entre direction politique et participation populaire n’est pas impossible. Une expérimentation pourrait trancher ce débat !

Les députés de la majorité brillent par leur couardise, comme en témoignent leurs applaudissements samedi dernier, quand le Premier ministre a annoncé faire usage du 49-3. Monsieur Édouard Philippe leur confirme qu’ils ne servent à rien ! Machinalement, eux l’acclament comme des fantoches, oubliant ce pourquoi ils ont été élus ! Cette attitude grégaire est tout simplement risible… 😮

Puisque les députés de la majorité ont fait le choix de servir le Gouvernement et d’être sous le pouvoir hiérarchique de celui-ci, solennellement en cette année bissextile, l’heure est venue pour les citoyens « lambda » de s’intéresser davantage à la politique.

Au lieu de refuser catégoriquement l’idée du référendum, il est souhaitable qu’il soit remis à l’ordre du jour, afin que les citoyens soient plus souvent consultés. Après tout, la souveraineté se concentre dans la société. C’est nous, en tant qu’ensemble des individus de la nation, qui incarnons la République.

In fine, la volonté du peuple est le principe fondateur de l’ordre politique. La souveraineté est indivisible, dès lors « nous ne sommes qu’un ». La seule façon de lutter contre l’obscurité est de répandre la lumière…L’exemple vient d’en haut, la confiance vient du peuple.

« The ignorance of one voter in a democracy impairs the security of all », said JFK.

We must be the change that we want to see in our country.

The progress from an absolute to a limited monarchy, from a limited monarchy to a democracy, is a progress toward a true respect for the individual.« 

Anne BRUNET

4 réponses »

  1. Quelques autres Commentaires reçus sur cet article:

    « Très bon article permettant de donner de la hauteur à ce début qui le mérite. Merci à Thierry-Yves Lidolff et à Anne BRUNET pour cette publication »

    « Comment défendre la démocratie?
    la tâche est lourde mais si essentielle..
    .Détermination…humour…et bienveillance « démocratique  » car fraternelle !
    Merci Saint Ex
    A suivre » T.Lidolff

    « Merci pour nous avoir rappelé l’essence même d’une démocratie et à quoi elle doit servir! »

    « Il faut tout de même rappeler les suites de la défaite de la démocratie directe athénienne face aux oligachies conduites par les militaristes de Sparte. Les démagogues ont cherché un bouc émissaire, et c’est ce vieil emmerdeur de Socrate, qui mettait toujours ses adversaires mal à l’aise en mettant en évidence leurs contradictions, qui va en payer le prix.
    Or, alors que Criton le suppliait de fuir, Socrate refusera puisque la cause de sa vie était le respect des lois, même si la loi des hommes est imparfaite. Dans La Republique, Platon sera tenté entre le parti oligarque et la tyrannie éclairée par la philosophie, celle que son disciple Aristote enseignera au jeune héritier macédonien Alexandre.
    La philosophie grecque devenant plus tard la base de l’enseignement des héritiers patriciens romains, la république va être peu à peu tiraillée entre patriciens oligarques représenté par Cicéron, et une plèbe instrumentalisée par César. Cela débouchera avec Octave sur la fin de la démocratie relative des citoyens romains au profit de la tyrannie, pas toujours éclairée, des empereurs.
    Cela pour rappeler que la démocratie directe est loin d’être infaillible et nécessite des intermédiaires pour amortir les tentations démagogiques du jour. »

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  2. Commentaire sur les réseau social:

    « Oui St Ex est un Homme, un Frère, qui avait cet état d’esprit de Fraternité, de Démocratie.
    Mais est ce commun à beaucoup de Français? …….. Sur les 3 ans de mandat est ce que Macron peut représenter notre fraternité…?
    A chacun de répondre……..
    Les gilets jaunes, les soignants, …..les 30 000 français morts par sa gestion catastrophique qu’il a maintenu…… ? »

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  3. Article de Marrianne Extraits

    Quand le macronisme enfreint la séparation des pouvoirs et nous montre sa conception de la démocratie

    11/06/2020

    Natacha PolonyDirectrice de la rédaction

    « La question n’est pas qu’institutionnelle. Et ses conséquences sont tragiques. L’équilibre des pouvoirs n’est pas une lubie de constitutionnalistes mais un des fondements de la démocratie. »

    Ça pourrait n’être qu’une boulette, mais elle est diablement révélatrice. Emmanuel Macron, selon une information publiée lundi 8 juin par l’AFP, a demandé à Nicole Belloubet de « se pencher » sur le dossier Adama Traoré. Et là, claque magistrale, c’est l’avocat de la famille Traoré qui se paie le luxe d’invoquer la séparation des pouvoirs pour opposer au président et à la ministre une fin de non-recevoir. Quelqu’un, du côté de l’Elysée, a-t-il lu récemment Montesquieu ? Visiblement pas.

    Et, de fait, le pouvoir législatif n’a pas droit à plus de respect que le pouvoir judiciaire.L’Elysée, voilà quelques jours, a fait savoir à différents médias son intention de créer « une commission qui portera un regard indépendant et collégial sur la crise » du Covid. Une réponse à la prochaine commission d’enquête parlementaire, qui, elle, ne serait pas indépendante ? Faut-il comprendre que l’opposition parlementaire serait illégitime pour chercher à évaluer l’action de l’exécutif dans un moment de crise majeure ? L’enquête est pourtant la seule prérogative qui reste encore à un Parlement que l’inversion du calendrier électoral et la déréliction des partis politiques ont réduit au rôle d’ectoplasme.

    la nature du macronisme

    Ces deux anecdotes racontent, comme beaucoup d’autres, la nature du macronisme. Avant toute chose, le produit de la destruction obstinée de la Ve République et de ses équilibres par des présidents qui n’y ont vu que le moyen de se maintenir au pouvoir quand le pays les rejetait. Formidable distorsion du sens de l’élection au suffrage universel. Elle donne désormais une légitimité qui semble écraser toutes les autres et faire taire même les protestations des citoyens avec lesquels, pourtant, le président est censé, par cette élection, tisser un lien privilégié.

    La question n’est pas qu’institutionnelle. Et ses conséquences sont tragiques. L’équilibre des pouvoirs n’est pas une lubie de constitutionnalistes mais un des fondements de la démocratie. Ce n’est pas un hasard si, parallèlement à cette forme respectable et propre sur elle de populisme pur et simple, se développent des atteintes aux libertés individuelles et une forme d’emprise administrative qui nous éloignent insensiblement d’une authentique démocratie.

    L’équilibre des pouvoirs n’est pas une lubie de constitutionnalistes mais un des fondements de la démocratie.

    Ce que nous a montré la crise du coronavirus est la propension de ce pouvoir à considérer les citoyens comme un troupeau qu’il faudrait discipliner plutôt que comme des individus doués de libre arbitre et capables de décider de leur destin collectif. Et, pour le bien de cette masse, il faut donc prendre des décisions parfois impopulaires, comme une réforme des retraites introduisant un « âge pivot » ou une loi sanctionnant les « propos haineux » sur Internet. Et, pour faire passer ces décisions, comme pour convaincre l’opinion de leur caractère bénéfique, la séparation des pouvoirs, le débat et les délibérations sont des vieilleries inutiles. La démocratie n’est pas «

    Contradictions 

    Depuis ses origines, le macronisme porte cette contradiction. Il prétend bousculer les vieilles structures qui engoncent le pays, et semble donc apporter un souffle démocratique sur l’édifice rigide des corporatismes, mais il s’appuie sur une idéologie qui considère en fait la démocratie comme un instrument parmi d’autres, un instrument imparfait pour mettre le pays sur les rails de l’efficacité et de la compétitivité.

    Le résultat se lira à long terme. Déjà, l’expression « expertise indépendante » est utilisée, même dans certains médias, pour qualifier celle qui est payée par l’avocat de la famille Traoré, ce qui signifie que les expertises de l’institution judiciaire ne le seraient pas. Il semble acquis à beaucoup que la justice n’est pas une institution garantissant l’application des lois délibérées en commun et s’appliquant à tous uniformément, mais l’instrument du maintien d’une hiérarchie sociale. La distorsion des institutions démocratiques a cet effet délétère qui conduit chacun à croire que, puisque l’égalité n’est pas garantie par l’Etat, il va se faire justice lui-même et réclamer son dû. Les forces centrifuges qui travaillent aujourd’hui le pays sont le produit de décennies d’abandon de la promesse démocratique.

    La confiance ne naît que de la certitude que nous sommes collectivement liés et que les règles qui s’appliquent à tous sans exception sont le produit de la volonté majoritaire.

    Emmanuel Macron peut donc, comme d’autres avant lui, se demander comment il rétablira la « confiance » sans laquelle chaque décision est immédiatement vidée de sa substance et le pays transformé en champ de bataille d’une guerre de tous contre tous. La confiance ne naît que de la certitude que nous sommes collectivement liés et que les règles qui s’appliquent à tous sans exception sont le produit de la volonté majoritaire.

    La colère sociale, les manifestations antiracistes, sont les conséquences de ce dérèglement. On peut se scandaliser de leurs excès, on peut combattre politiquement ceux qui s’en nourrissent, mais on ne peut pas se contenter de balayer les aspirations démocratiques et les demandes de justice au nom du fait que les urnes seraient la seule réponse. Surtout quand le pouvoir issu des urnes fait lui-même si peu de cas de la démocratie, de ses équilibres et de ses contre-pouvoirs….

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  4. Article complémentaire de Marianne

    Nous avons besoin d’un mai 1958 pour tout réinventer

    28/05/2020

    Natacha Polony Directrice de la rédaction

    La colère des citoyens gronde. Elle n’est pas – pour l’heure – une rage aveugle. Elle attend des actes qui l’apaiseront. Des perspectives nouvelles. Une idée de ce que doit être la France.

    Alors que la crise qui vient s’annonce ravageuse pour des pans entiers de notre économie, et plus largement pour le pays dans son ensemble, du bien-être de sa population à sa place dans le concert des nations, on reste consterné devant le niveau des débats sur le monde d’après et les moyens d’en sortir. Ne parlons même pas de la nouvelle fracture idéologique autour d’une molécule extraite de la quinine, permettant aux uns de dénoncer partout des taupes des lobbys pharmaceutiques et aux autres de débusquer des cryptofascistes. Le reste est à l’avenant. On découvre que notre classe politique est unanimement attachée à la souveraineté (mais « sans tomber dans le souverainisme », pour citer l’inénarrable Najat Vallaud-Belkacem), à l’indépendance, à la préservation de l’industrie… A se demander comment Jean-Pierre Chevènement n’a pas été élu triomphalement en 2002, tant on lui trouve d’électeurs cachés.

    « acte III du quinquennat »

    Le président lui-même a visiblement décidé d’orchestrer ce que les commentateurs politiques baptisent déjà du ronflant titre d’« acte III du quinquennat »(après trois ou quatre actes II) et qu’il nous promet tourné vers cet impératif d’indépendance. Bref, conforme à ce que réclament depuis déjà quelques décennies les citoyens français pour cesser d’être soumis au bon vouloir de puissances impérialistes, de multinationales adeptes de l’optimisation fiscale et de fonds vautours spécialistes du pillage de l’outil industriel. Tout le problème, pour opérer un tel tournant (outre la question de la crédibilité, quand on a fondé toute sa « révolution » électorale sur l’éloge du libre-échange, de la financiarisation anglo-saxonne et de la rigueur budgétaire allemande), est de trouver les hommes capables non seulement de prendre les décisions, mais de les imposer ensuite à une administration toute-puissante et pétrie de vieilles idéologies.

    C’est justement d’un mai 1958 qu’a besoin la France. Un moment crucial où toutes les structures sont à réinventer. L’hôpital, l’université, l’agriculture, l’industrie, et jusqu’aux institutions elles-mêmes.

    La difficulté est d’autant plus grande que l’on sent déjà s’agiter tous ceux qui, soit par intérêt, soit par aveuglement, n’ont aucune envie de voir remis en cause le système. La popularité mirobolante du Premier ministre nous raconte cette conversion d’une partie de la bourgeoisie française, qui avait voulu voir dans Emmanuel Macron un rassurant hybride d’Alain Juppé et Jacques Delors, mâtiné d’un peu de décoiffante jeunesse, et qui trouve finalement que le juppéisme droit dans ses bottes d’Edouard Philippe est beaucoup plus fiable que les « réinventions » opportunes du converti de l’Elysée. Un peu comme cette bourgeoisie s’était mise à rêver, après la révolte étudiante, du moderne et sérieux Pompidou pour se prémunir contre les idées baroques du vieux Général, faites de participation, de régionalisation et d’indépendance nationale face à l’emprise croissante du marché. Il serait dommage que le seul moment où Emmanuel Macron pût être comparé à de Gaulle fût non pas 1940 ou 1958, mais 1968… D’autant que c’est justement d’un mai 1958 qu’a besoin la France. Un moment crucial où toutes les structures sont à réinventer. L’hôpital, l’université, l’agriculture, l’industrie, et jusqu’aux institutions elles-mêmes.

    Dépasser les vieux réflexes 

    L’enjeu est majeur. Rien ne serait pis, face à une telle situation, que d’en rester aux réflexes conditionnés, à la pensée automatique et sectaire. On ne sauvera pas des milliers d’entreprises et des centaines de milliers d’emplois en entonnant les chœurs habituels sur la menace de ces « populistes » tapis dans l’ombre. Pas plus qu’en déversant l’argent public sans imposer aux heureux bénéficiaires une sauvegarde de l’emploi en France. Ce n’est pas d’incantations ni d’esbroufe que nous avons besoin, mais de pragmatisme. Car il s’agit de redonner confiance au pays pour vaincre les forces centrifuges qui sont à l’œuvre dans toutes les strates de la société et, à la fois, d’entraîner tous ceux qui ont envie de voir enfin la France inventer un modèle économique fait de filières de pointe, de production locale, de respect de l’environnement et de maillage du territoire par un réseau de PME capables de fournir de l’emploi dans des zones aujourd’hui sinistrées.

    Pour l’heure, et faute d’industrie pour produire les équipements nécessaires à notre protection contre la pandémie, l’Etat a fait le choix de bloquer l’économie en compensant par une indemnisation massive à travers le chômage partiel.

    La colère des citoyens gronde. Elle n’est pas – pour l’heure – une rage aveugle

    Pendant ce temps, nos voisins allemands subventionnent l’activité à une échelle incomparable, à travers les aides aux PME. L’urgence est donc de se donner les moyens de redémarrer. En obligeant les banques à jouer leur rôle de soutien. En usant de la BPI, et même de la Banque européenne d’investissement. En émettant, à l’échelle des Etats comme à celle de l’Europe, des obligations perpétuelles permettant à la puissance publique d’investir dans des secteurs d’avenir comme la santé, la transition énergétique… Les solutions existent, mais on ne les trouve ni dans les vieux réflexes des adeptes de la gouvernance bornée, qui n’ont visiblement pas vu le monde changer, ni dans les pétitions de principe des protestataires qui évitent en général de se confronter au réel.

    La colère des citoyens gronde. Elle n’est pas – pour l’heure – une rage aveugle. Elle attend des actes qui l’apaiseront. Des perspectives nouvelles. Une idée de ce que doit être la France.

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