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Autorité Stratège: Cap Bojador, cap de la peur, cap des dangers

             

PRÉSENTATION

Pierre RIDEAU, qui a déjà publié sur notre site, propose une contribution, à partir de notes de lecture, sur le franchissement du Cap Bojador en 1434

« Pourquoi ce sujet m’a intéressé ? parce que tous les navigateurs de tous pays butaient sur ce cap situé un peu plus de 1300 km au sud de Ceuta et j’ai voulu savoir pourquoi un jour cet obstacle a été vaincu. »

L’autorité « stratège« 


« Or, les éléments, poursuit il, qui ont permis cette réussite en font un sujet « double-face ».Car il me semble à la fois  intéressant en terme de management de projet mais aussi, il me semble être un sujet d’actualité pour un collectif ou une collectivité qui doute, hésite, prend le risque de la frilosité et du repli.On y retrouve des notions d’Autorité « stratège », de croisement de savoir-faire, de projet fédérateur…de réussite collective…qui figurent parmi les thèmes mis en avant par Métahodos. »

ARTICLE

Cap Bojador, cap de la peur, cap des dangers

« En 1415 les Portugais conduits par le prince Henri, fils du roi du Portugal, conquièrent Ceuta, à la pointe de l’actuel Maroc, afin de sécuriser le détroit de Gibraltar. Ils y trouvent les richesses et épices originaires de l’Orient : poivre, cannelle, girofle et gingembre, safran, soie, camphre et pierres précieuses …

Mais ces richesses sont hors de portée car les routes terrestres vers l’Inde et la Chine sont désormais fermées par les Turcs musulmans et la mer Rouge est inaccessible. L’Orient est un objectif économique. Il s’agit aussi de joindre un royaume chrétien mythique, celui du Prêtre Jean dont on pense qu’il est à l’Est de l’Afrique, au sud des territoires musulmans. Aller vers l’Est est aussi un objectif religieux.

Il faut trouver une voie maritime vers l’Orient.

Cependant, une barrière physique existe, 1350 km plus au sud de Ceuta sur la côte africaine, le Cap Bojador. Ses courants, vagues, récifs, bas-fonds, brouillards et brumes ont causé plusieurs naufrages et ses vents dominants rendent très difficiles le retour au nord, mais ce cap des dangers est surtout une barrière mentale. La mentalité médiévale voit au-delà de ce cap et vers l’équateur une zone inhumaine, peuplée de dangers mortels avec des mers bouillonnantes, des gouffres et des créatures monstrueuses !

C’est ce qu’indiquent les cartes et croyances depuis toujours.

Le cap Bojador est le cap de la peur. Entre 1424 et 1434,  quinze expéditions s’en approchent et en reviennent avec chaque fois une bonne excuse pour ne pas avoir été au-delà.

              Le véritable défi est celui-là, dépasser et vaincre cette peur ancestrale, une épouvante qu’on ne peut imaginer aujourd’hui. Par comparaison, aller vers l’Ouest comme le fera Colomb dans une soixantaine d’années ne comporte qu’une inconnue majeure, la durée du voyage !

Pour relever ce défi, le Portugal va s’appuyer sur quatre éléments principaux :

I/ Un pays ouvert

Le Portugal est indépendant depuis 1385 et il est à l’écart des guerres qui sévissent dans toute l’Europe.

Sa position géographique à l’ouest de Gibraltar le place face à l’océan.

Il y a une « union nationale » autour des expéditions maritimes, ce sont les premières expéditions organisées pour le compte d’un État et non plus par un aventurier.

Le Portugal est un pays ouvert : Chrétiens, Juifs persécutés en Espagne, Arabes, Africains, Européens, marins et voyageurs y affluent. C’est une nation creuset, avec un brassage de cultures et de savoirs.

II/ L’impulsion donnée par Henri, un leader visionnaire, audacieux, obstiné et un organisateur hors pair.

Son obsession : partir, explorer, revenir et décrire pour répondre au « désir de savoir quelle terre s’étendait au-delà des îles de Canarie.» , pour voir au-delà du cap Bojador parce que « nul ne sait ce qu’il y a et que si personne n’y va, nul ne le saura jamais ».

L’objectif n’est plus seulement économique et religieux, il est aussi de découvrir par la navigation.

Henri y gagnera son nom, resté dans l’histoire, il sera Henri le Navigateur.

III/ Une méthode

Son pays ayant pris l’initiative de rassembler et recueillir les savoirs, Henri le Navigateur a l’idée de les agréger et de concentrer en un lieu unique de réflexions et connaissances, conception et fabrication. Il fonde une école à Sagres près du Cap Saint-Vincent où il vit. Sagres devient ainsi un centre de recherche et de formation, de cartographie, de navigation et de construction navale au service d’une idée simple et pourtant majeure :

Il ne s’agit pas de naviguer dans une mer fermée, il faut entreprendre un long voyage et revenir, – « qui se souvient d’une expédition sans retour? » – et le marin n’aura confiance en son destin que s’il embarque dans un bateau qui peut le ramener. 

Cette méthode crée une dynamique et permet les innovations et améliorations techniques nécessaires dans trois domaines essentiels :

– les instruments :

Naviguer dans une mer ouverte impose de savoir calculer une latitude, de sortir d’un savoir empirique lié à la navigation dans une mer fermée de 800 km de large. Ce sera tout le travail sur les astrolabes et les compas.

– un navire adapté :

Un navire de découverte pose des problèmes spécifiques. Il doit être capable de longues distances, rapide et maniable, aller contre le vent en tirant le moins de bords. Il doit avoir un faible tirant d’eau pour explorer côtes et embouchures. Ce sera une caravelle adaptée avec vingt hommes d’équipage.

– une cartographie actualisée :porter sur des cartes la «chose vue des yeux vue». (Henri).

Le navigateur doit rapporter des marchandises de valeur mais aussi la marchandise par excellence: le savoir et   l’information. Henri exige que chaque capitaine tienne un journal de bord et que chaque journal soit envoyé à Sagres. Tracés, notes et chiffres finissent chez les maîtres cartographes du roi qui les reportent sur le «planisphère royal». Ces planisphères, ces bréviaires, sont d’ailleurs des secrets d’État.

IV/ Un art de la navigation avec une intuition géniale

Le contre-amiral François Bellec, qui dirigea le musée de la Marine à Paris, écrit à ce propos : « la poursuite de l’exploration de la mer du Sud exigeait de mieux remonter au vent. (Ce problème) fut brillamment résolu par la volta. […] La volta était un vaste détour vers les Açores vers lesquelles on se laissait pousser par les vents de nord-est, avant de piquer cap à l’est sur le Portugal. Les Portugais savaient désormais aller d’un point à un autre non plus en suivant la côte mais en tirant un large bord vers les vents portants. […]la domination du vent fut l’une des étapes majeures de notre civilisation. »

Enfin, en 1434, un capitaine est prêt, Gil Eanes qui a déjà mené une expédition dans les îles Canaries et qui a aussi déjà échoué plusieurs fois devant le cap Bojador. Il ne trouve que quinze marins volontaires. Il part ainsi du Portugal et se dirige vers l’enfer de Bojador. Arrivé au cap, Eanes, plutôt que de renoncer encore, vire à l’ouest préférant affronter les périls inconnus de l’océan. Puis, il s’aperçoit qu’il a dépassé le cap et que la mer n’est pas différente de celle qu’il connaît. Le mur de la peur est brisé, tout simplement brisé par une maneuvre banale mais réalisée dans un climat nouveau.

Un capitaine et quinze hommes, un simple coup de barre à l’Ouest et Eanes s’éloigne des côtes rassurantes, mais cette fois, il était prêt et préparé à affronte l’inconnu et l’incertitude.

Ce faisant, ses hommes et lui valident des décennies de préparation, concluent une épopée collective et ouvrent de nouveaux horizonsavec Vasco de Gama et Magellan. »

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