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La crise démocratique commande -à nous tous- réflexion et audace

BILLET

Pierre RIDEAU

La crise démocratique commande – à nous tous – réflexion et audace

A/ Du modèle athénien qui vise à l’harmonie entre l’individu et la collectivité…

Un modèle autonome qui invente l’agora pour argumenter et démontrer, avec obligation de franc-parler et de prendre parti, puis la philosophie pour la remise en question de ce qui est donné et enfin l’histoire avec Hérodote pour assumer un héritage et se projeter dans un avenir commun.

En somme, accepter la contradiction et l’altérité, accepter l’incomplétude de soi et du monde et accepter d’être dans une temporalité collective.

Un modèle où le citoyen excellent est celui qui sait gouverner et être gouverné (Aristote), où celui qui ne s’intéresse pas à la vie publique est un parasite. La politique n’est pas un métier, les magistrats qui régissent la cité sont tirés au sort ce qui ne pose pas de problème car tout Athénien connaît les lois.

La démocratie enfin est fondée sur des rapports individuels, l’eleos ou la capacité à se sentir concerné par l’autre et à ne pas rester insensible à son malheur et la philia qui valorise l’autre.

Lors d’une magnifique Oraison funèbre aux soldats athéniens, Périclès peut proclamer « Nous vivons dans et par l’amour de la sagesse, du bien commun et du beau sans extravagance. Notre vie commune est de réfléchir ensemble et d’agir avec audace. Ceux-là sont morts car ils ne voulaient pas être privés d’une telle cité. »

…à la démocratie affaiblie

Notre démocratie est affaiblie, abstention bien sûr, mais aussi faible renouvellement d’un personnel politique sclérosé – comment peut-on faire « carrière » dans la politique sans avoir jamais exercé la moindre responsabilité ni pris le moindre risque ? -, dépolitisation, élus et responsables politiques « démonétisés », projets ou contre-projets sans inspiration…Tous ces éléments et d’autres ont été et sont parfaitement analysés et documentés par les chercheurs. Il n’en reste pas moins que cette crise porte de lourdes menaces. En effet, si l’offre de démocratie par les institutions, les formes de débat et participation à la vie publique sont insuffisantes, hors-sol et inopérantes, qui ou quoi pour réguler l’instabilité, les colères éruptives, les mouvements inorganisés ? Chloe Morin ( fondation Jean Jaurès) pose la question et ajoute, « même le RN ne capte pas ces électeurs ».

Il semble bien toutefois que l’affaiblissement de la démocratie est aussi (d’abord?) celui d’une forme de vie en collectivité, la collectivité étant parfois représentée abusivement comme l’obstacle à l’épanouissement de l’individu ;

Marcel Gauchet :tous les domaines de la vie collective, église, famille, usine, parti, école sont bousculés par une recomposition autour de l’individu. Disciplines collectives , figures de l’autorité et valeurs du public subissent la poussée du « privé ».

Schumpeternotait déjà en 1919 que le développement va de pair avec la dissolution des liens anciens, village, clan, famille…

et pour Durkheim, notre évolution détruit les contextes sociaux préétablis, bannis sans rien pour les remplacer.

B/ Les causes de cet affaiblissement

le plus souvent mises en avant sont, soit de nature endogène au système institutionnel avec ses failles et limites, soit de nature exogène, ces dernières étant :

a) soit des manœuvres délibérées d’exclusion et de mise à l’écart du citoyen

– par la confiscation de la démocratie par une « élite » déconnectée qui protégerait ses intérêts ou/et

– par l’effet de la doxa « ultra-libérale » dominante qui réduirait le citoyen à un consommateur

M Bellet: il faut détruire ce qui fait écran entre l’individu et le marché. Ce qui n’est pas contractuel doit être liquidé car contraire à la liberté individuelle.

Mais déjà pour Adam Smith le marché a besoin d’individus atomisés, toute intrusion du collectif conduit à une affectation non optimale des ressources ou pour Robert Barro au-delà d’un minimum, le développement des libertés politiques est défavorable au marché.

b) soit des comportements d’auto-exclusion de citoyens atteints par le désintérêt de la « chose publique » ou, dans le meilleur des cas, pratiquant la démocratie à la carte ou la démocratie par intermittence selon les termes de Pascal Perrineau.

-L’individualisme, ou la prévalence de soi comme unique curseur de son rapport à l’autre

Tocqueville : l’un des principaux dangers de la démocratie sera de ne pouvoir protéger la liberté de tous contre l’individualisme de chacun.

Marcel Gauchet : L’univers des individus est par nature contractuel et contentieux, le juge est l’arbitre suprême. Le soi se forge sous un signe victimaire, la demande de reconnaissance a pour corollaire le refus de la contrainte. Le ressenti fournit la vérité. L’individu ne fréquente que ses semblables sur internet. On démonte un argument, on ne réfute pas un sentiment, la médiatisation remplace la médiation critique, la célébrité remplace l’autorité, la surabondance d’information pousse au repli sur sa niche…et il ajoute Internet est le solipsisme connecté

– Le désenchantement, la défiance à cause des gouvernants, de leurs échecs, de leurs engagements non tenus, de leur impuissance présumée ou, pire encore, l’idée que les projets politiques n’ont aucun impact sur la vie quotidienne

C/ Ces arguments sont-ils convaincants ? La thèse est-elle le phénomène ?

Si l’affaiblissement de notre démocratie est bien réel, en tout état de cause, les explications généralement avancées ne semblent, elles, ni incontestables sur le fond ( Keynes, Rodrick ou Stiglitz ont des avis très différents sur le rapport du marché et de la démocratie ) ni être des éléments spécifiques à notre époque ou à la séquence politique actuelle. Tocqueville, Gauchet, Schumpeter, Durkheim… commentent des époques bien différentes ! La bureaucratie et le mille-feuilles administratif et institutionnel ne sont pas nouveaux ni la constitution !

Autre exemple, la thèse de l’individualisme grandissant et de son corollaire, le déclin des valeurs, traversent les époques, chaque génération étant convaincue que le déluge lui succédera et que c’était mieux avant. Qui donc a dit « Nos jeunes aiment le luxe, ils ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. A notre époque, les enfants sont des tyrans. » ? Socrate (400 avant JC) ou « Cette jeunesse est insupportable, terrible, je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays ! » ? Hésiode (720 avant JC)

Or, par exemple, selon L. Bantigny, historienne, contrairement aux préjugés, l’engagement, la fidélité, la famille, le travail restent chez les jeunes des valeurs fortes, constantes et observables depuis longtemps.

Quoiqu’il en soit, si le débat n’est pas clos, il faut noter que sa nature et notre passion pour la politique l’exposent fortement aux analyses et commentaires encombrés , même de bonne foi, par les biais de confirmation.

Alors, il faut saluer les analyses qui bousculent des faits qui semblaient à l’abri de toute discussion. Ainsi, le point de vue de Reynié publié par Metahodos est-il particulièrement stimulant et convaincant quand il substitue à la notion d’ « élites » celle de « groupes sociaux dominants » usant de distorsions médiatiques pour « trier » le contenu du débat démocratique et imposer ses thèmes.

Son analyse de l’affaiblissement de la démocratie et ses propositions sont tout aussi stimulantes.

Mais il reste, me semble-t-il, deux points peu évoqués, pour l’instant, dans le débat.

D/ Deux questions pourraient s’ajouter à notre réflexion collective :

– l’affaiblissement observé ne pose-t-il pas aussi la question du projet fédérateur ?

Face aux barbaries islamistes, maffieuses ou affairistes, face à la démesure des Poutine, Erdogan, XiPing, Trump,  les pays ou communautés à négativité forte comme les qualifie François Jullien « ils savent ce qu’ils ne veulent pas et ce qu’ils veulent» -et autres, n’aurions-nous que la fureur, la nostalgie, le ressentiment ou le populisme comme idéal et comme devenir ?

L’approche et la pratique écologique sont des ajustements indispensables et incontournables de la relation de l’homme à son environnement mais constituent-elles un idéal ?

Où sont « les représentations collectives » de Durkheim et « les significations imaginaires » chères à Castoriadis, celles qui disent l’individualité d’une période et, pourquoi pas, son espérance ?

Sommes-nous « orphelins du principe Espérance » comme le constatait en son temps Habermas cité par JC Guillebaud dans son livre La refondation du monde. ?

Que voulons- nous ? Et que ne voulons-nous pas ? 

– l’affaiblissement observé est-il dû à l’imperfection de notre pratique démocratique seulement, ou à l’ exclusion progressive de la Démocratie des lieux de pouvoir et de décision ?

Mais alors, quels sont ces lieux, où sont-ils et quelles parts y ont le citoyen et l’Etat ?

François Jullien notait aussi qu’ « une transformation est en cours, silencieuse mais non invisible, elle est globale et continue. La crise n’est que l’affleurement sonore d’une transformation silencieuse, continue et sans bords » pendant que Deleuze y voyait « l’agonie des institutions avant l’avènement de la société de contrôle » et ajoutait-il, « les anneaux du serpent sont plus compliqués que les trous de la taupinière ».

Pierre RIDEAU

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