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« Césarisme » ou « Centrisme Autoritaire »: exploration

PRÉSENTATION

Notre publication d’hier concernant l’article de Natacha POLONY, dans Marianne, a suscité de nombreuses réflexions et des milliers de lectures.

LIEN: https://metahodos.fr/2020/08/17/grave-crise-morale-au-pays-du-citoyen-souverain/

Voir également, sur la définition du mode de gouvernance, notre publication relative à la « démocrature » et à la « dissolution de la démocratie »

LIEN: https://metahodos.fr/2020/07/27/democrature-neo-populisme-democratie-illiberalle-dissolution-de-la-democratie/

Deux articles de janvier 2020 nous sont proposés en « prolongation » de la réflexion sur le « césarisme » ou le « centrisme autoritaire » qui semblent caractériser la pratique de l’exercice français du pouvoir:

  1. Césarisme sur tableur excel – Emmanuel Macron : le triomphe du centrisme autoritaire, Par Natacha Polony et Franck Dedieu Publié le 30/01/2020.
  2. Asseoir la pensée unique, imposer la tyrannie de la moyenne… les 5 outils du centrisme autoritaire, Par Franck Dedieu, Mathias Thépot et Emmanuel Lévy Publié le 30/01/2020.

PREMIER ARTICLE

Césarisme sur tableur Excel – Emmanuel Macron : le triomphe du centrisme autoritaire

Par Natacha Polony et Franck Dedieu Publié le 30/01/2020

Une dictature, le macronisme ? Certes non. Mais ses tendances autoritaires sautent aux yeux. L’actuelle présidence pousse le péché originel de la Ve République : la prééminence de l’exécutif. Parlement croupion, recours démesuré à la “violence légitime”, lois attentatoires aux libertés… Tout cela – paradoxe ? – sous la bannière du centrisme.

« Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables -, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée. Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décide des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France, c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! La dictature, elle justifie la haine. La dictature, elle justifie la violence pour en sortir. Mais il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre. »

Tels sont les mots prononcés par Emmanuel Macron au micro de Radio J lors de son retour d’Israël. Et il a raison. Il serait profondément dangereux de laisser prospérer le fantasme d’un renversement violent du gouvernement, ou toute forme de complaisance envers cette haine qui monte peu à peu en France.

Mais, comme dirait l’autre, c’est un peu court, jeune homme.

Sans contre-pouvoirs

On peut, certes, être pris d’un irrésistible fou rire en entendant Ségolène Royal s’insurger contre un « régime autoritaire » pour lequel elle était, il y a peu, ambassadrice après avoir tout tenté pour obtenir un ministère. On peut aussi s’agacer de voir Jean-Luc Mélenchon souffler sur les braises en affirmant que « Macron est le seul responsable de toute la violence », oubliant que la responsabilité, quand le pays est dans un tel état de tension, consiste à offrir un débouché politique à la colère et à la frustration plutôt que de les amplifier pour espérer ramasser la mise.

Pour autant, le « procès en démocratie » que diagnostiquent avec inquiétude tous les éditorialistes habitués à traquer les éventuelles dérives populistes ne peut pas être repoussé d’un revers de main. Certes, Thomas Legrand peut, sur France Inter, réduire le problème à la volonté toute légitime des gouvernants de « gagner en efficacité », au risque de paraître expéditifs, Françoise Fressoz peut, dans le Monde, en chercher l’origine dans un « déficit d’explication et d’évaluation » de la réforme des retraites (« la représentation d’un peuple oppressé par une minorité de nantis constitue le moteur même du populisme », écrit-elle sans se demander comment s’installe cette représentation). Le mal vient évidemment de plus loin et ne saurait être réduit à la seule figure du président français.

La dimension autoritaire du macronisme, bien sûr, apparaît d’autant plus frappante qu’elle est en contradiction totale avec la posture de campagne du candidat Macron, entre « bienveillance » et démocratie participative. Elle s’explique notamment par la façon dont Emmanuel Macron s’est coulé dans les institutions d’une V e République progressivement privée de tous ses contre-pouvoirs. D’emblée, le macronisme est apparu comme une inféodation totale du Parlement à l’exécutif.

Le renouvellement des têtes, pour cause de dégagisme, a favorisé l’arrivée à l’Assemblée de députés inexpérimentés et privés de toute implantation territoriale, donc de tout devoir envers leurs électeurs. Ils sont là par la volonté, non du peuple, mais du chef. Ajoutons à cela un président de l’Assemblée, fidèle parmi les fidèles et tranquillement mis en examen, une opposition muselée ou réduite à la figuration et dont les amendements ne sont pas même examinés, l’utilisation systématique des procédures accélérées et des ordonnances pour faire passer les lois… Si l’on considère avec Montesquieu que l’équilibre des pouvoirs est une des dimensions majeures de la démocratie, la Ve République version Emmanuel Macron doit faire se retourner dans sa tombe l’auteur de De l’esprit des lois.

Nous avons montré la semaine dernière comment se noue le rapport du pouvoir macroniste aux forces de l’ordre, jusqu’aux violences policières, reflet d’un exécutif enfermé dans sa rhétorique de gouvernement « réformateur », jusqu’à nier cette dimension essentielle de la démocratie qu’est le consensus majoritaire. Pour le dire simplement, il ne suffit pas d’avoir été élu légitimement et démocratiquement pour pouvoir imposer des réformes que la majorité du corps social refuse. Surtout quand l’émergence du Rassemblement national permet d’être élu sur autre chose qu’un programme. Plus dangereuses encore, les atteintes discrètes à l’Etat de droit à travers des lois restreignant les libertés , au nom, bien sûr, de la lutte contre la haine, le mensonge et le populisme, ouvrent un boulevard à de futurs gouvernants encore moins républicains. Méfions-nous que les citoyens farouchement opposés aux extrêmes au nom de la préservation de ces libertés ne se disent un jour que, finalement, il n’y a pas tant de différence entre le Rassemblement national et La République en marche.

La dimension autoritaire du macronisme, bien sûr, apparaît d’autant plus frappante qu’elle est en contradiction totale avec la posture de campagne du candidat Macron, entre « bienveillance » et démocratie participative

Mais ces éléments qui relèvent d’un contexte spécifiquement français ne suffisent pas à définir ce phénomène politique qui dépasse les frontières de l’Hexagone et qu’on peut appeler « centrisme autoritaire », si l’on veut bien considérer que le centrisme dont il est question n’est autre que la réunion de ceux qui, à droite et à gauche, se sont ralliés au mouvement de dérégulation du capitalisme entamé à la fin des années 1970 et amplifié, en Europe, à partir du milieu des années 1980.

Un centrisme autoritaire en ce sens qu’il revendique la centralité du paysage idéologique et repousse aux extrêmes quiconque le conteste.

Dans la Médiocratie, le philosophe Alain Deneault définit l’« extrême centre » comme « une intolérance à tout ce qui ne cadre pas avec un juste milieu arbitrairement proclamé ». Toute dissonance, toute idée située à l’extérieur du centre se retrouve comme repoussée dans la marge, comme déclarée littéralement « hors jeu ». Et, de façon assez contre-intuitive, cette tentation autoritaire de la « marginalisation » se réalise plus facilement quand le pouvoir en place vient de larguer toutes les amarres idéologiques, tout idéalisme politique, pour réduire le sujet à sa dimension technique. Le macronisme porte en bandoulière le « pragmatisme » avec – suprême paradoxe – une telle foi doctrinale que cette posture clôt tout débat contradictoire. Sans idéal, sans corde de rappel idéologique, « la volte-face sans scrupule » (dixit l’historien Pierre Serna dans la République des girouettes ) des « sachants » autorise tout acte d’autorité. Les Macron boys disent le vrai, le prouvent à la façon des forts en thème, le martèlent avec force courbes et tableaux.

Entre-soi

A la relecture de Karl Marx, le démographe Emmanuel Todd fait de la haute fonction publique l’auxiliaire principal de cette omniscience : « Le thème de l’autonomisation de l’Etat reste utile pour la France actuelle, où le dysfonctionnement du système électoral a libéré la haute fonction publique de tout contrôle sérieux. » Le contre-pouvoir, justement ? Grignoté par la Macronie. Les députés ne peuvent plus prendre la parole dans l’Hémicycle sans limite de temps. Les syndicats se voient sur chaque dossier contourner par des commissions « Théodule » montées à la diable par le gouvernement pour calmer le jeu, comme le suggère la conférence des financeurs sur l’épineux sujet des retraites. Et les partis d’opposition, éparpillés façon puzzle depuis l’arrivée des marcheurs, se trouvent incapables de formuler la moindre proposition. Que reste-t-il au milieu de ces bâillons ? Une alliance entre l’Élysée et la haute administration où se déploient, dans un air confiné, certitudes de grosses têtes, notes de synthèse doucereuses et décrets jupitériens. Bienvenue dans le césarisme sur tableur Excel.

Bienvenue dans le césarisme sur tableur Excel

Mais ce pouvoir des « sachants » n’est pas le seul fait de la haute fonction publique française protégée par la toute-puissance de la sphère étatique dans un pays ultracentralisé. Il découle d’un abandon par les politiques, c’est-à-dire par les représentants censés traduire la volonté des citoyens, de leur capacité d’action. Pour Romaric Godin, le néolibéralisme contient en lui un germe autoritaire. A la différence du libéralisme classique, il fait de l’Etat un compagnon de route -voire un allié objectif – du capital. Concrètement, sous son empire, les lois vont faciliter l’émergence d’une société de marché pour la rendre « efficiente ». Tout se marchandise, se négocie en économie mais aussi en matière d’éducation et de culture. D’où une forme de radicalisme. L’Etat se fait ainsi agent du capital au nom de l’intérêt général, le plus souvent à l’appui d’« expertises » chiffrées, normées… pour ne pas dire canonisées. Pas de place à la délibération, ni au doute. Et, autant le dire tout de go, dans cet univers de forts en thème, d’aristocratie financière et de consultants farcis de slides PowerPoint, le macronisme est comme un poisson dans l’eau.

Alliance public-privé

Les vrais libéraux font confiance – trop ? – à l’ordre naturel. Les néolibéraux, eux, se fient au cadre et à ses règles. Les libéraux aiment – trop ? – le caractère spontané du marché, lieu magique où se rencontrent l’offre et la demande. Les néolibéraux, eux, octroient au marché une fonction politique de totale régulation. Ce centrisme-là tient justement à cette alliance d’un nouveau genre entre le privé et le public. En ce sens, rappelle Romaric Godin, il diffère totalement de l’Etat-providence : lui aussi se voulait un juste milieu entre le « tout-Etat » du socialisme et le « tout-marché » des libéraux, mais la puissance publique gardait la main au nom de l’intérêt général. Paradoxe suprême, insiste Godin, « le néolibéralisme a besoin d’un Etat fort : pour garantir que les droits populaires ne toucheront pas au fonctionnement du marché » . Il s’appuiera par exemple sur instances internationales – dites gouvernementales mais en fait au service du capital – pour veiller au respect des règles. De ce point de vue, le FMI, l’OMC ou l’OCDE font figure de caricature.

Centrisme autoritaire et… austéritaire. L’alliance du centre droit et du centre gauche pour constituer un « bloc bourgeois » ne date pas d’Emmanuel Macron. Depuis la crise financière de 2008, de nombreux pays européens ont fait cette expérience de la « grande coalition ». Le plus souvent deux grands partis « centraux » s’allient pour neutraliser leurs ailes récalcitrantes. Les sociaux-démocrates se libèrent des durs à cuire de gauche, et les libéraux de droite de leur branche eurosceptique. Et voilà les « centristes » avec les mains libres pour mener la politique de leur rêve. Laquelle ? L’austérité. Selon les calculs de l’économiste Eric Dor, professeur à l’école de management IÉSEG, les déficits budgétaires sous régime de coalition centriste baissent deux fois plus vite (- 1 % du PIB contre – 0,4 % pour leurs voisins). En clair, l’austérité mise en place est deux fois plus violente que dans la moyenne des pays en zone euro. En Irlande, la coalition formée en mars 2011 entre le parti de centre droit Fine Gael et les travaillistes irlandais du Labour mena une politique acharnée de lutte contre les dépenses publiques. Aux Pays-Bas, la droite du VVD et les sociaux-démocrates du PvdA coupèrent sans ménagement dans les dépenses de santé pour descendre sous la sacro-sainte barre maastrichienne des 3 % de déficit. Et que dire de la « Große Koalition » en Allemagne attachée aux grands équilibres comme une moule à son rocher en dépit des basses eaux économiques ?

Pas de zone grise

Partout dans les démocraties libérales a fleuri ce « centrisme autoritaire » qui n’est que la traduction politique d’un système économique dominant. Dans sa version française, la haute fonction publique tient une place de choix. Mais quand des politiques affirment, tels Valérie Pécresse ou François Baroin, qu’il vaudrait mieux que le Brexit se passe mal pour éviter de montrer le mauvais exemple ailleurs en Europe, c’est ce même réflexe qui domine : faire passer la préservation du système avant les aspirations des peuples.

Pas de place à la délibération, ni au doute. Et, autant le dire tout de go, dans cet univers de forts en thème, d’aristocratie financière et de consultants farcis de slides PowerPoint, le macronisme est comme un poisson dans l’eau.

C’est toute l’ambiguïté de la réponse d’Emmanuel Macron à la crise démocratique que traverse le pays, et dont les « gilets jaunes » furent une manifestation éruptive : elle s’appuie sur l’idée qu’il n’existe pas de zone grise entre la noire dictature, évoquant les « heures les plus sombres » de l’histoire, et la blanche démocratie, univoque et réduite à quelques attributs restreints, liberté d’expression et droit de vote. Sur le plateau d’« On n’est pas couché », samedi 25 janvier, Emmanuel Todd essayait de faire comprendre à la professeure de philosophie Adèle Van Reeth le lien entre démocratie et maîtrise des attributs de la souveraineté nationale, monnaie en tête. Ce fut peine perdue. Débat oiseux ? Arguties abstraites ?

Nous sommes au contraire au cœur de la crise qui fracture le pays. Le risque est majeur de voir une partie des citoyens se désaffilier de cette démocratie dont ils voient bien qu’elle n’est plus le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Le renoncement d’Emmanuel Macron aux seuls éléments de son programme, proportionnelle en tête, qui pourrait régénérer la Ve République et redonner confiance, est une fin de non-recevoir adressée à des Français qui veulent être entendus. La radicalisation qui allume des foyers un peu partout pourrait conduire à l’embrasement. Alors, il ne sera plus temps de désigner des coupables, des séditieux et des mal-pensants. Il sera trop tard.‌

SECOND ARTICLE

Asseoir la pensée unique, imposer la tyrannie de la moyenne… les 5 outils du centrisme autoritaire

Par Franck Dedieu, Mathias Thépot et Emmanuel Lévy Publié le 30/01/2020

La machine néolibérale ne fonctionne pas seulement avec des concepts. Elle utilise toute une palette d’instruments pour infuser dans les universités, dans les entreprises, dans les administrations et même dans la tête des citoyens.

1. Pour contraindre les nations : définir des critères intangibles

Déjà au XIXe siècle, un certain Auguste Comte rêvait de transformer la politique en une « physique sociale ». De bons experts, quelques batteries de chiffres, une vraie discipline, et le pouvoir peut alors s’exercer en pilotage automatique. Plus rien à faire, juste à regarder les voyants sur le tableau de bord social. Aujourd’hui, les fantasmes scientistes de ce polytechnicien français deviennent presque réalité. Surtout dans l’Union européenne, où les Etats membres doivent se conformer à un inextricable lacis de procédures. Certes, chacune des nations doit les accepter, mais, une fois le contrat signé, difficile de faire machine arrière.

Evidemment, tout le monde ou presque connaît les fameux critères de Maastricht sur les plafonds respectifs de la dette et du déficit public, surveillés par les cerbères de la Commission européenne. Mais, depuis 2012, les exaltés du normatif bruxellois peuvent demander des corrections aux Etats membres si leurs prévisions budgétaires laissent à désirer. L’autoritarisme dans cette histoire de cases à cocher et de limites à ne pas dépasser ? Si les Etats ne rentrent pas dans le rang, ils peuvent se voir infliger une sanction. Et pas seulement symbolique, l’« amende » peut aller jusqu’à 0,2 % de son PIB, soit, pour un pays comme la France, tourner autour de 4,5 milliards d’euros. Pour l’heure, aucune peine n’a été prononcée à l’encontre d’un pays récalcitrant. Magie de la contrainte par la norme : pas besoin de tirer un seul coup de feu.

2. Pour asseoir la pensée unique : fermer l’université aux « hétérodoxes »

Pour les élites néolibérales, il ne peut y avoir de débat sur leur domaine de prédilection : l’économie. Toute pensée contraire est à bannir. On a pu le constater en 2016 avec la publication d’un ouvrage d’une rare violence titré le Négationnisme économique et comment s’en débarrasser, des économistes du courant dominant Pierre Cahuc et André Zylberberg. Ils y accusent les Economistes atterrés, considérés comme hétérodoxes, c’est-à-dire contre la régulation par le tout-puissant marché, d’être de « faux savants » devant être exclus de la communauté des économistes. Pour Cahuc et Zylberberg, ce courant d’économistes, dont les plus connus sont André Orléan, Benjamin Coriat ou Christophe Ramaux, sont les tenants d’une approche désuète de l’économie qui considère les comportements humains comme arbitraires et non rationnels.


C’est là un vieux débat académique avec d’un côté les tenants d’une économie comme « science dure » et, de l’autre, ceux tournés vers l’économie en tant que « science humaine ». Mais pas un débat à fleurets mouchetés, non, un match avec coups en dessous de la ceinture administrés par le courant dominant, décidé à ne laisser aucune place aux autres. En 2015, les hétérodoxes avaient réussi à convaincre le gouvernement de créer une deuxième section d’économie à l’Université faisant une large place aux sciences sociales et politiques, moins acquises à la pensée économique libérale. Mais l’initiative a été tuée dans l’œuf par le Nobel d’économie Jean Tirole qui, via un courrier, a convaincu la secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, Geneviève Fioraso, d’enterrer le projet. Dans « Université », il y a bien la notion d’« universel », non ?

3. Pour diriger les foules : convertir au « nudge »

Comment orienter les comportements sans passer par des techniques « coercitives », sans lois, sans décrets, sans taxes ? Réponse : le nudge – traduction de « coup de pouce » en anglais. Un concept de sciences cognitives popularisé par le Nobel d’économie 2017 Richard Thaler et qui consiste en une « incitation douce » pour inspirer la « bonne décision » des personnes. Cela peut prendre plusieurs formes : une fausse mouche dessinée au fond d’un urinoir pour que les hommes visent plus juste ; un courrier envoyé aux ménages qui consomment trop d’électricité les informant que leurs voisins sont plus économes, afin de les inciter insidieusement à réduire leurs consommations ; ou une case cochée « par défaut » dans un document donnant accord pour don d’organe, afin d’en maximiser le nombre.


Ce concept d’incitation douce sous les auspices du marché libre célébré par les néolibéraux fait un tabac dans plusieurs secteurs. Mais gare à l’emballement ! Mis entre de mauvaises mains, le nudge peut s’avérer dangereux et devenir un véritable outil de manipulation des masses. Dernier exemple en date : un arrêté d’août 2019 qui, à la demande des assureurs et des banques, oriente « par défaut » les nouveaux plans d’épargne retraite individuelle vers des produits financiers plus risqués. Alors même que les épargnants français n’en ont jamais exprimé la demande !

4. Pour éviter de sortir des clous : imposer la tyrannie de la moyenne

Dans les années 1990, personne ne devait sortir du « cercle de la raison ». Le haut clergé médiatique, économique et administratif y veillait. Et puis, à la faveur de la crise économique de 2007-2008, leur attention s’est assoupie et quelques irréductibles se promènent effrontément à l’extérieur du cercle, dans les contrées irraisonnables. Eh bien, il existe un truc pour les ramener au bercail de la pondération, plus exactement une formule mathématique vieille comme le monde : la moyenne. Un brin snobs, les consultants parlent plutôt de « benchmarking ». Appliqué en matière économique, éducative, sociale ou encore managériale, le principe consiste tout simplement à déterminer une moyenne générale liée aux pratiques des uns et des autres et à inciter les éléments situés aux « extrêmes » à se rapprocher de la norme.

Là encore, pas besoin de crier trop fort, il suffit de publier des tableaux, de souligner en gras le nom des rebelles, d’édicter des best pratices – ou « bonnes pratiques » à suivre – pour arriver à ses fins. Exemple le plus évident : les retraites. Le gouvernement d’Edouard Philippe ne veut pas consacrer au paiement des pensions plus de 14 % du PIB. Pourquoi pas 15 % ? Une règle d’or tombée, non de nulle part, mais de la moyenne des autres pays européens. Les 10 principaux membres de la zone euro affiche en effet un standard de 12,2 %. Dans le même ordre d’idée, avec 36,4 h de labeur hebdomadaire au compteur, les Français ne travailleraient pas assez par rapport au reste de l’Union européenne, où les salariés restent 40,3 h/semaine à la besogne. Réflexe d’un bon consultant en benchmarking : les Français doivent bosser 54 min de plus par semaine pour… la beauté statistique.

5. Pour faire passer la pilule antisociale : invoquer l’impératif écologique

« Pour mettre en place la transition et prendre en compte l’économie décarbonée, il faut envoyer un signal prix. » Face aux députés, à la tribune de l’Assemblée nationale, Edouard Philippe ne le sait pas encore, mais cette petite phrase censée justifier l’augmentation de 25 cts par litre du diesel au titre de la taxe carbone va déclencher la révolte des « gilets jaunes ». Les travailleurs de zones périurbaines qui ne disposent pas d’autres possibilités de transport perçoivent mal le signal, mais sentent bien le coup de bambou sur leur pouvoir d’achat. Honte à eux ? Que pèsent leurs fins de mois face aux menaces de fin de monde ? Comme la « contrainte extérieure » dans les années 1970-1980 pour justifier la modération salariale, la contrainte climatique permet de tout faire passer. En une seule phrase : « Mettre en place la transition énergétique. » Dans son petit essai Insoutenables inégalités, Lucas Chancel, de l’Ecole d’économie de Paris, soulignait cet étonnant paradigme en vogue chez les « sérieux » de gauche et de droite qui consiste à faire supporter aux plus fragiles économiquement, tant entre les nations qu’au sein même des nations, le coût de la transition écologique. Comme si l’argument d’autorité recouvert d’une fine couche de culpabilisation devenait la nouvelle martingale pour… faire payer les pauvres.

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