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La fin de la Revue « Le Débat » qui croyait à la confrontation des idées

BILLET

La fin du débat démocratique ?

Le Débat a été créé en 1980. Faut il voir dans la fin de Débat, le signe d’une confrontation des idées de plus en plus difficile ?

Javier Garcia, Enseignant en lycée a publié une tribune dans le Monde qui commence ainsi: « Avec la fin de la revue “Le Débat”, c’est l’intellectuel français qui disparaît…L’arrêt de la publication fondée en 1980 signe la défaite de celui « qui pense au lieu de réagir », face à l’expert des chaînes d’information en continu ou les réseaux sociaux. »

« J’ai créé Le Débat, avec Marcel Gauchet au moment où la fin de l’idée révolutionnaire ouvrait la voie au ralliement des intellectuels à la démocratie, donc à la discussion possible et à la confrontation des idées, bref, au débat. C’est pourquoi j’ai donné ce titre à la revue. On comprenait que chacun d’entre nous aurait à vivre avec des gens qui ne pensaient pas comme nous. Il y a eu un moment d’ouverture intellectuelle, au point que j’ai pu écrire avec une outrecuidance volontaire dans l’éditorial du 10e anniversaire de la revue : « L’esprit du “Débat” est devenu l’esprit de l’époque. «  confie Pierre NORA au Figaro, dans une entretien que nous vous proposons ici. Celui ci éclaire la situation du débat démocratique.

Pierre NORA explique les raisons qui le conduisent à arrêter cette aventure éditoriale. Il s’inquiète du «rapport de moins en moins familier» de la société française «avec les exigences de la haute culture ».

Un constat cruel: « Aujourd’hui s’est affirmé un mouvement inverse. L’«archipélisation» de la société, l’enfermement de chacun dans sa propre identité, la naissance de nouvelles radicalités sourdes à l’argumentation, à la discussion, à la raison, tout cela ne met pas une revue comme Le Débat en accord avec l’époque. »

Il évoque « l’effondrement du niveau scolaire : comparez l’enseignement primaire d’hier et d’aujourd’hui. Il s’agissait, autrefois, d’abord d’apprendre ; il s’agit, aujourd’hui, d’abord de vivre ensemble ».

« Ce que nous sommes, nous, suppose un mélange d’attachement aux humanités, de rapport civique à la politique et d’une intégration des sciences humaines. L’histoire de cette tradition reste à faire. Elle éclairerait un des fils continus de l’esprit français dans ce qu’il a de meilleur. Comment ne pas s’inquiéter de la voir menacée de s’interrompre ? »

Avec la fin de la revue « Le Débat », Pierre Nora pointe la baisse du  niveau culturel en France – La Droite au cœur

ARTICLE

« La tradition des revues, un des fils continus de l’esprit français, est menacée »

PROPOS RECUEILLIS PAR GUILLAUME PERRAULT


LE FIGARO. – L’annonce de la fin du Débat, une des dernières grandes revues françaises à s’inscrire dans une tradition née au début du XIXe siècle, a suscité une kyrielle de réactions navrées. Comment interpréter le retentissement de cette nouvelle ? N’y voyez-vous pas l’indice que Le Débat conserve plus de liens avec l’époque que vous ne le pensiez ?

Pierre NORA. – Je me doutais que nous aurions un enterrement de première classe. Mais si tous ceux qui pleurent aujourd’hui notre mort nous avaient mieux aidés à vivre ? Nous n’avons peut-être pas facilité la lecture par une présentation inchangée depuis 1980, une offre trop riche, un menu difficile à digérer. Mais, disons-le sans amertume : les relais qui nous auraient été bien nécessaires nous ont manqué, médias et universités. Le nombre de nos lecteurs, ou plutôt acheteurs, est resté stable depuis le début, de 3000 à 4 000. Mais, depuis quarante ans, le nombre d’étudiants a plus que doublé.

N’est-ce pas paradoxal ?

Les réactions ont toujours été nombreuses, mais individuelles et venues d’un milieu intellectuel assez restreint. J’avais même à un moment pensé écrire sous le titre, en parodiant RadioLondres, «les intellectuels parlent aux intellectuels ». Mais l’atmosphère intellectuelle elle même a beaucoup changé. J’ai créé Le Débat, avec Marcel Gauchet au moment où la fin de l’idée révolutionnaire ouvrait la voie au ralliement des intellectuels à la démocratie, donc à la discussion possible et à la confrontation des idées, bref, au débat. C’est pourquoi j’ai donné ce titre à la revue. On comprenait que chacun d’entre nous aurait à vivre avec des gens qui ne pensaient pas comme nous. Il y a eu un moment d’ouverture intellectuelle, au point que j’ai pu écrire avec une outrecuidance volontaire dans l’éditorial du 10e anniversaire de la revue : « L’esprit du “Débat” est devenu l’esprit de l’époque. »


Aujourd’hui s’est affirmé un mouvement inverse. L’«archipélisation» de la société, l’enfermement de chacun dans sa propre identité, la naissance de nouvelles radicalités sourdes à l’argumentation, à la discussion, à la raison, tout cela ne met pas une revue comme Le Débat en accord avec l’époque.

« L’offre que nous représentons ne correspond plus à la demande, même si notre public nous est resté fidèle et constant », écrivez-vous dans l’éditorial de votre dernier numéro, non sans mélancolie. En quoi le principe même d’une revue vous paraît-il, sinon condamné, du moins très menacé désormais ?

Très menacé par un phénomène qui, à beaucoup d’égards, est positif : la généralisation du numérique. La tendance est à la consultation en ligne d’un article, soit. Mais cela suppose une hyper-spécialisation, une atomisation des curiosités, qui peut s’expliquer, mais que l’on peut regretter. Une revue d’idées n’est pas un ensemble d’articles indépendants les uns des autres. C’est un ensemble cohérent, un laboratoire collectif, un rendez-vous à date fixe avec le lecteur qui prend son sens dans la durée et d’où se dégage une ligne intellectuelle. Un article extrait en ligne est un orphelin sans famille et sans enracinement. C’est le principe même de la revue d’idées qui est atteint. Cette menace nous concerne plus que d’autres, parce que nous ne servons pas une «cause», une idéologie, une politique, mais que nous voulons épouser le mouvement de l’intelligence. Nous n’avons pas de public captif. Il s’agissait pour nous de convoquer les compétences pour éclairer une société de plus en plus complexe dans tous les domaines. Entre le monde savant et le monde médiatique, il s’agissait de se faire intermédiaire, de trier dans le déferlement des connaissances celles qui concernent tout le monde, donc de faire un travail de hiérarchisation, de jugement et de pédagogie. Il ne s’agissait pas pour nous non plus d’apprendre aux politiques ce qu’ils devraient faire, mais, disons-le en souriant, de leur expliquer ce qu’ils ont fait. Il s’agissait de donner du fond à l’actualité, de la mettre dans sa perspective historique. Cela supposait une très large ouverture d’intérêt, un horizon virtuellement encyclopédique, à la mesure de nos moyens.


En définitive, qu’est-ce qu’une revue « à la française » ? Comment caractériser ce maillon essentiel de la vie intellectuelle de notre pays ?

Une revue « à la française » est d’abord le contraire d’une revue scientifique comme il y en a beaucoup. Ou plutôt : comme il y en avait beaucoup. Car la plupart sont éliminées au profit de ce qu’on appelait la «littérature grise», et qui est devenue la communication immédiate par internet, pour le plus grand bénéfice, cette fois, des chercheurs. Une revue générale d’idées incarne un large spectre de l’esprit d’une époque. Ce que la tradition française a eu de spécifique a été de mélanger, à doses diverses, politique, littérature et curiosité générale. Cette tradition a eu des incarnations successives depuis deux siècles, depuis la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris au XIXe siècle, en passant par La Revue blanche et Le Mercure de France à la fin du XIXe, la NRF d’après la Première Guerre mondiale et Esprit des années 1930, Les Temps modernes d’après la Libération, pour arriver à la génération de revues qu’ont représenté, plus particulièrement autour des années 1980, Commentaire et Le Débat. Ce que nous sommes, nous, suppose un mélange d’attachement aux humanités, de rapport civique à la politique et d’une intégration des sciences humaines. L’histoire de cette tradition reste à faire. Elle éclairerait un des fils continus de l’esprit français dans ce qu’il a de meilleur. Comment ne pas s’inquiéter de la voir menacée de s’interrompre ?

Un de vos jugements, dans ce même éditorial, ne manque pas de faire réagir : la société française de 2020 entretient « un rapport de moins en moins familier avec les exigences de la haute culture ». Peut-on le démontrer ?

Oui, on pourrait le démontrer en suivant quelques pistes. Pour commencer, l’effondrement du niveau scolaire : comparez l’enseignement primaire d’hier et d’aujourd’hui. Il s’agissait, autrefois, d’abord d’apprendre ; il s’agit, aujourd’hui, d’abord de vivre ensemble. Dans l’enseignement supérieur, tout professeur vous dira que la licence d’aujourd’hui est du niveau du bac de naguère. Autre indice : le peu de traductions de la littérature française contemporaine, à part les deux Nobel Le Clézio et Modiano. Le phénomène Houellebecq est l’arbre qui cache la forêt. Michel Crépu l’analyse très bien dans ce dernier numéro du Débat. Encore un autre indice : le Collège de France, en principe la plus haute instance universitaire. J’y ai vu coexister Fernand Braudel et Claude LéviStrauss, Jean-Pierre Vernant et Yves Bonnefoy, Jacqueline de Romilly et Emmanuel Le Roy Ladurie, Michel Foucault, Georges Duby et Raymond Aron, tous capables de s’adresser à un large public extérieur à l’université.

Aujourd’hui ?

Les avant-derniers ont été Pierre Bourdieu et Marc Fumaroli, les tout derniers Pierre Rosanvallon et Antoine Compagnon. Ah, j’oubliais Patrick Boucheron… Nous avions toujours voulu, au Débat, faire un ensemble sur la notion de culture générale aujourd’hui. Elle est si difficile à définir que nous n’y sommes jamais arrivés.


Évoquons maintenant la genèse du Débat. Dans quel esprit avez-vous, en 1980, choisi de fonder cette revue, au lendemain de l’année 1979, qu’on s’accorde aujourd’hui à considérer comme une des charnières du XXe siècle ? Pardonnez-moi une petite pique ironique, mais, si vous présentez 1979 comme l’année « qu’on s’accorde à considérer aujourd’hui comme une date charnière du XXe siècle», n’est-ce pas parce que, dans le dernier numéro de 2019, Le Débat a fait sortir cette date de l’ombre par un gros dossier ?

Cela dit, Le Débat est né au début de l’âge du « post » : post-marxisme, post-structuralisme, post-freudisme. Cette fin des idéologies politiques, cette fin des grandes causes, a suscité à ce moment-là une perte des repères constitués. Il y a eu comme un vide. Le monde est devenu d’un coup beaucoup plus compliqué, de tous les points de vue : international, avec la fin de la guerre froide; national, avec la fin de l’hégémonie gaullo-communiste; politique, avec le début du brouillage entre gauche et droite ; social, avec le début de la fin des hiérarchies et des encadrements, famille, Église, partis, syndicats. À quoi s’ajoutait la montée de l’individu comme acteur principal de la société. Je suis frappé rétrospectivement par l’unité de la période historique que Le Débat a couverte : après ces années « post », celles de la mondialisation, celles ensuite du choc de civilisation et de la montée de l’islam, celles enfin de l’expansion de l’économie financière et de l’explosion du numérique. Une nouvelle période s’ouvre, chacun le sent bien, que dominent l’avenir de la planète, la préservation de la vie sur la terre, les conditions nouvelles d’existence. Et la crise du Covid vient comme en écho, marquer une césure de notre mode de vie.


Votre revue a accompagné, fût-ce de loin en loin, la vie de nombreux lecteurs. Chacun a pu être marqué par des textes différents. Par exemple, dans les années 1990, les analyses prémonitoires de François Furet sur les États-Unis ou l’admirable style de Mona Ozouf répondant aux critiques sur son ouvrage Les Mots des femmes. Essai sur la singularité française. Pour votre part, quels sont vos grands souvenirs de directeur du Débat ?

Pardon de commencer par le commencement : mon éditorial du premier numéro du Débat, «Que peuvent les intellectuels ? », a suscité des réactions fortes, tant de Raymond Aron que des sartriens des Temps modernes et de Michel Foucault. Des articles comme « La politique des droits de l’homme » ou «L’enfant du désir» de Marcel Gauchet ont beaucoup marqué. « L’Occident kidnappé » de Milan Kundera a fait date. «Le métier perdu» de LéviStrauss a inauguré la polémique sur l’art contemporain. L’article de Mona Ozouf «Peut-on commémorer la Révolution française ? » a lancé la controverse sur 1789. Mon article sur la création de la future «Très Grande Bibliothèque», la Bibliothèque nationale de France, a suscité une polémique qui a duré dix ans. Ou, très récemment, nos dossiers sur la «post-vérité». Ou celui sur la France des «gilets jaunes ». Mais mon vrai grand souvenir, c’est l’effort continu pour donner à la revue ce style particulier d’une recherche en profondeur.


« Le Débat » est également une collection d’essais chez Gallimard, qui, elle, se poursuit. Parmi ses titres qui ont fait date figure notamment Voyage au centre du malaise français, de Paul Yonnet (1993). Or, jugez-vous en conclusion de votre éditorial, cette collection doit désormais se rapprocher davantage de la revue. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce le mode d’expression de l’avenir ?

Le livre de Yonnet ne doit pas faire oublier la longue liste des titres les plus variés, qui commencent par À demain de Gaulle, de Régis Debray, L’Europe et ses nations, de Krzysztof Pomian, et Le Métier de lire, de Bernard Pivot, rien que pour l’année 1990. Quatre-vingts livres publiés depuis, jusqu’à cette année, qui a vu Éloge du magasin, de Vincent Chabault, Le Secret néolibéral, de Jean-Luc Gréau, et Être américain aujourd’hui, de Didier Combeau, qui analyse les enjeux de fond de la future élection américaine. Un ensemble riche et varié. Mais la collection ne s’est pas assez identifiée à la marque du Débat, parce qu’elle s’est fondue dans la production générale de Gallimard. Nous allons l’individualiser davantage et la rapprocher de la revue. Nous y publierons des livres de tailles plus variées, plus courts, l’équivalent d’un long article, d’un dossier, d’un entretien. Sans les contraintes de périodicité ni de calibrage qu’impose la revue. L’important est pour nous de continuer le même type de travail intellectuel, sous des formes mieux appropriées à l’air du temps.

Bien entendu, la disparition du Débat va être interprétée par certains comme le signe même de l’effacement du «vieux monde». Le nouveau est-il si enviable ?

Pierre Nora et Marcel Gauchet pour les 30 ans du Débat sur Orange Vidéos


L'histoire était le milieu intellectuel de Foucault » | lhistoire.fr

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