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La place de l’argument religieux dans le siège de La Rochelle 1628

ARTICLE DE PIERRE RIDEAU – PRESENTATION

Pierre RIDEAU nous explique comment la lecture des textes récemment publiés par  Metahodos sur l’islamisme et la politique avec des contributions (D. Billion notamment) « qui éclairent sur l’usage de l’argument confessionnel et donnent des grilles de lecture bien plus fines que des approches globalisantes et réductrices sur le fait religieux m’a, d’une certaine façon, remis en mémoire cet épisode historique », l’on conduit à écrire le texte qu’il nous propose.

Voici comment pierre RIDEAU présente le papier qu’il a conçu pour nous:

« Étant rochelais, je me suis intéressé à l’histoire de cette ville et en particulier au « Grand siège » de 1628, immortalisé dans notre mémoire par l’image de Richelieu, en tenue de guerre sur la digue édifiée pour empêcher les navires anglais de ravitailler la Rochelle.

J’ai essayé notamment de comprendre pourquoi les flottes anglaises de secours avaient échoué (c’était dans le cadre d’une démarche réflexive sur le management). Et un des éléments qui est le plus ressorti de cette recherche a été la place de l’argument religieux. Dans la mémoire collective, en effet, cet épisode est un peu l’histoire du David protestant contre le Goliath catholique, histoire soldée par la mort des 2/3 environ des habitants.

Or, cet argument m’a autant semblé sur-utilisé dans les déclarations et écrits de l’époque que peu présent dans la réalité des faits.

C’est flagrant dans le jeu des alliances notamment.


La lecture des textes récemment publiés par  Metahodos sur l’islamisme et la politique avec des contributions (D. Billion notamment) qui éclairent sur l’usage de l’argument confessionnel et donnent des grilles de lecture bien plus fines que des approches globalisantes et réductrices sur le fait religieux m’a, d’une certaine façon, remis en mémoire cet épisode historique.


Mais, bien sûr, le Grand siège c’est aussi une ville diminuée des deux tiers de ses habitants, victimes d’une position qu’ils ont peut-être comprise et soutenue au début mais dont ils se sont détachés sans pouvoir l’infléchir alors que d’autres, intransigeants ou aveugles, avaient les clefs pour arrêter leur agonie.

Quant aux raisons de l’échec anglais, – objectifs dispersés et parfois contradictoires/ représentation inexacte voire faussée de la réalité/ préparation de l’armée  largement improvisée/ stratégie erratique et leadership défaillant, si on ajoute promesses et engagements non tenus, faux arguments, politique aventureuse construite sur des arguments religieux ou civilisationnels…comment alors ne pas penser aux conflits au Moyen-Orient et , pour ce qui est de payer la note, comment ne pas penser aux populations en Irak, Syrie, Palestine et en particulier aux minorités chrétiennes, aux Yezidis et bien d’autres. »

ARTICLE

Le siège de La Rochelle 1628. L’échec des flottes anglaises, une confiance trahie.

de Pierre RIDEAU

Du Siège de La Rochelle  du 10 septembre1627 au  28 octobre 1628 , le « grand siège », on connaît les principaux protagonistes, le roi de France Louis XIII et Richelieu d’un côté et le roi d’Angleterre Charles 1er et le duc de Buckingham de l’autre.

Entre eux, la ville de La Rochelle, avec son histoire déjà très riche puisque, dès 1140, elle a droit de justice et d’élire un maire. Son hôtel de ville, toujours debout, a d’ailleurs été édifié en 1298.

La Rochelle est devenue au fil du temps une place forte maritime prospère et qui dispose de pouvoirs extraordinaires dont celui d’armer une flotte militaire pour son propre compte.

La Réforme s’y est développée et la ville est aussi devenue une place forte protestante.

L’Edit de Nantes, signé en 1585, permet une relative accalmie dans les tensions inter-confessionnelles, ici comme partout en France, mais la mort d’Henri IV en 1610 les ravive.

Les conflits entre la ville et le pouvoir royal reprennent, des affrontements ont lieu, en 1621, sur terre et sur mer, avec même déjà un semblant de siège mais, après les échecs rochelais, un édit de paix est signé en 1626, qui garantit la liberté religieuse à la Rochelle mais lui impose de réduire ses moyens de défense, en particulier de renoncer à sa flotte militaire.

En 1627, 28 000 habitants y résident avec leurs représentants dont le maire Jean Guiton, qui veulent conserver des privilèges dûrement acquis et qui, dans ce nouveau bras de fer avec le pouvoir royal, comptent sur le soutien anglais qui leur a été promis, car, en effet, tensions, intrigues, défiance, aventures personnelles et ambitions ont sapé la paix de 1626 et les princes du « parti » huguenot, de Rohan et Soubise, ont  convaincu le Roi d’Angleterre d’armer une flotte pour « protéger ses coreligionnaires » menacés…Nous sommes en juillet 1627.

On connaît l’issue : La Rochelle vaincue après 13 mois de siège et 20 000 victimes de la faim.

S’agissait-il d’un conflit à caractère religieux ? Catholiques contre Protestants ?

Pour Richelieu le problème qui menace l’intégrité du royaume est le « parti » huguenot – dont la Rochelle est une place forte- et non la religion protestante. La flotte militaire de la Rochelle, l’usage qui peut en être fait contre le royaume et les liens particuliers de la ville avec l’Angleterre sont un problème, pas la religion de ses habitants.

Du reste, un édit de mars 1626, s’il confirme la possibilité de toutes réunions, assemblées, synodes…consacrés à la question religieuse, interdit en revanche qu’elles prennent le moindre caractère politique.

Les Rochelais protestants ne remettent pas en cause l’autorité du Roi de France catholique. Les Edits de 1626 y sont très favorablement accueillis.

Les équilibres européens ne reposent pas sur un critère confessionnel que d’ailleurs les alliances ignoreront largement avant, pendant et après le siège.

Des Princes allemands, le Danemark, la Suède protestants sont alliés de la France et de l’Angleterre. Les Rois catholiques de France et d’Espagne sont adversaires et l’Angleterre protestante est alliée de l’Espagne. 

On peut ajouter que des officiers catholiques servent dans la marine anglaise et que des Suisses protestants sont dans l’armée royale qui assiège la Rochelle.

Une première flotte est donc armée, elle sera suivie de deux autres mais les trois tentatives de la flotte anglaise pour secourir les Rochelais (du 20 juillet 1627 au 12 octobre 1627 sur l’île de Ré) (11 mai-7 juin 1628) et (29 septembre- 23 octobre 1628) vont échouer pour au moins quatre raisons

– le renfort militaire anglais répond à des objectifs dispersés et parfois contradictoires

Quel est l’objectif ? Pour Charles 1er, fixer les forces de Louis XIII à La Rochelle et l’empêcher de se déployer sur la façade atlantique. Pour le duc de Buckingham obtenir une victoire facile et de prestige pour conforter sa position auprès de Charles 1er. Pour la noblesse protestante du « parti » rochelais (Soubise, Rohan), contester l’autorité du Roi. Pour les Rochelais, garder leurs privilèges de ville commerçante.

– les Anglais ont une représentation inexacte voire faussée de la réalité

Alors qu’elle n’est pas centrale, la question religieuse est constamment mise en avant par les Rochelais pour convaincre les Anglais de les aider, par le roi anglais pour convaincre son Parlement de voter le financement de la guerre et Richelieu fait de même pour convaincre les Etats européens – y compris protestants- de soutenir la France.

Charles 1er ignore l’état de sa marine et fait aux Rochelais des promesses impossibles à tenir sur le nombre et la qualité des vaisseaux .

– il ignore aussi la réalité de la guerre, trompé par les messages triomphants de Buckingham

– les députés rochelais minimisent, auprès des Anglais, la réalité de la digue et exagèrent la réalité de l’adhésion des Rochelais à la guerre (aux Rochelais, ils font craindre des représailles terribles en cas de soumission…).

– la préparation de l’armée de secours anglaise est largement improvisée

Les bateaux anglais ne sont jamais en nombre suffisant ni de bonne qualité,  il faut enrôler de force pour fournir marins et soldats dont beaucoup, n’étant pas payés, se mutinent ou désertent avant le départ de Portsmouth. L’approvisionnement est négligé (on imagine des victoires rapides !), les canons ne sont pas adaptés et beaucoup d’officiers ne sont pas prêts à risquer leur navire dans un combat mal préparé, en revanche, ils n’hésiteront pas à quitter l’escadre pour attaquer des bateaux de commerce inoffensifs.

-une stratégie erratique et un leadership défaillant

Buckingham, (1ère expédition) au lieu d’attaquer les faibles forces royales du fort Louis à La Rochelle en juillet 1627, débarque sur l’île de Ré. Il assiège Saint-Martin sans attaquer d’abord les troupes retranchées au fort de La Prée.

Il n’anticipe pas une possible retraite et ne fortifie pas le pont de repli qui relie l’île de Loix à l’île de Ré  -ce que ses soldats paieront cher-, de plus, il tergiverse sur la date du repli ce qui laisse le temps aux troupes françaises de débarquer sur l’île et de le pourchasser.

Denbigh (2ème expédition) arrive le 11 mai 1628 et repart le 18, les cales pleines des vivres destinés aux Rochelais. Il dira ne pas avoir voulu risquer les bateaux du Roi dans ce combat !!

Le chef de la 3ème expédition, Lindsey, est le seul des trois à avoir une expérience militaire mais il se heurte au refus de ses capitaines de s’engager dans le combat sauf pour tirer quelques boulets à une distance qui les met  hors de portée des canons français. Il rentre en Angleterre sans rien faire. 

Toutes ces approximations créent des réactions en chaîne négatives car les échecs répétés des flottes anglaises fragilisent le roi Charles 1er, nourrissent la haine du « peuple » anglais contre Buckingham, et affaiblissent la cause rochelaise auprès du Parlement anglais. L’armée anglaise se délite, les désertions et mutineries sont nombreuses.

Par ailleurs, ces errements plongent les Rochelais dans une confusion qu’ils paieront très cher. Dès le 11 mai, devant l’inertie de leurs « alliés » anglais, ils demandent, en vain, au maire Guiton de négocier avec Richelieu. Plus tard, au contraire, confiants dans les promesses anglaises, ils refusent les propositions de Louis XIII et Richelieu les 16 août et 8 septembre pour mettre fin au siège. Au fil des jours, l’unité se fissure, Guiton reste inflexible, mais à partir de septembre, 3 à 400 Rochelais meurent chaque jour.

Des objectifs contradictoires, une représentation inexacte du réel, de l’improvisation dans la préparation et l’exécution, des acteurs sans motivation et un leadership défaillant…

Il aurait fallu un miracle pour inverser la dynamique négative, or, pendant ce temps,

Richelieu a eu le temps de réduire ses incertitudes sur les soutiens à la France par une intense activité diplomatique et de réduire les vulnérabilités de sa position militaire en construisant la digue qui finit d’isoler la Rochelle..

L’argument confessionnel a été largement utilisé par tous les protagonistes de cet épisode historique avec une sincérité et un impact qui semblent varier selon qu’on soit proche ou non des centres de décision.

La géopolitique pour les Etats, les ambitions personnelles des uns, les stratégies économiques des autres, figurent parmi les éléments qui brouillent les cartes qu’il faut jouer pour obtenir l’adhésion des forces nécessaires à la défense de ses intérêts.

Buckingham, Charles 1er, Louis XIII, Guiton, les habitants de la Rochelle et les marins anglais n’obéissent pas aux mêmes arguments.

Mais, à la fin, quelqu’un paye la note des arguments tronqués et falsifiés.

Ici, près de vingt mille habitants de la Rochelle. 

Pierre Rideau 18 septembre 2020

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