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Une digue républicaine qui contraint la vie sociale?

PRESENTATION

« …on cherche aussi à poser une digue « républicaine », en utilisant ce terme à la manière d’une incantation abolissant la contradiction« 

« On dit désormais républicain pour ne pas dire décence, tout comme on dit République pour ne pas parler de la France »

extraits d’une tribune que nous vous proposons.

L’auteur, sociologue formé à l’UQAM, universitaire, essayiste et chroniqueur québécois, d’orientation indépendantiste et conservatrice, interroge : Les normes implicites sur lesquelles s’appuie une société, des évidences qui commandent la vie commune suffisent elles ? An nom du contrat social doivent elles être explicites et écrites ?

TRIBUNE

Républicain, républicain, républicain !

Mathieu Bock-Côté · sept. 26, 2020

Étonnante époque qui transforme les évidences, qui voit partout des provocations scandaleuses. Depuis la nuit des temps, il allait de soi qu’une femme a des règles et qu’un homme n’en a pas. Il n’en est plus ainsi, comme l’a découvert ces derniers temps J.K. Rowling. Qui l’affirme maintenant se fera accuser de transphobie. De même, en France, rappeler aux élèves d’un lycée qu’ils ne devraient pas se présenter en classe avec la tenue qu’ils choisissent pour sortir en boîte de nuit vaut d’être accusé de propos sexistes. Ce mauvais sort a frappé Jean-Michel Blanquer, depuis quelques jours, pour avoir risqué cette évidence, de manière quelque peu ampoulée, il est vrai, en invitant la jeune génération à aller à l’école en « tenue républicaine ».


La formule fait sourire mais ouvre sur une polémique plus importante qu’il n’y paraît, dans l’usage que Blanquer fait du terme « républicain », qui devient le seul disponible pour désigner un comportement social recommandable au-delà des seules exigences du droit. On comprend ce que voulait dire le ministre, mais n’a néanmoins pas déclaré. On dit désormais républicain pour ne pas dire décence, tout comme on dit République pour ne pas parler de la France. Dans le lexique politique et médiatique, on ne connaît plus d’autre terme pour faire référence au monde commun, aux valeurs partagées, et même aux moeurs sur lesquelles s’appuyaient traditionnellement la vie sociale, au-delà de la diversité des partis et des préférences idéologiques. On pourrait presque parler d’un concept tout usage.


Il est aujourd’hui fréquent, en philosophie politique, de soutenir qu’une société repose sur une série de principes. L’angle mort de cette vision est pourtant évident. C’est dans la mesure où ces principes s’enracinent dans une culture qu’ils peuvent être revendiqués. Les droits présupposent une civilisation commune pour s’exercer, sans quoi, ils tendent à devenir autoréférentiel et s’emballent dans une logique qui en vient à désagréger la société en des milliers de désirs narcissiques qui s’absolutisent et qu’il devient criminel de contrarier. On pourrait parler des normes implicites sur lesquelles s’appuie une société, des évidences qui commandent la vie commune. Mais la conception dominante du contrat social s’est transformée. Aujourd’hui, elles doivent être explicitées intégralement au nom de la transparence.


Dès lors, la moindre norme qui autrefois s’imposait comme allant de soi passe désormais pour une contrainte discriminatoire. Il y a quelques années à peine, tous auraient compris comme allant de soi qu’un homme ne peut pas se tatouer intégralement au point de se donner l’apparence d’un zombie et espérer enseigner aux enfants. C’est la grandeur de la société libérale de tolérer l’excentricité, c’est le délire de l’égalitarisme postmoderne de vouloir redéfinir la norme à partir d’elle et même de s’y substituer. L’éthique de l’authenticité masque la volonté tyrannique de soumettre le monde à ses caprices en lui imposant ses codes. On notera que c’est aussi derrière cette éthique que s’avance l’islamisme en cherchant à légitimer le port du voile dans la logique de la société libérale alors qu’il porte en fait un programme ethno-religieux de conquête et de colonisation de l’espace public.


D’ailleurs, contre ce dernier, on cherche aussi à poser une digue « républicaine », en utilisant ce terme à la manière d’une incantation abolissant la contradiction. Les vêtements doivent être républicains. Les amitiés doivent être républicaines. Viendra probablement le jour où on souhaitera une météo républicaine, comme si ce mot avait le pouvoir d’anoblir toutes les réalités auxquelles on l’accole, à la manière d’une divine étiquette. Mais j’y reviens, on dit République pour ne pas dire France, comme si la première s’était substituée à la seconde ou en représentait la seule part légitime. On ne parle plus d’un peuple, d’un pays, d’une civilisation, mais d’un régime politique qui se prend pour un projet philosophique et qui est devenu un mot passe-partout.


C’est la décence élémentaire qui devrait définir la tenue des lycéens. C’est le bon sens qui rappelle qu’on ne peut pas être en même temps zombie et instituteur. Et c’est au nom de la France qu’on devrait obliger l’islam à prendre pli européen. Quant au droit des femmes de porter une jupe dans la rue, ce n’est pas un droit républicain mais le droit des Françaises de ne pas vivre en étrangère dans leur propre pays et de ne pas craindre les voyous qui veulent les soumettre. La République est un régime politique admirable et une conception exigeante de la démocratie mais elle ne saurait remplacer le substrat culturel d’un peuple. Elle a pour vocation de le mettre en forme politiquement. Elle ne saurait toutefois être la réponse exclusive à la décomposition du monde commun. Certaines pudeurs de langage exaspèrent et rendent le monde incompréhensible.


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