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Vivre en poíēsis: Marina TSVETAIEVA, ou conjurer les assauts du réel par la magie de la conscience

PRESENTATION

Après CHAR, AKHMATOVA, GARCIA LORCA, HOMERE, Pierre RIDEAU propose aujourd’hui, pour la Rubrique Vivre en poíēsis,

« un papier à propos de Marina Tsvetaïeva

autre domaine, autre univers.

Autant, on peut relier – plus ou moins- Akhmatova, Lorca et peut-être Char à leur époque et  leur environnement, autant cela n’a guère de pertinence ni de sens pour Tsvetaïeva.

Rien n’est commun chez cette femme, les mots pour parler d’elle peuvent même être insuffisants, on est dans une dimension hors norme.

Enfin, c’est ce que je ressens.

Mystique, un adjectif qui lui va bien. Tout sauf une illuminée.« 

« C’est un saut latéral qui projette sur nous Marina Tsvétaïeva » René Char, cité par Pierre RIDEAU

Dans le prolongement de l’article , nous vous proposons un poème ecrit en Français en 1921

ARTICLE de Pierre RIDEAU

Marina Tsvetaïeva

Certains poètes sont des êtres à part. Ils se consument à écrire les poèmes que nous lisons. Tout semble en ordre, ils écrivent, mais en réalité, ils sont en train de brûler leurs réserves. Ils brillent mais ils meurent, de leur propre main, et comme les astres, plus ils meurent, plus ils éblouissent et illuminent.

« De pierre sont les uns, d’argile d’autres sont, – Moi je scintille, toute argentine !» Tsvetaïeva vous salue bien !

Mais, comme s’il ne suffisait pas de se consumer par l’écriture, certains parmi eux, – sont-ils touchés par une sorte de grâce ? – vont explorer encore d’autres réserves, aller plus loin et plus profondément et nous révéler ce qui est déjà mais que sans eux, nous n’aurions pas su.

« Ils ont charge d’une nouvelle épiphanie. » Heidegger.

« Je sais tout ce qui fût, tout ce qui sera » Tsvetaïeva et Rilke qui lui écrit « Nous mettons un peu la main autour du cou des feuilles incueillies ».

Ils sauront dire mais il doivent aller, sans carte ni boussole, à ce qui permettra de dire, aller à l’oasis plus lointaine, à la nappe plus souterraine, au belvédère plus aérien.

Ou l’accueillir quand il se présente, peu importe sous quelle forme et un amour fera très bien l’affaire. Ou du moins, une possibilité d’amour et qu’il soit réciproque ou simplement réel n’est pas essentiel.

Pour d’autres, cette possibilité sera Béatrice, Lou ou quiconque car « qu’elle et si fine et si mortelle, que soit la blonde abeille «  (P. Valéry) , toute abeille fera l’affaire. Quand le poète s’appelle Marina Tsvetaïeva, ce sera Sonia, Constantin, Boris ou Rainer, ou autre, « Marina est mon prénom et trahir est mon affaire », mais l’idée de l’une ou de l’un suffira pour que Marina brûle.

Elle a besoin d’eux pour échapper à la pesanteur.

Rainer Maria Rilke, qu’elle n’a jamais vu ni rencontré, lui écrit, nous sommes en 1926, ils échangent des lettres et trois mois plus tard, elle demande « Est- ce que tu m’aimes encore ? ».

La question comprend la réponse. Oui ou non n’a vraiment pas grande importance. Elle n’a jamais vraiment cru qu’une rencontre serait possible avec Rilke et quand elle voit pour la première fois son autre amour idéal, Boris Pasternak, à Paris en 1935, c’est une non-rencontre. Il fallait simplement qu’ils soient pour que Tsvetaïeva écrive, et cela donne un échange inouï et, oui, des vers sublimes -et interchangeables- pour l’un,

« la pluie venait. Et j’ai pris tout le vent, – non, tout le nord dans mes bras. Et il s’appelait toi. »

ou l’autre « Mur et trou de glaise. Ecartés on nous a, tels deux aigles- »

mais cela donne surtout l’éblouissante et poignante Lettre du nouvel an écrite à Rilke dont elle vient d’apprendre la mort.

La mort, quelle mort ? Marina Tsvétaïeva enjambe la mort.

« Et si toi tu meurs c’est que la vie n’est pas la vie et que la mort n’est pas la mort, c’est que tout se brouille et lors de notre rencontre, je comprendrai »

Il faudrait aussi lire et relire le « Poème de la fin » dédié à un autre amour passionné, Constantin Rozdevitch, une hallucinante déambulation qui marque l’espace entre les versificateurs et les poètes, et au sein même des poétes, l’espace entre les médiateurs et les mystiques.

Bien sûr, sa poésie n’est pas que de requiems et vie n’est pas que de fantômes, quoique…

Partie de Russie pour retrouver son mari Serguei Efron, elle vit l’exil à Prague, Berlin et en France.  Son mari, perdu dans des jeux troubles, sera arrêté et exécuté en 1941 sous Staline, sa fille Irina dont elle a du se séparer, meurt de faim, ce sera une souffrance terrible « aucun mot ne peut signifier une mère qui perd son enfant », sa fille aînée Alia sera déportée au goulag en 1937 pendant 14 années, son fils Mour sera tué au front en 1944.

Mais qui était-elle ?

« C’est un saut latéral qui projette sur nous Marina Tsvétaeva » René Char.

Un saut, un bond, un tigre, un volcan ou une comète ? Sa poésie raye le ciel, griffe les vitres gelées, déplace les églises, renverse, bouscule et brûle ciel et neige, ce sont les mots d’un impossible renoncement, les mots d’un impossible à dire mais il y a tellement urgence à le dire ! 

« j’obéis à quelque chose qui tantôt me dirige, tantôt me commande, quand cela dirige, je discute, quand cela commande, je me soumets »

Avec qui ces moments de répit « j’aimerais vivre avec vous, vous seriez allongé tel que je vous aime, paresseux, indifférent, léger » ? Peut-être son mari, ou un de ses pairs, Akhmatova, Mandelstam, Brodski, Pasternak, comme elle intranquilles et toujours en tension.

Sa poésie utilise beaucoup les guillemets, des tirets qui hachent, agissent comme des raccourcis ou des éclairs, qui court-circuitent la phrase et l’empêchent de s’épanouir. Les point d’interrogation, les monologues syncopés abondent, Marina Tsvetaïeva est en état d’intensité perpétuelle, chez elle dans  son imaginaire et si dédaigneuse du réel.

 Il faut lire Tentative de jalousie  « Comment ça va la vie avec une autre ?…avec une d’ici-bas..c’est comment, sans divinités ?… »

En France, sa vie est difficile, elle est rejetée par les « Blancs », parce qu’elle reste libre, proclame son admiration pour Maiakovski et, sans adhérer à la révolution bolchevique, critique les Nobel de n’avoir pas décerné leur prix à Gorki. Revenue en Russie, à bout de tout mais, quand même, avec un bout d’espérance, elle est poussée au suicide par un comité d’ « écrivains » staliniens.

« la sotte pleure, ma journée est absurde, je suis exclue de naissance »

Exclusion qui est autre chose que l’exil car, malgré un attachement vrai à ses enfants et son mari, à la langue russe et à son pays, « je ne suis pas faite pour cette vie, je ne suis qu’un brasier ».

Un brasier qui purifie et dépouille de l’accessoire pour ne laisser que la poésie,

 « le premier millimètre d’air au-dessus de la Terre », le lieu où respirer est possible.

Elle meurt en 1941.

Lire Tsvetaïeva et découvrir le premier millimètre à parcourir…

Marina Tsvetaïeva Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie. nrf Poésie/ Gallimard

Marina Tsvetaïeva Rainer Maria Rilke Est-ce que tu m’aimes encore ? Correspondance. Rivages poche/ Petite Bibliothèque

Pierre RIDEAU

Nous vous proposons un poème ecrit en Français en 1921

La Neige

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre
,
Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave…
,
Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-folle !
,
Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-saoule
Rafale-la-pâle
Débride, dételle,
Désole, détale,
à grands coups de pelle,
à grands coups de balle.
,
Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.

Marina Tsvetaïeva

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