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La démocratie du «monde d’après»

PRESENTATION

Face à l’épidémie, nombres d’initiatives de terrain sont prises pendant que les autorités s’affairent à organiser une réponse publique souvent défaillante. L’un des enjeux du déconfinement pourrait consister à associer la voix des citoyens aux décisions gouvernementales.

Nous vous proposons la Tribune de  Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et Albert Ogien, sociologue, parue dans LIBERATION. Ils abordent des sujets fondamentaux qui « rejoignent » – ou l’inverse – les analyses de METAHODOS.

Sandra Laugier (née en 1961 à Paris) est une philosophe française qui travaille sur des questions de philosophie du langage, de philosophie des sciences, de philosophie morale, de philosophie politique et de genre. Elle est professeure de philosophie de classe exceptionnelle à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où elle est directrice adjointe de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (UMR 8103 CNRS, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Formée en philosophie analytique, elle a introduit et développé en France un certain nombre de nouvelles approches en philosophie : la philosophie du langage ordinaire, l’éthique particulariste inspirée de Ludwig Wittgenstein, le perfectionnisme moral, les recherches sur la désobéissance civile et la démocratie radicale, l’éthique féministe du care, et enfin les réflexions philosophiques sur la culture populaire et notamment les séries télévisées.

Albert Ogien (né le 21 décembre 1950) est un sociologue français. Il est directeur de recherche au CNRS, enseignant à l’EHESS et l’Université Paris VIII, et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS).

Ses travaux portent principalement sur l’ethnométhodologie, mais aussi sur l’analyse des pratiques de rationalisation et des systèmes d’information. Ses recherches portent aussi sur la sociologie de la connaissance en acte, la sociologie de l’action, l’analyse de la politique publique de santé, les formes du raisonnement gestionnaire dans le domaine politique et, plus largement, les habitudes et dispositions des acteurs sociaux.

« On ne change pas d’un coup »…pouvoirs, hiérarchie, relations sociales

« Et, si triste que cela puisse paraître, on ne change pas d’un coup les principes de pouvoir, de propriété, de hiérarchie qui organisent les relations sociales instituées et fondent les inégalités de droits, de statuts, de moyens d’action et de savoir qui caractérisent les sociétés contemporaines. », écrivent ils.

Considération er respect des citoyens dans la décision politique

« Un de ces aspects est la pratique de la démocratie. Pourra-t-on enfin pleinement admettre que les ressortissant·e·s d’un pays sont tout autant qualifié·e·s que les dirigeant·e·s et les expert.e.s pour apporter aux questions d’intérêt général des réponses au moins aussi appropriées et rationnelles que les leurs? »

« La lutte contre le virus reformule la question démocratique en un choix moral et politique: gouverner, est-ce agir de façon paternaliste vis-à-vis de populations naturellement tenues pour «irrationnelles» et auxquelles il convient d’imposer des règles dont l’application est gagée sur la répression; ou est-ce favoriser la responsabilité et la compétence des individus et leur souci de la sécurité collective tel qu’il s’exprime dans les actions engagées pour épargner la misère, les douleurs et les vies? »

Et de conclure… sur des formes de représentation et de délégation qui abolissent le monopole de pouvoir

« Le «monde d’après» sera-t-il celui d’un gouvernement organisé en concertation avec l’expérience des citoyen.ne.s, qui ont collectivement révélé leur capacité à prendre en charge une situation impossible, où l’assurance martiale des gouvernants a constamment été laminée par le spectacle de leur impuissance et leurs errements?« 

De quoi le mot “Dégage” est-il le symptôme ?

ARTICLE

La démocratie du «monde d’après»

Par Sandra Laugier et Albert Ogien, 29 avril 2020 Libération

L’enfermement de plus de la moitié de l’humanité et la mise à l’arrêt d’une grande partie de la vie économique de la planète ont placé au cœur du débat public la question du «monde d’après». L’épidémie est bien sûr une occasion propice à l’examen de conscience, aux mises en cause des décisions passées, aux règlements de compte idéologiques. Dans cet exercice de prospective, on peut tout de même s’épargner un travers : faire et dire comme s’il était vraiment possible d’écrire sur une page blanche, de tirer des plans sur une autre comète et de réinventer la société de fond en comble. Les formes de vie dans lesquelles nous avons pris l’habitude d’évoluer – tous ces univers d’action qui composent le quotidien – sont aussi un ensemble de certitudes sédimentées, indisponibles à une révision d’ensemble. Et, si triste que cela puisse paraître, on ne change pas d’un coup les principes de pouvoir, de propriété, de hiérarchie qui organisent les relations sociales instituées et fondent les inégalités de droits, de statuts, de moyens d’action et de savoir qui caractérisent les sociétés contemporaines.


Le «monde d’après» sera différent, forcément. Comme après la révolution iranienne de 1979, la chute du mur de Berlin en 1989, le 11 septembre 2001, la crise des subprimes en 2008, les occupations de places de 2011, les attentats de novembre 2015, ou l’élection de Trump. Quant à savoir comment, les paris sont ouverts. Et ils le sont d’autant plus que les transformations qu’on nous annonce devraient bouleverser de multiples aspects de l’ordre social : santé, travail, production, climat, environnement, éducation, etc.

Un de ces aspects est la pratique de la démocratie. Pourra-t-on enfin pleinement admettre que les ressortissant·e·s d’un pays sont tout autant qualifié·e·s que les dirigeant·e·s et les expert.e.s pour apporter aux questions d’intérêt général des réponses au moins aussi appropriées et rationnelles que les leurs?

L’infinité des initiatives de terrain

Nos manières de réagir à la menace que porte le virus ont subitement dévoilé les innombrables arrangements que les gens bricolent afin de garantir ces conditions sociales et vitales de coexistence et de reconduction d’une collectivité qui, d’ordinaire, demeurent inaperçus – tant nous nous sommes accoutumés à ne porter attention qu’aux agissements de ceux et celles qui gouvernent, tant sont invisibles ceux et surtout celles qui assurent la vie commune.

L’épidémie a également révélé le contraste entre d’un côté des autorités (les gouvernements, épaulés par des comités de scientifiques et de spécialistes en tout genre et éclairés par les avis de lobbyistes de toutes obédiences) qui s’affairent à organiser une réponse publique au péril sanitaire et à se valoriser dans le processus; et de l’autre, l’infinité des initiatives de terrain (de plus ou moins grande dimension) visant à prendre soin des problèmes concrets que la contagion et ses conséquences posent aux individus, avec l’aide de ces autorités ou souvent à l’écart, voire à l’encontre, de leurs directives. Les exemples sont légion: les gouverneurs des Etats-Unis ou du Brésil qui contestent les annonces de leur président; les régions et les municipalités qui pallient l’absence de l’Etat pour la fourniture de masques, de tests ou de traitements; les Ephad qui décident de se fermer au monde sans que les gouvernements ne l’aient exigé; les réseaux de solidarité qui se constituent pour prendre en charge les plus vulnérables; les équipes hospitalières qui organisent leur activité par elles-mêmes.

L’épidémie crée un monde de démocratie épistémique où tout type d’action visant à préserver la vie, une vie, a sa justification et sa légitimité. C’est un peu ce qui se passe avec l’hydroxychloroquine, dont l’inutilité et la nocivité sont dénoncées par les sommités, mais qui est délivrée dans les cabinets comme à l’hôpital, devenue sans validation officielle un recours – dont l’armée française s’est dotée «à toutes fins utiles» (et pour ne pas être à la traîne lorsque tout le monde en voudra, comme ce fut le cas avec les masques et les tests PCR). Ou ce qui se passera avec l’obligation scolaire qui, en contradiction avec son principe même, va être laissée à l’appréciation des parents.

Compter avec l’expérience des citoyen.ne.s 

La lutte contre le virus reformule la question démocratique en un choix moral et politique: gouverner, est-ce agir de façon paternaliste vis-à-vis de populations naturellement tenues pour «irrationnelles» et auxquelles il convient d’imposer des règles dont l’application est gagée sur la répression; ou est-ce favoriser la responsabilité et la compétence des individus et leur souci de la sécurité collective tel qu’il s’exprime dans les actions engagées pour épargner la misère, les douleurs et les vies? Bien avant que l’épidémie ne la mette à l’épreuve, la démocratie représentative avait déjà intégré la nécessité de dispositifs permettant de prendre en compte la voix des citoyen·ne·s et de les associer à l’activité de gouvernement – même si, comme en attestent les travaux de la Commission nationale du débat public, cette participation, souvent cantonnée à ce qu’on appelait dans le monde d’avant «questions de société» (santé, pauvreté, budgets locaux, aménagement urbain, transports, etc. tout ce que l’on reconnaît maintenant comme essentiel) n’avait pas de caractère réellement décisionnel. Une étape a été franchie avec la Convention citoyenne pour le climat, dont il sera intéressant de voir le sort qui sera réservé à ses propositions.

Le «monde d’après» sera-t-il celui d’un gouvernement organisé en concertation avec l’expérience des citoyen.ne.s, qui ont collectivement révélé leur capacité à prendre en charge une situation impossible, où l’assurance martiale des gouvernants a constamment été laminée par le spectacle de leur impuissance et leurs errements? Et saura-t-on adopter des formes de représentation et de délégation qui abolissent le monopole de pouvoir dont se prévalent aujourd’hui ses détenteurs officiels et instituer une méthode de gouvernement dans laquelle le point de vue de chacun et chacune compte autant que celui de n’importe quel autre? Ce pourrait être l’un des enjeux du déconfinement du raisonnement politique.

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