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« Cancel culture »: «Balance ton père» Eric BRION – «La haine en ligne» David DOUCET


INTRODUCTION

Deux ouvrages à découvrir

En septembre et mi-octobre sont sortis les livres d’Eric Brion, Balance Ton Père (JC Lattès), et de David Doucet, La Haine en ligne (Albin Michel).

Le premier raconte les menaces, insultes et l’ostracisation professionnelle et privée vécue après les accusations de Sandra Muller, qui a lancé le mouvement #BalanceTonPorc.

Le deuxième est une enquête journalistique sur le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux, avec de multiples études de cas. Voici, ci après l’introduction, l’article que 20 Minutes leur ont consacré.

La Cancel Culture, soupcon, violence

METAHODOS a deja publé sur ces questions:

https://metahodos.fr/2020/06/27/sommes-nous-en-train-de-developper-une-societe-du-soupcon/

https://metahodos.fr/2020/06/27/cancel-culture-une-violence-au-nom-dun-monde-meilleur/

https://metahodos.fr/2020/08/01/le-new-york-times-symbole-du-totalitarisme-bien-pensant/

Tais-toi ou disparais ! » : comment la « cancel culture » s’est imposée

Boycotts, humiliations, mises au pilori… La cancel culture, ou « culture de l’annulation », se répand, portée par les réseaux sociaux. Nouvelle censure, ou arme pour renverser les rapports de pouvoir ?

Thomas Mahler  faisait dans l’Express en septembre le récit suivant.

« Notre civilisation a sans doute basculé le 20 décembre 2013. Ce jour-là, la vie de Justine Sacco se fracasse en onze heures, soit le temps d’un vol entre Londres et Le Cap. « Départ pour l’Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche ! », tweete la trentenaire. En dépit de ses modestes 170 abonnés, elle devient le sujet n°1 des discussions sur ce réseau social. Même Donald Trump y va de son commentaire indigné ! Alors qu’elle sort de l’avion en Afrique du Sud, Justine Sacco se retrouve lâchée par son employeur, reniée par sa famille et refusée par les employés de l’hôtel où elle devait dormir. Elle a été « effacée », sans même pouvoir expliquer que sa (mauvaise) blague visait à se moquer de sa situation de privilégiée occidentale. 


Sept ans plus tard, le terme cancel culture est sur toutes les lèvres. A l’aide du boycott, de l’humiliation, de la mise au pilori, cette « culture de l’annulation », penchant de l’époque pour l’excommunication, vise à ruiner la carrière de personnes soit en raison de comportements privés avérés ou supposés, comme pour Roman Polanski ou Woody Allen, soit afin de punir des déclarations publiques. Le cas J. K. Rowling est emblématique. Après avoir longtemps incarné une figure consensuelle, féministe et de gauche, l’auteure de Harry Potter voit aujourd’hui des fans brûler ses livres du fait de positions jugées transphobes (voir page 27). 

Mais la cancel culture, c’est aussi la déprogrammation d’événements (Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, une conférence de Sylviane Agacinski) ou l’effacement post-mortem par la mise à bas de statues selon des critères actuels. Pour Laure Murat, historienne à l’université de Californie à Los Angeles, « sur le principe, il s’agit ni plus ni moins de lancer des alertes et de boycotter, ce qui est un droit politique. Telle société utilise des slogans racistes ? Annulons-la ! Telle personnalité a eu des propos homophobes ? Annulons-la ! Ce raccourci signifie : soyez responsable de ce que vous faites et assumez ce que vous dites ou nous vous retirons notre soutien, ce qui est notre seul pouvoir. Avec des méthodes radicales, souvent contestables, comme le cyberharcèlement ou le tribunal médiatique. « 

Armand Flax

ARTICLE


« Balance Ton Père » d’Eric Brion et « La haine en ligne » de David Doucet luttent contre la « cancel culture »

05/11/20 Aude Lorriaux 20 Minutes

Deux livres récents témoignent de la notion de « cancel culture » qui fleurit dans les conversations, un phénomène dont les contours sont encore flous. Ces livres racontent la violence subie après avoir, pour l’un de ses auteurs, tenu des propos sexistes, et pour l’autre, fabriqué un canular et appartenu à un groupe Facebook dont certains membres ont été accusés de cyberharcèlement. Ce sont les livres d’Eric Brion, Balance Ton Père (JC Lattès), et de David Doucet, La Haine en ligne (Albin Michel).


Balance Ton Père raconte comment son auteur, accusé de harcèlement sexuel par Sandra Muller sous le hashtag #BalanceTonPorc, a vu ses amis, ses employeurs, sa compagne, lui tourner le dos. L’ex-patron d’Equidia avait déclaré cinq ans plus tôt à la journaliste indépendante, après une soirée arrosée à Cannes, cette phrase, que l’intéressée publia sur Twitter : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit »

« Ostracisation professionnelle »

Aussitôt, les réactions se déchaînent sur lui. « Espèce de gros porc, tu devrais être en prison », lui dit l’un. « Les violeurs comme toi, on va s’en occuper », lui balance une autre personne, selon les témoignages relatés dans le livre. Un tsunami, explique-t-il, qui oblige sa fille à effacer toutes les photos de son père sur ses réseaux sociaux. Qui lui fait craindre pour sa famille : « On sait où sont vos filles, on va s’en occuper ! », lui lance un twitto.

Eric Brion parle aussi d’« ostracisation professionnelle ». Son téléphone ne sonne plus, ses rares rendez-vous se font à distance, plus personne ne veut être vu en sa compagnie. Sa compagne prend la porte au bout d’un mois, certains de ses amis coupent les ponts. Le monde s’écroule autour de lui et Eric Brion dit penser au suicide.


Un an et demi plus tard, la justice estimera qu’il ne s’est pas rendu coupable de harcèlement sexuel. La défense de Sandra Muller, qui arguait qu’une source, pour un journaliste, est une relation de travail, n’a pas convaincu les juges.

Un canular et des enquêtes

La Haine en ligne n’est pas un témoignage, ou seulement dans son préambule, de ce qu’a vécu David Doucet. Rédacteur en chef aux Inrocks, le ciel lui est tombé sur la tête un vendredi 8 février, quand il voit le hashtag #LigueDuLol monter sur Twitter, à la suite d’un article de Libération. Le hashtag fait référence à un groupe de journalistes et communicants sur Facebook, dont certains sont accusés de cyberharcèlement sur des consœurs journalistes, et qui formaient, de l’avis de chercheuses et journalistes, un « boys club », un lieu de pouvoir et d’entre-soi masculin. Les langues se délient et les révélations sur ce sujet sont saluées comme le #MeToo des médias.

David Doucet, qui a appartenu pendant moins de deux ans à ce groupe, est particulièrement visé quand l’un des canulars qu’il opéra sur la youtubeuse Florence Porcel ressurgit.


En 2010, David Doucet avait appelé Florence Porcel, alors tout juste diplômée d’une école de journalisme, en se faisant passer pour le rédacteur en chef d’une émission de télévision souhaitant la recruter.

L’enregistrement du canular diffusé sur les réseaux sociaux a été « dévastateur » pour elle, raconte Florence Porcel, qui revit le traumatisme lorsqu’elle reçoit neuf ans plus tard des excuses de l’intéressé : mains qui tremblent, respiration et rythme cardiaque accélérés…


David Doucet a été mis à pied puis licencié à la suite notamment d’enquêtes du journal Le Monde et de Mediapart dans la foulée de ces révélations, cette dernière affirmant, avec de nombreux témoignages à l’appui, que « certaines méthodes de la Ligue du LOL semblent avoir contaminé la rédaction », en décrivant un management malveillant et une ambiance de « flicage » (plus tard, une enquête du journaliste Jean-Marc Manach a essayé d’en donner une autre image). Après son licenciement, David Doucet voit les mails se raréfier, ses forces s’affaiblir et son espace se boucher. Ses débuts dans l’émission Touche pas à mon poste sont aussitôt bloqués par une nouvelle vague de critiques.

Des dizaines de personnes « annulées »

Pour tourner la page (et peut-être aussi dans la perspective de son procès aux Prud’hommes), David Doucet a choisi de raconter non pas seulement son témoignage, mais celui de dizaines d’autres personnes « annulées » pendant un temps : les gérants d’un Super U, contraints de quitter leur travail après que des photos d’eux posant en safari près de dépouilles d’animaux sauvages ont été déterrées. L’écrivain et blogueur Mehdi Meklat, lâché par sa maison après la découverte de son double homophobe, raciste et sexiste, sur les réseaux sociaux.

La chroniqueuse Julie Graziani, qui subit des menaces de viol et de meurtre après des déclarations très peu empathiques au sujet d’une mère au smic.


Et aussi Jade et Elyse, victimes de revenge porn ; l’acteur Philippe Caubère, accusé de viol puis blanchi par la justice ; ou encore Mennel, l’adolescente candidate au télécrochet de The Voice dont la vie a été bouleversée après que des militants du Printemps républicain ont exhumé certains de ses messages complotistes rédigés quand elle avait 14 ans.


David Doucet conclut son livre en laissant la parole à Jameela Jamil, actrice de la série The Good Place : « Ce que nous recherchons parfois dans notre société, c’est la pureté morale et nous ne la trouverons jamais. Tout ce que vous pouvez trouver, c’est le progrès et non la perfection et c’est ce que nous devrions tous viser.

Il y a dix ans, ma pensée était problématique et il y avait beaucoup de choses que je ne savais pas et que je ne comprenais pas. Si j’avais été annulée à ce moment-là, je ne serais jamais devenue quelqu’un qui passe toute sa vie à se battre pour les droits des personnes marginalisées et qui est maintenant en mesure de demander à Instagram et Facebook de changer leurs habitudes ».

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