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«Institutionnaliser des mémoires séparées ne pourrait déboucher que sur des destins contraires»

PRESENTATION

Le chef de l’État veut établir une liste de 300 à 500 noms de personnalités de couleur pour y puiser les noms des futures rues ou statues de notre pays. Gaël Nofri y voit une séparation qui n’a pas lieu d’être au sein de la mémoire collective, qui est affaire de génie et pas de couleur de peau.

Gaël Nofri est adjoint au Maire de Nice et Conseiller Metropolitan NCA. Il a notamment écrit Une histoire des révolutions en France (éd. du Cerf, juin 2018).

ARTICLE

«Institutionnaliser des mémoires séparées ne pourrait déboucher que sur des destins contraires»

FIGARO – Par Gaël Nofri

À l’occasion de son interview par le média «Brut» le chef de l’État a déclaré vouloir établir, d’ici mars, une liste de 300 à 500 noms de personnalités noires ou arabes afin de disposer d’un «catalogue» destiné à y puiser les noms des futures rues ou statues qui viendront structurer notre espace public.

Au-delà de la forme – dresser des listes sur la base d’un critère racial, sélectionner des individus en raison de leur couleur de peau ou de leur origine qui a de quoi surprendre, cette annonce interpelle quand au projet politique et à la vision de la Nation qu’elle implique. En effet, si Emmanuel Macron a rappelé dans des termes clairs et sans ambigüité son refus de s’inscrire dans la conception indigéniste de l’Histoire, de voir déboulonner nos statues ou débaptiser nos rues, le parti pris présidentiel n’en témoigne pas moins d’un bouleversement profond de notre rapport à la mémoire nationale et d’une remise en cause de nos valeurs.

Selon le locataire de l’Élysée, il convient de ne rien retirer à notre Histoire Nationale, mais il souhaite en revanche que notre mémoire collective procède désormais de la «conjugaison» – selon ses propres mots, de l’adition – pour témoigner plus justement de sa pensée- des «histoires un peu fragmentées, fracturées» que sont la colonisation et l’immigration. Ainsi, le refus louable de faire de la mémoire nationale un lieu de conflit et de confrontation justifie, dans son esprit, que celle-ci devienne le nouveau champ d’expansion du syncrétisme macroniste, ce fameux «et en même temps» qui intègrerait à l’Histoire de la France celle d’apports extérieurs.
Ces héros sont honorés eu égard à la place qu’ils tiennent dans notre mémoire nationale non en considération de leur couleur de peau

Il ne s’agit pas ici de rappeler le souvenir et les mérites de héros oubliés ou d’individus injustement passés sous silence du fait de leurs origines, soulignons d’ailleurs qu’il n’y a jamais eu d’ostracisme dans ce domaine dans notre pays et que nos villes de France rendent souvent hommage à des personnalités admirables issues d’horizons divers tel Alain Mimoun, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Joséphine Baker, Félix Eboué, Toussaint Louverture ou encore Alexandre Dumas pour ne citer que les plus connus. Mais ces héros, sont honorés eu égard à la place qu’ils tiennent dans notre mémoire nationale non en considération de leur couleur de peau ou de leur rattachement à une dynamique historique étrangère.

Là se situe la différence avec le projet évoqué par le chef de l’État dans la droite ligne de l’historien militant Pascal Blanchard, largement cité par Emmanuel Macron. Ce dernier consiste non en un rééquilibrage venu réparer une discrimination qui n’a jamais existé, mais au contraire à importer d’autres personnalités, témoignages d’autres histoires qui viendraient cohabiter, coexister, dans notre espace public avec l’Histoire de France et ses figures. Il s’agit donc, ni plus ni moins, que de créer des mémoires communautaires qui participent à d’autres dynamiques, d’autres identités.

Or, la mémoire d’un peuple, c’est son identité et son génie, c’est son présent plus encore que son passé, c’est aussi les clés d’un avenir qui lui ressemble. «Nous sommes les fils de ceux qui par l’effort d’une nationalité héroïque, ont fait l’ouvrage du monde» écrivait avec sa verve Jules Michelet dans son ouvrage célèbre Le Peuple.

Communautariser les mémoires c’est détruire notre modèle national, notre exigence française et nos valeurs républicaines. C’est renvoyer chacun à ses origines, le renfermer sur un passé indépassable qui en déterminerait l’identité et en conditionnerait l’avenir. C’est interdire aux «minorités visibles», aux citoyens issus d’une certaine immigration, l’accès à la pleine Citoyenneté Française. C’est nous priver d’horizons communs.
Prenons garde à ce que des apprentis sorciers ne viennent pas institutionnaliser des mémoires séparées qui ne pourraient déboucher que sur des destins contraires.

La France a toujours procédé d’un idéal contraire à cet esprit: celui de l’assimilation non de l’intégration. Chez nous tous sont citoyens d’une même Nation, car tous se trouvent situés dans le même temps et le même espace par leur appartenance choisi à la communauté, tous s’identifient à un même génie hérité d’une même Histoire… à une identité. Les immigrés d’origine italienne venus en début du siècle en France n’ont jamais eu leur place Sforza ou la statue d’un quelconque doge de Venise… ils ont appris «1515: Marignan» et ont vibré aux exploits de François 1er et de Bayard car ils étaient Français. Pleinement, totalement et exclusivement Français.

Pourquoi faudrait-il, par exemple, aujourd’hui laisser à penser que certains Français, en raison de leurs origines, seraient des colonisés d’hier et que d’autres seraient, eux, des coloniaux? Parler par une autre voix que celle de la France à des individus que l’on voudrait voir s’identifier à elle, c’est se condamner au mieux à l’échec, au pire à la guerre civile. C’est les abandonner à une insoluble crise d’identité. L’histoire de la France, celle de tous les Français, par delà leurs origines, leurs races ou leurs religions c’est notamment celle d’un empire colonial, avec ses pages de gloire et ses moments plus sombres dont nous sommes collectivement les héritiers.

À l’heure où notre Nation apparaît éclatée, de plus en plus menacée dans sa cohésion et par la même dans sa capacité à se projeter dans l’avenir, méfions nous des aventures hasardeuses qui en réécrivant notre mémoire condamnent ce que nous sommes. À l’heure où certains entendent, à juste titre, lutter contre les «séparatismes intérieurs», prenons garde à ce que des apprentis sorciers ne viennent pas institutionnaliser des mémoires séparées qui ne pourraient déboucher que sur des destins contraires.

Hegel pouvait écrire que «aucune puissance ne peut détruire l’Esprit d’un peuple soit du dehors, soit du dedans, s’il n’est déjà lui-même sans vie, s’il n’a déjà dépéri» ; l’Esprit de l’idéal français ne se fracturera pas tant que nous demeurerons unis par un présent du passé partagé.

1 réponse »

  1. Changer le nom des rues ? « Chaque maire est libre de faire ce qu’il souhaite ! »Diversité

    Par Pierre Coudurier Marianne

    Publié le 11/12/2020 à 10:00

    Le gouvernement veut proposer un registre de noms issus de la diversité pour rebaptiser rues et statues. Or les municipalités qui sont décisionnaires dans ces démarches souvent complexes, voire clivantes, s’inquiètent d’une forme d’ingérence.

    « La République ne déboulonnera pas de statues. » Ainsi parlait Emmanuel Macron en juin dernier, en plein débat sur la mémoire, dans le sillage de l’affaire Georges Floyd. Six mois plus tard, le chef de l’Etat ménage davantage la chèvre et le chou. « Il y a toute une part de notre histoire collective qui n’est pas représentée, et il y a toute une part de notre histoire qui parle à notre jeunesse qui est noire (..) maghrébine et qui a ses héros, simplement on ne les a pas reconnus, on ne leur a pas donné une place » déclarait-il sur Brut le 4 décembre.
    Pour y remédier, un comité scientifique s’attache à recueillir des noms issus de la diversitépour alimenter un recueil qui « sera accessible par tous les citoyens (y compris les élus des collectivités locales) gratuitement via un site internet dédié » indique le ministère de la ville. Qu’en pensent les décisionnaires… c’est-à-dire les maires ?

    QUI DÉCIDE DU NOM DES RUES ?

    D’une commune à l’autre, le processus pour baptiser ou débaptiser une rue reste sensiblement le même. « Chez nous, les habitants peuvent envoyer des demandes à une commission des noms de rues qui statue sur dossier » explique l’ancien maire de Quimper, Ludovic Jolivet. À Saint-Mammès (Seine-et-Marne), l’édile Joël Surier sollicite au préalable tous les agents de la mairie. « C’est après avoir perçu un certain engouement de la population autour du projet, que je décide de le porter jusqu’au conseil municipal. » Exemple pour une école qui a changé d’identité : « Elle a pris le nom d’un ancien maire de la ville qui est beaucoup intervenu auprès de cette école maternelle, et nous lui rendons hommageainsi » précise-t-il.

    À Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), plusieurs associations font remonter les propositions à la mairie. Le maire Arnaud Péricard dit « s’entourer de quelques élus, d’habitants et historiens de la ville » afin de « sentir si l’idée vaut le coup d’être menée » avant de la défendre.

    Globalement, les municipalités prennent des décisions consensuelles pour éviter les polémiques.

    DÉBAPTISER C’EST COMPLIQUÉ

    Les municipalités que Marianne a questionnées ne sont guère convaincues par l’initiative présidentielle. « Débaptiser Diderot ou Camus pour quelqu’un d’autre, ça peut attirer les partis pris communautaires » s’inquiète Joël Surrier. Plus sévère encore, Ludovic Jolivet juge : « À travers ce mécanisme on veut oublier l’histoire en déboulonnant, c’est l’esprit de l’immédiateté. »

    À ces réticences s’ajoutent celles, quasi systématiques des résidents, qui doivent changer toutes leurs coordonnées administratives si le nom de leur rue vient à changer.

    Pour Nicolas Ofenstadt, maître de conférences HDR à l’Université de Paris-I « Il arrive que les actions de destructions provoquent aussi des rancœurs et du ressentiment : on le voit par exemple pour certains monuments emblématiques de l’ex-RDA. On peut aussi apaiser sans déboulonner ou débaptiser, par exemple en rajoutant, un autre monument ou une autre rue, en faisant jouer des contrepoints, par exemple avec une œuvre d’art. »

    Cette volonté de changer les noms se perçoit davantage dans des villes portuaires françaises marquées par l’esclavage. À Bordeaux, l’organisation Mémoires et Partages fût le fer de lance du combat pour « débaptiser le racisme ». Mais pour l’écrivain Karfa Diallo, « il vaut mieux instruire l’histoire que rebaptiser des symboles. » Il voit cependant d’un bon œil l’annonce gouvernementale qui pourrait « favoriser l’intégration et permettrait d’équilibrer l’histoire de manière symbolique. »

    À Villiers-le-Bel (Val-d’Oise), c’est un hôpital qui a changé de nom. Il portait auparavant celui de Charles Richet, un ancien prix Nobel qui était également l’auteur d’ouvrages marqués par une pensée eugéniste et raciste. « À la demande des habitants, nous avons milité auprès de l’APHP pour changer le nom de cet hôpital » explique un porte-parole de la mairie. Le nom de Adélaïde-Hautval, ancienne médecin et résistante, a été choisi.

    QUELS NOUVEAUX NOMS ?

    De nombreuses mairies baptisent de nouvelles structures en répondant à une volonté de féminiser davantage l’espace public. « Seulement 10 % des bâtiments et rues ont des noms féminins, changer cela est mon premier combat » explique Arnaud Péricard, à Saint-Germain-en-Laye.

    Même démarche à Brest : « Nous avons déjà intégré cette mécanique au sein de commissions paritaires » nous indiquent les services de la mairie.

    Au conseil de Paris, depuis 2014, la proportion de voies parisiennes portant le nom d’une femme a doublé, atteignant 12 % aujourd’hui. « Nous n’avons pas attendu que le gouvernement lance quoi que ce soit pour commencer le travail, notamment sur les personnages féminins. Nous ne rebaptisons jamais, mais nommons de nouveaux lieux » explique Laurence Patrice, adjointe à la mémoire.

    ACCUEIL FROID POUR L’INITIATIVE PRÉSIDENTIELLE

    Pour certains élus, l’initiative d’Emmanuel Macron ressemble donc à une forme d’ingérence. À Saint-Germain-en-Laye, Arnaud Péricard reconnaît que « porter à la connaissance collective des gens issus de la diversité qui ont eu des carrières, des parcours atypiques est une bonne chose. »​​​ ​​Dans le même temps, il revendique la souveraineté de sa municipalité.« Chaque maire est libre de faire ce qu’il souhaite ! Je n’ai pas envie de me voir imposer quoi que ce soit. »

    Un sentiment que partage l’ancien maire de Quimper. « Je pense que les élus sont suffisamment capables de comprendre l’actualité nationale, internationale pour choisir eux-mêmes le nom des rues. »

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