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La légitimation du communautarisme, par l’idéalisation d’une société multiculturelle?

La morale laïque face à l’islamisme

requiert un long travail culturel et éducatif, analyse la philosophe, historienne et analyste des idées politiques et des idéologies, Nathalie Krikorian-Duronsoy.

ARTICLE

«La légitimation du communautarisme n’est devenue possible qu’en idéalisant ce qu’est une société multiculturelle»

Nathalie Krikorian-Duronsoy Publié le 10/12/2020 FIGARO

Deux mois à peine après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, le ministère de l’Éducation nationale a rendu publics les résultats d’une enquête dans les établissements scolaires portant sur 793 incidents lors de l’hommage au professeur d’histoire, le 18 novembre. Ces informations, basées sur les témoignages des enseignants, ont donné lieu à 44 «exclusions définitives», d’élèves – une sanction rude sans aucun doute nécessaire, mais qui pose la question suivante: que deviennent ces apprentis islamistes désormais abandonnés à eux mêmes, simplement transférés dans un autre collège?- et à 131 «exclusions temporaires».

Parmi ces incidents, 17% relevaient d’une «apologie du terrorisme», 12% d’un «refus de participer» à la cérémonie. Particulièrement préoccupant, le jeune âge des élèves: 23% de ces manifestations d’hostilité ont eu lieu à l’école primaire, et 48% au collège.

Mais face à cette effrayante réalité, force est de constater l’impuissance actuelle de notre système scolaire, qui semble n’apporter aucune réponse en dehors des sanctions évoquées. On peut se demander si Jean-Michel Blanquer lui-même maîtrise la situation, malgré sa bonne volonté, lorsqu’il affirme dans une interview au Figaro: «Le défi du radicalisme islamiste est un défi non pas religieux mais politique.». Car nous ne pourrons empêcher la diffusion du fanatisme islamiste, aussi bien à l’école, qu’à l’ensemble de la société, si nous n’en nous comprenons pas la nature essentiellement culturelle.

Les enfants d’une école juive, un magazine satirique, un professeur, des femmes priant dans une église, des prêtres, des policiers, et tant d’autres hommes et femmes. N’importe qui, mais pas n’importe où, pas n’importe comment. Des cibles symboliques de notre civilisation ont été attaquées. Pour les fanatiques islamistes qui nous poignardent, décapitent, égorgent comme des moutons, nous n’appartenons pas à «leur» humanité. C’est une guerre culturelle et philosophique, mais aussi morale et politique, qui nous est déclarée.

Alors que la facilité d’action et la multiplication des actes djihadistes se sont imposées à nos cerveaux frappés de stupeur, et à nos cœurs terrorisés par l’horreur, une question pragmatique taraude la nation française. Comment en sommes-nous arrivés là et que faire pour stopper la force de nuisance de ce que le Président de la République a appelé «l’idéologie islamiste»?

Cette nouvelle idéologie prosélyte et conquérante, s’attaque à nos origines judéo-chrétiennes et à notre héritage démocratique, laïque, et républicain. Ces mots définissent nos moeurs et nos institutions, mais face à la barbarie, nous ne défendrons jamais nos valeurs et notre mode de vie, à la française, si nous ne comprenons pas sur quoi ils sont fondés.

La décapitation de Samuel Paty a fait prendre conscience à nos dirigeants du danger de l’enfermement identitaire dans des coutumes et des moeurs contraires aux lois françaises et à nos valeurs laïques. L’enquête du parquet anti-terroriste a montré que la revendication communautariste est l’une des voies d’accès à l’acte terroriste.

Or, nous avons rendu, sinon légales, du moins légitimes, les exigences communautaires, qui tentent d’imposer à la société des particularismes culturels ou ethniques. Ces revendications, qui s’opposent aux lois et aux moeurs de notre pays, sont récentes. Elles sont liées, on le sait, à l’offensive politique d’une idéologie théocratique, derrière laquelle se tient la volonté d’une conquête culturelle musclée. Néanmoins, la légitimation morale de ce communautarisme n’est devenue possible que par l’idéalisation politique d’une société multiculturelle, ayant accouché d’une réalité qu’il n’est désormais plus possible de nier, sous peine d’encourager une islamisation des esprits.

Qui sont nos ennemis? Nous les avons forgés nous-mêmes. Les nouveaux ennemis de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ne sont plus fascistes ou nazis, ils sont issus de la bonne conscience du politiquement correct, en un mot du «gauchisme culturel» communautariste. Loin de percevoir le danger du totalitarisme islamiste, au contraire, cette doctrine instrumentalise ceux qui s’en réclament, pour redonner vigueur aux vieux oripeaux révolutionnaires du marxisme.

Singulièrement, la doctrine du droit à la différence a été introduite dans le débat public par la Nouvelle droite, à la fin des années 1970, au nom de son combat contre l’égalitarisme et l’universalisme. Au cours de la décennie suivante, la défense des différences culturelles a été reprise puis instrumentalisée par la gauche, dans sa lutte contre l’extrême-droite. Popularisée par SOS Racisme, légitimée par «une politique des droits de l’homme», l’idéologie différentialiste est devenue notre morale «sociétale», fondée sur l’idée que toutes les valeurs se valent. Tout en sapant l’unité culturelle de la France, l’antiracisme des années 1980, à l’encontre de ce qu’il prétendait défendre, a conduit à une «racialisation» des individus: le différentialisme a accouché de l’indigénisme.

La gauche, après s’être convertie au libéralisme économique mondialisé, en 1983, a transféré «sur le travailleur immigré (puis) sur l’étranger sans droits, ses espoirs déçus par le prolétariat classique» comme l’analyse le philosophe Philippe Raynaud, dans L’extrême gauche plurielle. Les partis de droite ont suivi, misant sur la mondialisation de l’économie et le déclin de l’Etat-nation, ce qui a engendré «la crise d’une conception de la citoyenneté, dont il faut rappeler la consubstantielle dimension universaliste».

En effet, nos institutions et nos lois, notre vie politique démocratique, et nos mœurs, furent d’abord pensées par la philosophie des Lumières, réalisées par la Révolution française, dont l’esprit s’est perpétué jusque sous la IIIème République (1870-1940) qui fixa nos institutions juridiques et politiques.

Qui aurait cru après la deuxième guerre mondiale, puis la chute du mur de Berlin (1989) que les «Droits de l’Homme et du Citoyen» seraient, un jour, utilisés à son profit par une nouvelle idéologie totalitaire?

Fondées sur l’idéal humaniste occidental, héritées des philosophies universalistes de Rousseau et de Kant, puisant dans notre héritage gréco-romain et judéo-chrétien, la citoyenneté et la laïcité se sont historiquement confondues, chez nous, pour former une morale collective singulière. Cependant, le fait d’avoir oublié, et donc de ne plus transmettre les valeurs de la laïcité, désormais piteusement réduites au respect de la liberté religieuse, est une des causes du «malheur français» qu’a bien analysé Marcel Gauchet.

Rappelons donc que la morale laïque, dans sa singularité, ne se limite pas à la liberté individuelle de croire ou de ne pas croire, ni au droit d’afficher son appartenance religieuse. La laïcité est un ensemble de lois et de règles de vie dites «à la française», mais c’est surtout, avec la séparation de l’Église et de l’État, le respect de trois libertés indissociables – de conscience, de pensée et d’expression – qui seul rend possible l’exercice du libre-arbitre de chaque citoyen. Faute de quoi les individus et les collectivités demeurent esclaves de leurs croyances.

Encore faut-il préciser que l’exercice de ces trois libertés essentielles n’est réalisable que si la société impose deux choses: une ferme distinction entre vie privée et vie publique, et l’éducation des citoyens au respect de la Loi et des usages, par une éducation dite «nationale» qui structure l’unité morale du pays.

Pour lutter contre les conséquences désastreuses du communautarisme il convient donc, en priorité et en urgence, de redéfinir ce qu’est l’espace public, et de reconstruire un nouveau système d’enseignement qui transmettent, non seulement des savoirs mais aussi, et surtout, des valeurs.

S’il y a urgence à revisiter le sens pratique de la laïcité, et même de le faire valoir auprès de nos voisins européens, il est impossible de faire l’impasse sur les réalités économiques et géopolitiques d’aujourd’hui. De même, on n’effacera pas, ni ne réduira, les progrès des sciences et des techniques. D’ailleurs presque personne ne le souhaite.

Il nous incombe, sans esprit passéiste, de revisiter, en les actualisant, les fondements culturels de la France. Avant que l’idéologie du «vivre-ensemble» ne nous fasse sombrer, au pire, dans une guerre de tous contre tous, au mieux dans une société d’apartheid entre plusieurs cultures antagonistes.

Penser le monde d’aujourd’hui dans son indépassable complexité sans le rejeter, pour le comprendre, ceux qu’on appelle les clercs se doivent d’être à ce rendez-vous, aux fins de conserver l’esprit qui anime notre civilisation, et de le transmettre aux générations futures.

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