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Visibilité dans l’espace public: Espace éphémère et Communauté émotionnelle. Avec H.ARENDT. (partie 2)

Espace public espace d’apparence

‘Un espace qui est donc, comme la visibilité, éphémère. En effet, il naît dès que des hommes libres se rencontrent, mais disparaît dès qu’ils se séparent : « il a ceci de particulier qu’à la différence des espaces qui sont l’œuvre de nos mains, il ne survit pas à l’actualité du mouvement qui l’a fait naître »« 

Eric Dacheux[1] et Tourya Guaaybess[2] nous présentent l’ouvrage qu’ils ont dirigé : Communiquer l’invisible, publié aux Presses universitaires de Nancy – Éditions Universitaires de Lorraine. Plusieurs auteurs et chercheurs relevant de cette discipline ont ainsi décidé de s’interroger sur la notion d’invisibilité à travers des objets variés :

  • le mouvement des Gilets jaunes,
  • la communication politique en ligne,
  • le mouvement LGBT,
  • le marketing,
  • le champ journalistique,
  • les sites de rencontres,
  • la recherche en ligne ,
  • les arts numériques.

Lire la première partie avant celle-ci : Les raisons de l’invisibilité

.https://metahodos.fr/2021/02/10/communiquer-linvisible-partie-1-revue-hermes-cognition-communication-politique/

ARTICLE – Seconde partie

Visibilité dans l’espace public : les apports de la pensée de H. Arendt

PAR HERMES · 08/02/2021 Revue Hypothèses de Dominique WOLTON

Un espace éphémère

Pour H. Arendt (1983) la caractéristique première de l’espace public est d’être un espace d’apparence. Un espace qui est donc, comme la visibilité, éphémère. En effet, il naît dès que des hommes libres se rencontrent, mais disparaît dès qu’ils se séparent : « il a ceci de particulier qu’à la différence des espaces qui sont l’œuvre de nos mains, il ne survit pas à l’actualité du mouvement qui l’a fait naître » (p. 259).

Cet espace éphémère est, paradoxalement, celui de la puissance. Une puissance qui n’est « actualisée que lorsque la parole et l’acte ne divorce pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent à voiler les intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et à détruire mais à établir des relations et à écrire des réalités nouvelles » (p. 269). Cette citation rappelle donc que toutes les expressions, toutes les actions ne participent pas de l’espace public, nous l’avons dit. Ce qui signifie que, même si elles nourrissent des conversations, toutes les images n’influencent pas la formation de l’opinion dans l’espace public, puisque toutes les conversations ne participent pas à la puissance collective.

De ce fait, ce qui est visible (dans l’espace numérique) n’est pas forcément légitime puisqu’il n’apparaît pas forcément au sein de l’espace public. Ainsi, comme le souligne I. Mathieu dans cet ouvrage, ce qui est visible (par les dispositifs techniques) n’est pas forcément audible (par l’opinion publique).

À l’inverse, il existe bien des images qui, comme celle de Aylan Kurdi l’enfant syrien mort échoué sur une plage en Turquie en 2015 ou plus récemment celles provenant de la vidéo de l’Américain Georges Floyd en 2020 par des policiers blancs en révélant des réalités, participent à la constitution de l’espace public. Ce dernier n’est donc pas seulement celui des mots et de l’action, c’est aussi celui des images.

L’espace d’apparence est un espace de rencontre physique, ce qui fait que la sphère numérique est un espace d’expression qui peut, parfois, prendre les formes d’un espace d’expression, mais ce qui fait, aussi, que l’espace numérique, comme le remarquait d’ailleurs Habermas (2006), ne peut pas être considéré comme un espace public.

Une communauté émotionnelle

Cependant, cet espace d’apparence n’est pas uniquement celui de l’intelligible, c’est aussi celui du sensible. Plus précisément, il naît quand le sensible devient intelligible, quand il offre une « expérience » (Dewey, 2010) permettant à la raison de clarifier les émotions. Quand la raison n’admet pas de clarifier cette émotion, il n’y pas constitution d’un espace public, mais création d’une « communauté émotionnelle » (Riboni, 2019).

Comprendre l’espace public, c’est donc penser l’évolution de la frontière séparant le privé et le public (Flichy, 1991 ; Tisseron, 2001), mais aussi celle séparant communauté émotionnelle et communauté politique (Tassin, 1992). Penser l’espace public c’est, de plus, étudier les processus de visibilisation permettant à différents acteurs (militants politiques, artistes, scientifiques, etc.) et organisations (associations, entreprises, églises, etc.) de remettre en cause le partage du sensible, mais c’est également ne pas négliger les stratégies d’invisibilisation (volontaire ou subie) pour ne pas apparaître au sein d’un espace public qui est en lien, mais qui ne se confond pas, avec les différents espaces d’expressions publiques qu’ils soient virtuels (blog, RSN, etc.) ou matériels (affiches, graffitis, etc.).

Numérique, visibilité et espace public

Enfin, penser l’espace public c’est, effectivement, être attentif à la circulation de l’information et des persuasions entre médias, entrepreneurs de causes, arènes institutionnelles et l’espace privé, mais c’est, en même temps, être attentif à l’incommunication et aux effets non voulus engendrés par cette concurrence féroce pour la visibilité.

La liste n’est pas exhaustive certes, mais ce qui est sûr c’est que l’équation plus de numérique = plus de visibilité = surgissement d’un nouvel espace public est fausse. Fausse car cette équation néglige le temps long des conflits sociaux qui sont depuis longtemps des conflits de visibilité et fausse, surtout, parce qu’elle ne rend pas compte de la nécessaire distinction entre des phénomènes différents qu’il convient de circonscrire pour mieux réfléchir à leur articulation dialogique.

L’espace public n’a jamais été uniquement l’espace intelligible de la formation rationnelle de l’opinion d’un public qui lit comme le suggérait Kant, il n’est pas davantage devenu exclusivement l’espace sensible de la formation émotionnelle de l’opinion d’un public fasciné par les images (Dacheux, Goujon, 2020). L’espace public est un espace démocratique en évolution permanente qui est, à la fois, symbolique et physique, sensible et intelligible, action et représentation, médiation et médiatisation, légitimation et contestation, visibilité et invisibilité. Un espace qui fait mentir le Petit Prince (L’essentiel est invisible pour les yeux), Antoine de Saint-Exupéry a tort, dans cette lutte pour la reconnaissance qu’impose la globalisation économique, il était essentiel d’être visible dans l’espace public.

Auteurs

[1] Éric Dacheux est professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Clermont Auvergne. Ses travaux portent sur les rapports entre communication et démocratie. Son dernier livre paru est Défaire le capitalisme, refaire la démocratie: les enjeux du délibéralisme, Eres, 2020 (en collaboration avec D. Goujon).

[2] Tourya Guaaybess est maître de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine et chercheure au CREM. Ses travaux portent sur la visibilité médiatique, la communication internationale et le journalisme. Parmi ses derniers ouvrages, on pourra citer Penser les médias arabes, des théories du développement contrariées aux politiques de coopération émergentes , Wiley , 2019.

Bibliographie

Arendt, H., La condition de l’homme moderne, Paris, Calman-Levy, 1983.

Dacheux, E. et Goujon, D., Défaire le capitalisme refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, Toulouse, Eres, 2020.

Dewey, J., Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, 2008.

Ellul, J., Le bluff technologique, Paris, Hachette, 2004.

Flichy, P., Une histoire de la communication moderne. Espace public et privé, Paris, La Découverte, 2001.

Guaaybes, T., Cadrages journalistiques des « révolutions arabes dans le monde, Paris, l’Harmattan, 2015.

Habermas, J., 2006, « Political communication in Média Society », Dresden, ICA Annual Convention.

Habermas, J., Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997.

Habermas, J., L’espace public, Paris, Payot, 1978.

Morin, E., L’éthique, Paris, Seuil, 2006.

Negt, O., L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.

Riboni, U. L., “Images anonymes, registres de visibilité et espace(s) public(s)”, Questions de communication, n° 35, 2019.

Tisseron, S., L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001.

Voirol, O., “Les luttes pour la visibilité. Esquisse d’une problématique”, Réseaux, vol. 129-130, n° 1, 2005, pp. 89-121.

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