Aller au contenu principal

« La République peut être orgueilleuse pas méprisante », Régis DEBRAY.

PRESENTATION


D’un siècle l’autre est un passionnant et brillant bilan prospectif de la vie de Régis Debray. Au bilan, écrit-il, aucune de ses idées n’a prospéré, et pourtant il y en a eu beaucoup. Au prospectif, l’avenir sera toujours aux sentiments, accompagnés de leurs illusions. En politique, on fait « du tas un tout » avec des récits, pas des raisons.

La « madone aux fresques des murs » et autres exaltantes métaphores sacrées feront toujours plus de miracles civiques – sacrifice pour la patrie y compris – que les analyses de Raymond Aron. C’est pour avoir mesuré cette force qu’il en appelle à tenir compte, dans France laïque. Sur quelques questions d’actualité, du « pli » de la sensibilité d’autrui, et à ne pas confondre la laïcité avec le devoir de « blasphème » vis-à-vis des musulmans comme des autres croyants.

Défenseur, comme l’on sait, de l’école laïque, Régis Debray ne veut pas qu’elle s’écarte de sa mission républicaine originelle en se dénaturant en machine à choquer. Au-delà de l’école, c’est la société tout entière – chrétiens, juifs, musulmans compris – qui doit renouer avec l’apport civilisationnel de la politesse.

Voir nos autre publications avec R. DEBRAY:

https://metahodos.fr/2020/07/01/etes-vous-democrate-ou-republicain/

https://metahodos.fr/2020/04/18/le-dire-et-le-faire-la-communication-a-tue-le-politique/

ENTRETIEN AVEC REGIS DEBRAY

Revue des deux mondes Valérie Toranian et Marin de Viry JAN 22, 2021

En 1989, vous aviez rédigé avec Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Catherine Kintzler et Élisabeth de Fontenay l’appel dans le Nouvel Obs, contre le « Munich de l’Éducation ». Vous souhaitiez que la République reste ferme par rapport à l’offensive islamique à l’intérieur de l’école, notamment avec la revendication du port du foulard. Trente ans après, la République tient-elle encore debout ?

Debout, non. À genoux, pas encore. Mais l’échine est souple et ça penche. C’est la poisse des mots-valises qu’on peut les transporter partout pour se faire bien voir, sans les ouvrir et voir ce qu’il y a dedans. J’ai essayé jadis de voir ce que « République » veut dire exactement (dans un petit texte intitulé « Êtes-vous démocrate ou républicain ? »). Pour aller vite, en République française, les deux poumons du village sont l’école et la mairie ; dans la démocratie américaine, ce sont le drugstore et l’église. Vaste sujet. Passons.

Laïcité ? Un autre fourre-tout qu’il suffit de répéter trois fois en sautant sur sa chaise pour décrocher sa Légion d’honneur. Laïque et républicaine, il y a là deux faces de l’exception culturelle française, en Europe et dans le monde, et qui n’en font qu’une. On doit en être fier, sans se prendre pour le sel de la Terre ni s’attribuer un magistère universel. Il n’y a pas de honte à faire cavalier seul, c’est même ce que la France fait de mieux quand elle est la France. De là à faire le matamore, non. Ni à s’adjuger des attributs libertaires que nous n’avons pas.

« La laïcité ne doit pas devenir l’alibi d’un ethnocentrisme, encore moins une démonstration d’athéisme militant et prosélyte, un vrai contresens. »

Dans cette affaire de caricatures de Mahomet, la France est seule, même en Occident, dénoncée par les États-Unis, et boudée par l’Europe entière malgré des déclarations du bout des lèvres. C’est la société civile qui gouverne, et elle est devenue une mosaïque de jalousies, de classes d’âge et classes tout court. Il faudrait un État très sûr de lui et de pouvoir représenter l’intérêt général pour maintenir l’héritage républicain, avec ses deux piliers essentiels : une armée de citoyens et une école autonome. Or l’école est devenue une garderie et l’armée une profession.

La République peut-elle s’imposer avec de l’arthrose dans les deux jambes ? Difficile. Ne serait-ce que pour une raison. Il n’y a pas de République là où il n’y a pas une nation maîtresse de son destin. Or nous sommes, sans le savoir, et en voulant même ne pas le voir, vassalisés, comme l’Europe elle-même, qui reste un protectorat et fort satisfait de sa docilité. Voyez l’Otan.

Faut-il renoncer à une République idéale ?

Surtout pas. C’est un idéal qui permet de corriger, et surmonter, les défauts de la République réelle. Elle a été colonialiste, exploiteuse, machiste, bourgeoise, tout ce que vous voulez. Mais l’idée est là pour faire honte au réel, non ?

Doit-on se résoudre à des accommodements raisonnables jusqu’à une société multiculturelle ?

La France n’est ni le Canada ni les États-Unis puritains. Nous avons une autre histoire et la critique des religions fait partie de notre histoire, depuis Rabelais. On ne choisit pas un modèle de société comme un costume dans une vitrine. Grand bien nous fasse cette bonne tradition. Je ne voudrais pas, cela dit, que la laïcité devienne l’alibi d’un ethnocentrisme, encore moins une démonstration d’athéisme militant et prosélyte, un vrai contresens.

Je crains un nationalisme assez hypocrite dans cette sorte de promotion tous azimuts du droit de blasphémer alors que nous n’avons jamais eu autant de délits de blasphème en France qu’aujourd’hui. Si vous publiez une phrase insinuant que la femme est un être inférieur, vous allez en correctionnelle, et si je siffle La Marseillaise dans un stade de foot, j’ai 7 000 euros d’amende. Le délit était réservé aux confessions religieuses, maintenant il est partout puisque la loi Pleven condamne toute injure à une personne en fonction de son appartenance à une communauté.

On n’a rarement été aussi contrôlé et corseté, et le blasphème a pour nom l’outrage ou encore l’injure. Les lois mémorielles instaurent des délits de blasphème à tire-larigot et nous en sommes fort contents […] 

1 réponse »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :