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Vivre en Poíēsis: Les nouvelles voix de la poésie.

Très vivante – y compris sur les médias sociaux – animée par une myriade d’éditeurs et de manifestations, la poésie contemporaine fait émerger de nouvelles voix. Même si elle reste largement méconnue du grand public.

ARTICLE

Les nouvelles voix de la poésie

Par Nathalie Silbert 22 janv. 2021 Les Echos

En novembre dernier, le prix Nobel de littérature était décerné à Louise Glück , poétesse américaine. Au même moment, Alain Mabanckou reprenait le flambeau de la poésie aux éditions du Seuil, depuis l’université de Californie où il enseigne la littérature française. Le signe d’un regain d’intérêt pour ce champ littéraire ? Poète lui-même, le charismatique écrivain franco-congolais veut porter haut les couleurs de « cette voie royale pour l’expression de l’imaginaire ». Et, à la tête de la collection Points Poésie, affiche une ambition : « Rendre la poésie au grand public ».

La poésie contemporaine reste en France une grande méconnue et rares sont ceux qui peuvent citer le nom d’un auteur du XXIe siècle. La faute sans doute aux médias qui en parlent peu et à l’enseignement toujours cantonné aux grands classiques. Et pourtant, la poésie d’aujourd’hui est bien vivante ! Très dynamique, animé par des centaines de petites maisons d’édition et une multitude d’événements, c’est un monde archipelisé avec des communautés qui souvent s’ignorent, parfois se critiquent et cultivent toutes un public de passionnés. « Chaque année, je reçois 700 recueils ! » s’exclame Florence Trocmé, qui suit l’actualité éditoriale au travers de son site Poezibao. Mais interrogez le milieu sur les voix contemporaines qui comptent, chacun cite des noms différents.

Les femmes très présentes

Au sein de la génération des nouveaux poètes, personne n’a, il est vrai, encore acquis l’aura d’un Aragon ou d’un René Char. Pour autant, de nouveaux visages émergent, incarnant chacun à leur façon un renouveau poétique. En voici quelques-uns parmi beaucoup d’autres : Stéphane Bouquet dont le recueil « Les Amours suivants » a eu les honneurs du « New Yorker » à l’occasion de sa parution en anglais. Christophe Manon, poète reconnu par les siens avant de devenir romancier, ou encore Thomas Vineau, 32 ans, devenu une figure familière du milieu.

Les femmes sont très présentes. Ecrit après la mort de son père en 1999, « Pas revoir », traduit dans plusieurs pays, a installé Valérie Rouzeau dans le paysage. Citons aussi Rim Battal, 33 ans, poétesse de l’intime et de la féminité. Ou Sophie Martin dont le premier livre « Classés sans suite », récit en vers de ses déboires amoureux paru en mars dernier, a été très remarqué.

Cécile Coulon. La romancière a publié « Les Ronces », poésie « narrative » vendue à 13.000 exemplaires.
Cécile Coulon. La romancière a publié « Les Ronces », poésie « narrative » vendue à 13.000 exemplaires.©Julien Bruhat

Certaines voix profitent aussi d’une notoriété acquise ailleurs dans la littérature. Cécile Coulon, par exemple. Connue pour ses romans, la trentenaire a remporté un incroyable succès avec « Les Ronces », poésie « narrative » d’abord publiée sur Facebook : 13.000 exemplaires vendus, selon son éditeur, niveau rare en poésie. Et en récompense, le prix Apollinaire, la consécration.

La poésie expérimentale

Dans ce domaine, la reconnaissance s’acquiert toutefois dans la durée. Les nouvelles voix ont souvent publié dans des revues telle « Décharge » et sites spécialisés (Diacritik, En attendant Nadeau, etc.) avant d’être repérées par un éditeur. Aujourd’hui, des Antoine Emaz et Olivier Barbarant sont considérés comme des poètes marquants de leur génération. Tout comme Yvon Le Men, Michel Deguy ou Charles Juliet, lauréats du Goncourt de la poésie pour l’ensemble de leur oeuvre. « Tous mes poèmes me sont dictés par ma vie intérieure », confie avec humilité Charles Juliet, qui se dit « très attentif au dépouillement, au rythme, à la musique des mots ».

Nathalie Quintane, écrivaine et poétesse.
Nathalie Quintane, écrivaine et poétesse.© Hélène Bamberger

Du côté de l’écrit, la poésie dite expérimentale interroge le rapport à la langue et travaille sur la forme et la mise en espaces des mots, comme l’explique Frédéric Boyer qui a repris les rênes de P.O.L à la mort, en 2018, de son iconique fondateur Paul Otchakovsky-Laurens. Emblématique de ce courant, cette maison accueille dans ses rangs des auteurs tels Christian Prigent, Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, ou Olivier Cadiot et Valère Novarina, tous deux plus connus comme hommes de théâtre. Et cultive volontiers son quant-à-soi. « Nous ne sommes pas invités au Printemps de la poésie », se plaît à dire Frédéric Boyer.

À l’opposé, au Castor Astral qui publie Cécile Coulon et Rim Battal, Jean-Yves Reuzeau, cofondateur, revendique une « poésie lyrique proche du récit et de la vie quotidienne ». Il se défend toutefois de tout sectarisme. De même qu’Yves di Manno qui dirige depuis vingt-cinq ans le domaine poétique de Flammarion avec une seule ligne : publier des voix singulières.

Dépasser l’écrit

Dans cet univers éclaté, on trouve enfin une myriade d’éditeurs (Cheyne, José Corti, Isabelle Sauvage…) qui défendent chacun des voix au travers de coups de coeur ou d’affinités personnelles. Depuis le tournant des années 2000, l’oralité, certes présente depuis l’Antiquité, est en effervescence.

Salons, festivals, espaces dédiés telles Les Maisons de la poésie à Paris et en province : les lieux où la poésie peut s’écouter se sont multipliés. L’an dernier, la compagnie Home Théâtre avait lancé une initiative originale : SVP poésie, un serveur vocal qui diffusait des poèmes 24 heures sur 24. L’opération a été suspendue à la suite d’un malentendu sur les réseaux sociaux.

Au-delà de la lecture, nombreux sont les poètes de la nouvelle génération qui cherchent à dépasser l’écrit avec des performances. En quête d’une nouvelle façon de faire vivre leur texte, ils l’accompagnent de son, de musique, d’images, parfois même d’une mise en scène corporelle et choisissent des lieux inattendus pour les déclamer : une place publique, un café, un théâtre, un musée. « L’idée est de sortir la poésie de son espace habituel et de voir comment le poème vit à l’extérieur de la page », explique le poète Jérôme Game.

Adepte de la « lecture à voix haute » – ce qui l’a conduit à enregistrer un CD avec plusieurs recueils -, il travaille régulièrement avec des vidéastes, des chorégraphes ou des plasticiens. « Mais, insiste-t-il, le recueil doit se suffire en lui-même et il ne s’agit jamais de spectaculariser le texte. » L’oralité a sa propre économie. « Une lecture est rémunérée environ 200 euros et une performance 400 euros », indique le président du Marché de la poésie, Yves Boudier.

Briser les codes du langage

Aux confins du champ poétique, il y a le rap et le slam, popularisé par Grand Corps Malade au début des années 2000 . Avec l’éternelle question « Où s’arrête la poésie ? », naguère posée pour Brassens, Brel, ou Ferré. L’ancien directeur général de Seghers, grand éditeur de poésie du XXe siècle, Bruno Doucey, qui a fondé sa maison en 2010, est catégorique : « Ce sont des modes d’expressions comme les autres. L’important est de s’enrichir de nos différences. »

Valérie Rouzeau, auteure de « Pas revoir ».
Valérie Rouzeau, auteure de « Pas revoir ».© Helene Bamberger

Alain Mabanckou, qui hérite chez Points Seuil d’Arthur H. et Leonard Cohen entre autres compositeurs, y voit en plus un atout : « En brisant les codes du langage, rap et slam attirent les jeunes à la poésie. » C’est ce qui a convaincu Sophie de Sivry de créer, au sein de sa maison L’Iconoclaste, une collection « entre poésie et slam », baptisée Iconopop et confiée à Cécile Coulon et Alexandre Bord, ex-libraire. Objectif : « Toucher le grand public avec des textes courts, accessibles, en phase avec l’époque, qui s’écoutent et se déclinent sur scène », dit-elle. Parmi ses premiers auteurs, Mathias Malzieu, le chanteur du groupe Dyonisos et romancier.

Aventure éditoriale

Pour les éditeurs, publier de la poésie reste néanmoins une aventure. Les ventes sont confidentielles. « Peut-être dix poètes vendent plus de 500 exemplaires la première année ! » lance François Heusbourg aux Editions Unes, installées dans le sud de la France. Le succès, lui, commence à 800. Et si une distinction – et il en existe de multiples en poésie (Prix Apollinaire, Prix Mallarmé, Goncourt de la Poésie, Grand prix de la poésie de l’Académie française, etc.) – apporte la reconnaissance, elle n’assure pas de gros tirages.

Pour Bruno Doucey, la poésie prend toutefois sa revanche dans la durée. « Là où le roman disparaît rapidement du champ littéraire, un recueil peut tenir sans difficulté une dizaine d’années », assure-t-il. De plus, le Centre national du livre apporte son coup de pouce, en soutenant auteurs, éditeurs et organisateurs de festivals. Le défi pour les petits éditeurs est toutefois d’assurer la visibilité de leurs ouvrages. Faute de moyens, beaucoup déposent eux-mêmes leurs livres dans les librairies. Mais c’est dans les salons et festivals qu’ils rencontrent leurs lecteurs.

Là où le roman disparaît rapidement du champ littéraire, un recueil peut tenir sans difficulté une dizaine d’années

Le Marché de la poésie, où se retrouvent quelque 500 éditeurs, est essentiel. « Certains d’entre eux y réalisent 30 à 50 % de leur chiffre d’affaires annuel. L’annulation du marché liée au Covid est dramatique pour eux », observe son directeur Vincent Gimeno-Pons.

En temps normal, la manifestation peut attirer jusqu’à 40.000 visiteurs en cinq jours. « On y croise de grands lecteurs et acheteurs de poésie qui viennent de toute la France », précise Murielle Bonicel, de la librairie Tschann, dans le VIe arrondissement parisien, régulièrement présente sur le Marché. Les maisons qui peuvent mettre en avant un catalogue misent en revanche sur le réseau des libraires qui soutient la poésie. « Je vends environ 8.000 ouvrages par an, et 90 % le sont par les 700 librairies où ils sont présents », témoigne François Heusbourg.

Des « touches de modernité »

Le marché de la poésie écrite reste étroit et ne représente que quelques millièmes du chiffre d’affaires de l’édition française, pour l’essentiel en format de poche. Gallimard y règne en maître. Editeur du patrimoine poétique national ainsi que des grands noms mondiaux, il représente plus de la moitié des ventes. Comme pour La Pléiade, rares sont cependant les auteurs qui entrent de leur vivant dans sa collection Gallimard/Poésie.

L'académicien François Cheng. Son dernier opus « Enfin le royaume» s'est écoulé à 30.000 exemplaires.
L’académicien François Cheng. Son dernier opus « Enfin le royaume» s’est écoulé à 30.000 exemplaires.© C.Hélie/éditions Gallimard

« Il faut avoir publié cinq ou six ouvrages qui recueillent l’unanimité », reconnaît son directeur Jean-Pierre Siméon. C’est le cas de l’académicien François Cheng, dont l’oeuvre poétique connaît un succès hors norme : 21.000 exemplaires écoulés pour « La vraie gloire est ici », 30.000 pour « Enfin le royaume ».

Le top des ventes en 2019

Source GfK, en nombre d’exemplaires

« Paroles », Jacques Prévert, Folio : 30.929

« Les Fleurs du mal », Charles Baudelaire, Le Livre de poche : 29.958

« Fables », Jean de la Fontaine, Le Livre de poche : 29.778

« Nous, l’Europe : banquet des peuples », Laurent Gaudé, Actes Sud : 26.721

« Les Fleurs du mal : Edition de 1861 », Charles Baudelaire, Folio : 14.816

« Les Contemplations », Victor Hugo, Le Livre de poche : 11.428

« Carpe Diem : l’art du bonheur selon les poètes de la Renaissance », Elsa Marpeau, Librio poésie : 10.818

À la tête de Points Poésie, deuxième collection au format de poche de ce domaine, Alain Mabanckou souhaite prendre le contre-pied : « Je veux réunir toutes les chapelles dans la même église. » Les premiers écrivains publiés par cet amoureux de la langue sont aussi bien Jacques Vaché, pionnier du surréalisme que le slameur Souleymane Diamanka ou le poète haïtien Louis-Philippe Dalembert.

Attaché à attirer la jeune garde, il a déjà signé un contrat avec Thomas Vinau et espère Cécile Coulon dans sa collection. Sensible à l’oralité, il veut aussi proposer des livres audio où les auteurs diront leurs poèmes. Des « touches de modernité » pour, espère-t-il, rendre à la poésie sa place dans le champ de la littérature d’aujourd’hui.

Nathalie Silbert

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