Aller au contenu principal

Les 5 symptômes de la crise du débat démocratique dans nos sociétés.


Les conditions mêmes d’un débat démocratique ne sont plus réunies.

Eddy FOUGIER analyse ce qui se passe dans nos démocraties en décrivant 5 symptômes. ( les gras et les sauts de paragraphe sont de la rédaction)

Eddy Fougier est politologue, consultant indépendant et chargé d’enseignement à Sciences Po Aix-en-Provence et Audencia Business School. Il commente régulièrement l’actualité politique française dans la presse et les médias.

Il est également chroniqueur dans la presse professionnelle économique. Il a écrit « Malaise à la ferme : enquête sur l’agribashing« .

Voici les 5 symptômes de la crise du débat démocratique, selon l’auteur:

  • On prend de moins en moins en compte les arguments avancés par la partie adverse;
  • On cherche à discréditer d’une manière ou d’une autre cette partie adverse;
  • On a même souvent le réflexe de vouloir exclure du débat la partie adverse;
  • On tend à raisonner par amalgame;
  • On est le plus souvent dans une logique extrêmement manichéenne.

Armand Flax

ARTICLE

Les 5 symptômes de la crise du débat démocratique dans nos sociétés

Eddy Fougier Politologue, consultant  16/01/2021 Le HuffPost

Ce qui (s’est passé) aux États-Unis, avec l’envahissement du Capitole par des partisans de Donald Trump et la fermeture par Twitter ou Facebook des comptes de ce dernier et de nombre d’adeptes de théories conspirationnistes, montre à l’évidence que les conditions d’un débat démocratique serein et apaisé sont de moins en moins réunies dans beaucoup de pays développés. Cela ne concerne pas que la politique au sens strict. On le voit aussi sur de très nombreux autres sujets: de la laïcité aux vaccins en passant par l’islam, les rapports hommes-femmes, le changement climatique, le nucléaire, les OGM, les pesticides ou les animaux.

On commence à bien connaître maintenant les différents symptômes de cette crise du débat démocratique:

(1) On prend de moins en moins en compte les arguments avancés par la partie adverse

en considérant que celle-ci ne fait que représenter des intérêts, que ce soit de façon intentionnelle (celle-ci est alors accusée d’être simplement un lobby au service de ses intérêts) ou même de façon non intentionnelle (elle est accusée d’être un “idiot utile” à leur service).

(2) On cherche à discréditer d’une manière ou d’une autre cette partie adverse

en caricaturant son point de vue, en mettant en exergue des propos, des faits ou des attitudes extrêmes et donc condamnables,

en l’affublant d’un terme jugé disqualifiant ou repoussoir (décroissant, néolibéral, démagogue, populiste, ultra, système, raciste, islamo-gauchiste, black bloc, casseur, violent, etc.).

Dans un tel contexte, les points de vue modérés et nuancés sont soit ignorés, soit caricaturés. Un défenseur de la laïcité ne peut être qu’un islamophobe et un raciste. Un musulman ne peut être qu’un islamiste, un djihadiste et un terroriste en puissance. Un “blanc” ne peut être qu’un privilégié et un raciste. Un “non-blanc” ou un “racisé” ne peut être qu’un anti-blanc ou un décolonial. Un “babyboomer” ne peut être que responsable de l’état du monde dans lequel on se trouve. Un jeune ne peut être qu’un irresponsable, un utopiste ou un rebelle. Un défenseur du peuple, des catégories populaires ou de la “France périphérique” ne peut être qu’un populiste et un démagogue. Un critique des Gilets jaunes ne peut être qu’un représentant des élites et un pro-Macron.

Un défenseur de la science et des technologies ne peut être qu’un scientiste, un défenseur d’intérêts industriels ou un transhumaniste. Un critique de la science et des technologies ne peut être qu’un irrationnel, un complotiste ou un platiste. Un écologiste ne peut être qu’un décroissant, un khmer vert, un collapsologue ou un complice de certains intérêts (distribution bio, industriels des substituts de viande). Un critique de l’écologie ne peut être qu’un lobbyiste et un climatosceptique. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.


(3) On a même souvent le réflexe de vouloir exclure du débat la partie adverse

en dénonçant ses conflits d’intérêts ou bien son incompétence (exclusion des “non-sachants”).

Cela conduit de plus en plus à une judiciarisation des débats qui ne se font plus sur des plateaux de télévision ou dans des arènes publiques, mais dans des tribunaux, soit parce qu’une partie va intenter un procès contre l’autre (notamment parce que la critique des personnes est assimilée à de la diffamation), soit parce qu’elle va choisir volontairement la voie de l’infraction à la loi au nom de la désobéissance civile. Le “débat” sur les OGM en est un bon exemple.

(4) Plus généralement, on tend à raisonner par amalgame

en faisant de certaines dérives d’individus ou d’organisations un comportement général et même une attitude de nature systémique.

C’est l’accusation de racisme systémique ou de racisme d’État, de violences policières ou de violence d’État, de “privilège blanc”. Il en est de même pour les élites, les jeunes, les bobos, les politiques, les patrons, les migrants, etc. On le voit aussi à propos des entreprises. À l’évidence, il y a eu des dérives de la part de grandes entreprises ou de secteurs d’activité qui ont été révélées, par exemple, par les Tobacco Documents ou les Monsanto Papers (diverses manipulations, stratégie de propagation du doute, surveillance et attaques ad hominem des opposants, astrosurfing, ghostwriting, etc.). Mais faut-il en conclure pour autant que l’ensemble des entreprises de tous les secteurs partout dans le monde agissent de la même manière et que tous les communicants sont des Edward Bernays en puissance?

(5) Enfin, on est le plus souvent dans une logique extrêmement manichéenne.

On est soit totalement pour, soit totalement contre. Si l’on est avec une partie dans un débat, on ne peut jamais considérer qu’un argument de la partie adverse soit recevable. On est dans une logique dichotomique du tout ou rien. On est d’accord avec tout ce que pensent et disent nos alliés et on est forcément en désaccord avec tout ce que pensent et disent nos adversaires.

Tout ceci aboutit à une grande déshumanisation.

On ne voit plus un individu fait de chair et d’os s’exprimer avec ses émotions, ses convictions, ses contradictions, mais le simple rouage ou instrument d’un système qui défend coûte que coûte ses intérêts. Cela tend à favoriser la violence des critiques, notamment sur les réseaux sociaux, et même quelquefois le passage à l’acte violent contre des individus ainsi “anonymisés”.

On assiste en réalité au triomphe des visions que l’on peut qualifier de “conspirationnisme doux” et de “populisme doux”.

Le premier tend à nous inciter à ne pas croire ce qui est dit dans l’espace public; à penser que le pouvoir n’est pas là où on le croit; et en définitive, que rien n’arrive par hasard (le fameux “comme par hasard”) ou par accident, que les événements qui se produisent sont seulement la résultante d’intentions cachées, forcément malveillantes, de groupes d’individus manipulant en secret les détenteurs du pouvoir de sorte à asseoir et à étendre leur domination et leurs intérêts; et par conséquent qu’il y a un ou des lobbies derrière n’importe quelle annonce, décision ou événement.

Le “populisme doux” consiste à faire des élites un groupe unifié qui défend les mêmes intérêts et qui a les mêmes convictions; à considérer que ces élites sont arrogantes, cyniques et incompétentes et surtout qu’elles sont responsables de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés; à estimer qu’il y a une seule cause et donc un seul responsable de nos problèmes (et par conséquent à rechercher un bouc émissaire), et qu’il existe une solution simple basée sur le bon sens pour les régler.

En définitive, c’est le terrible virus du soupçon qui s’est instillé dans l’espace public et qui amène à douter de tout.

C’est ce qu’a fait Donald Trump à propos du résultat des élections aux États-Unis. Or, ce virus apparaît particulièrement dangereux et contagieux en conduisant à un relativisme généralisé –à partir du moment où l’on considère que toutes les paroles se valent– et à un nihilisme –on ne peut rien croire. Donald Trump a dit à ce propos en 2018: “ce que vous voyez et lisez n’est pas ce qui se passe”. En clair, vous ne pouvez croire personne, vous ne pouvez croire que moi.

C’est la porte ouverte à la fois à la post-vérité et à la post-démocratie dès lors que les conditions mêmes d’un débat démocratique ne sont plus réunies.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,

    L’effondrement de la qualité du débat dans notre société occidentale est systémique.
    Il me semble très simple et très juste de dire que nous sommes passés du débat raisonnable (modernité) à l’affrontement d’opinions (postmodernité) où les règles ne sont pas les mêmes (néolibéralisme). De quoi s’agit-il ?
    Nous sommes passés au cours des années quatre-vingt progressivement de la modernité, caractérisée par son ancrage dans la rationalité et l’individu autonome, à la postmodernité caractérisée par un ancrage dans l’émotionnel et la construction sociale en tribus. Le fondement de la modernité était « l’ouvrage » (le travail) pour une société meilleure à venir, pour un temps lointain, le fameux temps des cerises, dans une structure verticale. Ici l’identité était celle de la place sociale, là où justement l’habit fait le moine, d’où le pouvoir découle, ancré dans l’œuvre réalisée et son témoignage.
    La postmodernité n’a pas cette structure ordonnée que lui a conférée la montée du néolibéralisme, celui qui transforme le citoyen en consommateur. Ainsi le liant des tribus est un ambiant dans un ici et maintenant exclusif. Ces dites tribus se constituent autour d’outils du commerce, comme une marque de smartphone, un autre objet de consommation ou un réseau social. Tout se vit dans une immédiateté gloutonne et dévorante.
    Mais ce temps néolibéral, dionysiaque, égocentré, jouisseur et esthète, n’est pas le dernier. Arrive maintenant un temps d’après que l’on qualifiera d’alternation culturelle, voire d’ère quantique. Ses quatre variables fondamentales sont un pragmatisme intuitif, un collectif de personnes engagées organisées en réseaux et reliées par ceux-ci variables, non clos et interconnectables. Ils ne sont ni tourné vers un lointain futur meilleur, ni seulement sur un ici et un maintenant, mais ils vivent dans une intemporalité. En deux mots, on pourrait les comprendre dans cet échange conversationnel :
    Que faites-vous ?
    Une cathédrale !
    Mais c’est pour quoi et pour quand ?
    Pour ceux qui s’en serviront et quand elle sera finie.
    Mais qui dirige le chantier ?
    Nous… C’est untel et une telle qui avaient une certaine idée. On l’a fait…
    Cependant ces trois temps ne se succèdent pas. Ils s’ajoutent et s’articulent. La postmodernité, ce mouvement d’ultra-consommation néolibérale, n’est pas arrivée en chassant la modernité en clamant : « Du balais la modernité ! C’est à nous maintenant ! »
    Bien que la tentation soit grande en néolibéralisme et que l’exclusion de tout ce qui n’est pas de la tribu soit un désir profond de pratique, les oppositions de comportements entre modernes et postmodernes sont là et bien là. Ils ont bien du mal à se comprendre et s’articuler sereinement leur est impossible. Deux mondes s’affrontent, l’un rationnel et raisonnable, l’autre émotionnel et d’egos forts.
    Le mode relationnel des alternants culturels est très pragmatique. Ce qui les dirige est l’œuvre. Donc les rencontres se font sur la considération que chacun détient une promesse pragmatique, une capacité et une volonté, une vision de l’œuvre singulière. Nous sommes là dans une anarchie humaniste où il n’y a pas de chef dont ils ont une sainte horreur. Regardez ce qu’étaient les « Nuits debout », ce que sont les « Anonimus », « Podémos », les « Partis pirates » ou les « Gilets jaunes ». Connaissez-vous leurs chefs ? Non. Ils n’en ont pas et n’en veulent pas. Connaissez-vous leurs porte-parole ? Non plus, ils n’en ont pas et n’en veulent pas. Il s’agit de collectifs cohésifs sur l’action et l’œuvre où le comment se construit pas à pas.
    Voilà pourquoi les gouvernants issus de la modernité et acculturés postmodernes, ne peuvent pas parler avec eux. Ils n’y arrivent pas car ils attendent de ces groupes sans chefs mais humainement très structurés par des désirs et des visions, qu’ils soient des partis, des syndicats, des organisations tutorées. Chez les modernes, on parle entre chefs responsables. Chez les postmodernes, on parle de soi à soi, détenteurs de « vérités évidentes ».
    Autant les modernes tiennent des discours de raison, ce qui a inventé le débat. Autant les postmodernes tiennent des propos d’opinion où la forme emporte le fond. Ici la théâtralisation et l’émotion tiennent lieu d’échanges. S’il y a accord sur les représentations, tout va bien. S’il y a désaccord, alors le recours à la violence, à l’anathème, à l’exclusion radicale fusent. Nous sommes dans deux champs conversationnels totalement incompatibles.
    Et qu’en est-il du mode relationnel des alternants culturels ? Fluide et pragmatique, car chacun sait que chacun a sa représentation cosmogonique, que chacun a ses objectifs et ses projet, et que personne ne fera sans le concours des autres. Seul, tu meurt ! Point…
    Donc les postures sont paisibles et à l’écoute et si l’opportunité d’une collaboration émerge, alors elle se fait naturellement. Pas de heurt, pas de ton qui monte, pas de chamaillerie, juste une écoute active et des tentatives continues d’accordage des acteurs.
    Ainsi, si la modernité est une société d’individus-sujets, la postmodernité de personnes épidermiques, les alternants culturels constituent une collectivité d’acteurs.

    Jean-Marc SAURET

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :