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“Islamo-gauchisme” PARTIE 3 : Etudes postcoloniales dans les universités

LES ÉTUDES POSTCOLONIALES

sont dénoncées par certaines personnalités intellectuelles comme une révision militante de l’histoire coloniale, elles auraient envahi l’enseignement supérieur et la recherche en France.

Voici donc la PARTIE 3 relative à l’islamo-gauchisme, avec un article de Slate.

Metahodos ne prend pas partie sur ce débat que nous voulons surtout éclairer. Une certitude, peut être ? les phénomènes décrits ou décriés sont d’importance pour le fond, mais moins que pour l’écho médiatique et politique qu’ils reçoivent.

EXTRAITS:

« À l’origine théorie littéraire d’analyse et de déconstruction des discours, les études postcoloniales ont peu à peu gagné les autres disciplines, notamment l’histoire, permettant de s’émanciper des récits officiels et d’étudier différemment les conséquences de la colonisation sur les civilisations colonisatrices et les civilisations colonisées. »

« Évidemment, il existe dans certaines universités, comme dans la société, des associations militantes, qui se font entendre et qui ont un agenda politique, mais ce ne sont pas les militants qui décident des programmes universitaires, souligne Hélène Blais, et ce n’est pas parce qu’un débat est organisé sur le “décolonial” qu’il faut rejeter les savoirs académiques qui interrogent et déconstruisent précisément les opinions toutes faites! »

« Ce qui est gênant, c’est la manière dont ont été transposées en France les études postcoloniales. … La plupart des auteurs français qui ont importé dans l’Hexagone les études postcoloniales les ont dénaturées en s’enfermant dans une histoire très nationale, quitte à l’inverser. »

« Elles sont utiles car elles nous rappellent que le moment colonial continue de structurer les sociétés anciennement colonisées et colonisatrices; paradoxalement, la vivacité de leurs critiques le confirme. Elles ne sont pas nécessaires car, contrairement à ce que prétendent souvent leurs tenants, elles ne sont pas les seules à le démontrer, et elles le font souvent de manière plus maladroite que l’histoire ou la sociologie historique. »

« Je suis critique de l’approche des études postcoloniales, et même d’une bonne part des études de genre. Mais je défends leur présence dans l’enceinte universitaire car leur liberté est la mienne.« 

ARTICLE

Études postcoloniales: que se joue-t-il vraiment dans les universités?

Audrey Renault — 24 février 2021 SLATE

Dans son allocution à l’Assemblée nationale, annonçant sa détermination à lutter contre l’islamo-gauchisme qui gangrènerait les universités françaises, Frédérique Vidal a indiqué souhaiter le lancement d’une enquête sur l’ensemble des recherches menées dans le pays, notamment celles concernant le postcolonialisme. Une nouvelle marque de suspicion envers les études postcoloniales, courant universitaire très critiqué mais encore méconnu du grand public.

Apparues en France au début des années 2000, importées des universités anglo-saxonnes, les études postcoloniales sont nées dans le champ littéraire avec pour texte fondateur L’orientalisme d’Edward Said, universitaire américain d’origine palestinienne. Publié en 1978, ce texte étudie comment la vision occidentale d’un Moyen-Orient fantasmé et stéréotypé a pu impacter la colonisation dans cette région et l’ampleur de l’impérialisme culturel qui y fut instauré.

À l’origine théorie littéraire d’analyse et de déconstruction des discours, les études postcoloniales ont peu à peu gagné les autres disciplines, notamment l’histoire, permettant de s’émanciper des récits officiels et d’étudier différemment les conséquences de la colonisation sur les civilisations colonisatrices et les civilisations colonisées.

«Les études postcoloniales ont amené certains historiens à s’interroger sur ce qui avait trait aux systèmes d’oppression et aux mécanismes de domination, et à appréhender la colonisation autrement que selon la seule narration coloniale, en portant attention à la déconstruction des discours et des représentations», explique Hélène Blais, professeure d’histoire contemporaine à l’École normale supérieure, pour qui il est impératif d’enseigner et de relire l’histoire coloniale à la lumière de nouveaux outils.

«Tous les mouvements historiographiques sont à prendre en compte. Lorsque je fais cours, je souligne les apports, comme les limites, d’un certain nombre d’ouvrages majeurs pour penser le rapport à l’autre, les dominations, les rapports de force. Les études postcoloniales permettent d’explorer le fait colonial en multipliant les points de vue possibles. Elles aident à aborder la colonisation sous des angles différents, y compris ceux que les discours classiques tendent à minimiser, voire à occulter. S’il y a parfois des exagérations, il est plus intéressant d’apprendre à les repérer que de les dénoncer en blocOn ne peut pas enseigner la colonisation sans évoquer les violences, les troubles, les ombres.»

«Un ennemi fantasmé»

C’est pourtant l’exploration de ces zones d’ombres que refusent certains intellectuels et universitaires dans de nombreuses tribunes, entre rejet des thèses du racisme systémique et dénonciation de dérives communautaristes, voire de racisme anti-blanc. Selon ces critiques politiques, les postcolonial studies et leurs adeptes régneraient en maîtres au sein des universités françaises où une véritable guerre des tranchées aurait lieu entre les pro et les anti-études postcoloniales. Certaines institutions comme Paris 8, Lyon 2, Toulouse 2 ou encore le CNRS et Sciences Po seraient «tombées», tandis que d’autres tentent tant bien que mal de résister face à l’envahisseur.

«Il est assez effarant de voir à quel point chaque prise de position sur le fait colonial, notamment dans son enseignement historique à l’université, correspond à la construction d’un ennemi fantasmé. Les gens ont peur et n’arrivent plus à penser. Alors ils s’en prennent à l’université car c’est un lieu de débat, constate Hélène Blais, coautrice de«Territoires impériaux – Une histoire spatiale du fait colonial» et autrice de Mirages de la carte – L’invention de l’Algérie coloniale. En histoire, il n’y a quasiment pas d’écho des études postcoloniales, elles ne sont pas enseignées, il n’y a pas de postes ou de chaires dédiées, et très peu savent réellement ce que c’est. On n’enseigne pas le décolonial, contrairement à ce qui est dit dans certaines tribunes. Si on enseigne la décolonisation, c’est déjà un grand pas en avant. Les programmes du secondaire sont très en retrait sur ces sujets-là, au grand dam de nombreux étudiants qui sont demandeurs.»

«Ce ne sont pas les militants qui décident des programmes universitaires.»

Hélène Blais, professeure d’histoire contemporaine à l’École normale supérieure

Sur l’ensemble des universités des dix plus grandes villes de France, vingt-quatre licences d’histoire sont à suivre. Ces formations proposent des centaines de cours et TD différents et sur l’ensemble du catalogue, seuls cinq cours semblent correspondre à une approche postcolonialiste du fait colonial. Parmi eux, un cours sur l’orientalisme à Paris 1, un autre sur la race en tant que concept influent, dispensé à Paris 8, ou encore une UE (unité d’enseignement) sur les structures de domination des empires coloniaux européens à Aix-Marseille Université.

En se basant uniquement sur la description des enseignements disponibles sur les brochures des UFR (unités de formation et de recherche), et sans avoir suivi les cours en question, il est impossible d’affirmer avec certitude qu’ils abordent bien les théories postcolonialistes. À noter également qu’aucun de ces cours ne fait partie des troncs communs des licences. Ils sont à choisir en tant qu’UE complémentaire par les étudiants qui sont libres de s’y inscrire ou non, selon leurs intérêts ou spécialisations.

«Évidemment, il existe dans certaines universités, comme dans la société, des associations militantes, qui se font entendre et qui ont un agenda politique, mais ce ne sont pas les militants qui décident des programmes universitaires, souligneHélène Blais, et ce n’est pas parce qu’un débat est organisé sur le “décolonial” qu’il faut rejeter les savoirs académiques qui interrogent et déconstruisent précisément les opinions toutes faites!» Cette frilosité face au postcolonialisme s’expliquerait en partie par une méfiance de certains historiens craignant que l’étude des discours et des représentations plutôt que celle des pratiques ne fausse l’étude de la colonisation et de la décolonisation.

«Au-delà de ces critiques tout à fait recevables, il y a également, comme souvent en France, une vive résistance face à ce qui nous vient de l’étranger. Beaucoup de choses, tant qu’elles ne sont pas traduites en français, ne sont tout simplement pas connues en France. Heureusement, certains chercheurs se sont faits les passeurs de ces savoirs en traduisant ces textes que très peu avaient lus, mais que tout le monde critiquait», affirme Hélène Blais, faisant notamment référence à Mamadou Diouf, historien sénégalais à la tête de l’Institut d’études africaines à l’École des affaires internationales et publiques de l’Université Columbia, à New-York; et à Achille Mbembe, philosophe et théoricien du postcolonialisme camerounais.

«Les études postcoloniales sont utiles sans être nécessaires»

Pour Jean-François Bayart, professeur en sociologie historique et en anthropologie à L’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, auteur notamment de L’Illusion identitaire etde«Les Études postcoloniales – Un carnaval académique», la France est loin d’être rétive aux théories postcolonialistes, les ayant au contraire souvent inspirées: «C’est le cas notamment avec ses propres auteurs anticolonialistes comme Césaire, Fanon ou Memmi.

Ce qui est gênant, c’est la manière dont ont été transposées en France les études postcoloniales. Ces dernières, notamment avec le courant historiographique indianiste des subaltern studies qui les ont en partie inspirées, entendaient tourner la page de l’historiographie nationaliste, “sauvegarder l’histoire de la nation”. La plupart des auteurs français qui ont importé dans l’Hexagone les études postcoloniales les ont dénaturées en s’enfermant dans une histoire très nationale, quitte à l’inverser. D’où le sous-titre de mon essai: “Un carnaval académique”», note Jean-François Bayart qui juge les postcolonial studies «utiles sans être nécessaires».

«Elles sont utiles car elles nous rappellent que le moment colonial continue de structurer les sociétés anciennement colonisées et colonisatrices; paradoxalement, la vivacité de leurs critiques le confirme. Elles ne sont pas nécessaires car, contrairement à ce que prétendent souvent leurs tenants, elles ne sont pas les seules à le démontrer, et elles le font souvent de manière plus maladroite que l’histoire ou la sociologie historique. Ce qui me semble le plus dommageable, c’est que les études postcoloniales ont fini par réhabiliter une vision très identitaire du politique et du social qu’elles prétendaient dépasser. Elles se sont transformées en une sorte de calvinisme tropical où le colonial joue le rôle de la prédestination. Elles ont essentialisé une “colonialité” là où il faut historiciser le fait colonial dans sa complexité. Ce que font sans embarras idéologique les bons historiens.»

Distinguer le politique de l’académique

Malgré ces blâmes, pas question pour Jean-François Bayart de se rallier aux attaques politiques qu’il dénonce avec virulence, insistant sur l’importance de distinguer critique académique et critique politique. «“Les Études postcoloniales – Un carnaval académique” m’a attiré son lot de réactions universitaires courroucées et d’approbations mais, je tiens à rassurer mes collègues Taguieff et consorts, ne m’a jamais empêché d’enseigner, de publier ni obligé à demander les services d’un garde du corps. Restons calmes, tout de même. Ou alors rappelons qu’Éric Fassin, stigmatisé comme le représentant des études de genre en France, a bien reçu des menaces de mort sur internet à la suite de leur dénonciation par Messieurs Macron, Blanquer et Aubert. Car là est le vrai problème.

Depuis quelques années, en particulier depuis la déclaration de Manuel Valls assimilant l’explication sociologique du terrorisme à la justification du terrorisme, les politiques se croient autorisés à dénoncer des courants universitaires “importés des campus nord-américains”; et parfois, comme M. Aubert, député LR du Vaucluse, à citer des noms d’universitaires pour les livrer à la vindicte publique», déclare Jean François Bayart qui déplore que la campagne menée contre l’islamo-gauchisme supposé de certains universitaires ouvre la voie à une remise en cause par le Parlement des libertés académiques.

«Le danger ne vient pas de la gauche ou du communautarisme, mais bel et bien de la tentative de mainmise idéologique de la droite identitariste se piquant de laïcisme en oubliant que son modèle, la IIIe République, était la République des professeurs, celle de Ferdinand Buisson, d’Émile Durkheim ou encore de Gambetta qui récusait précisément toute “intransigeance”, et voulait une République laïque et “transactionnelle” fondée sur la recherche du “consensus”. Je suis critique de l’approche des études postcoloniales, et même d’une bonne part des études de genre. Mais je défends leur présence dans l’enceinte universitaire car leur liberté est la mienne.»

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