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Élections, pandémie, populisme : quand les séries lancent l’alerte.


DESCRIPTION DE L’OUVRAGE « SERIES POLITIQUES. Le pouvoir entre fiction et vérité« 

Basé sur des séries « politiques » récentes et populaires, ce livre analyse et déconstruit l’image qu’elles donnent du jeu politique. Un décryptage transversal des phénomènes de pouvoir et de l’activité politique dans les séries.

Rapports de force, meurtres symboliques, suspense des élections…

L’activité politique est empreinte d’une dramaturgie dont les séries se sont emparées.

Ce livre est le premier à s’intéresser spécifiquement aux séries politiques, pour comprendre comment elles documentent le réel et comment elles le transforment, le mettent en scène et à distance. Elles ouvrent de nouveaux espaces à l’analyse des sciences sociales et donnent accès à ce qui est habituellement caché : les émotions des hommes et femmes politiques, leur intimité, leurs manœuvres, le rôle de leur famille comme de leurs collaborateurs…

Les séries sont-elles alors des modes d’emploi du jeu politique ?

Quelles visions en donnent-elles ? Si elles synthétisent en images des processus complexes, elles éduquent également les spectateurs et les confrontent à des dilemmes moraux. La politique politicienne, tout comme les structures sociales les plus fondamentales, y sont montrées dans toute leur richesse, sans éviter les clichés, parfois jusqu’au désenchantement, quand l’intérêt général est oublié. Aujourd’hui, par la puissance de leur énonciation et de leur réception, elles sont des arènes de discussion incontournables qui proposent des idées inédites et lancent l’alerte face aux menaces qui pèsent sur la démocratie.

Pour les étudiants, chercheurs et enseignants en science politique, sociologie et sciences sociales ; pour les amateurs de séries politiques qui souhaitent en connaître les codes et les ressorts.

SOMMAIRE

PARTIE 1. LES SÉRIES COMME « MODE D’EMPLOI » DE L’ACTIVITÉ POLITIQUE

  • Antoine FAURE, « Baron noir : de l’urgence en politique »
  • Arthur DELAPORTE, « Quand Baron noir s’impose au Parti socialiste : des effets de réel aux effets sur le réel »
  • Nicolas BUÉ & Nicolas KACIAF, « Refaire société. The Walking Dead ou quand le mort saisit le vif (avec les dents) »
  • Patrick LEHINGUE, « Les leçons politiques de Game of Thrones », Iglesias et Podemos
  • Corinne DANIELLOT & Florence IHADDADENE, « Mouvements féministes et mobilisations improbables dans The Handmaid’s Tale »
  • Christian LE BART, « Borgen. Le droit aux émotions d’un(e) Premier ministre »

DEUXIÈME PARTIE. COMMENT LES SÉRIES REFLÈTENT ET TRANSFORMENT LA POLITIQUE

  • Rémi LEFEBVRE, « Rendre sensible l’illusion du professionnel de la politique. Philippe Rickwaert dans Baron noir »
  • Emmanuel TAÏEB, « Ce que la fiction fait à la politique : House of Cards et Designated Survivor »
  • Emmanuel CHERRIER, « Quand Mr Smith est à Oslo et devient (presque) Machiavel : Occupied »
  • Clémentine FAUCONNIER, « De Kaamelott à Veep, la dérision comme point de vue : ce que les clowns au pouvoir disent de l‘activité politique »
  • Sandrine LÉVÊQUE & Frédérique MATONTI, « Brigitte Nyborg ou l’impossible réussite des femmes en politique. Ce que Borgen nous dit du genre en politique »

De nombreux créateurs de séries télévisées passent par la fiction pour alerter sur le réel, dénoncer des dérives politiques et mobiliser, mais aussi proposer et engager le débat. Nous vous proposons un article de THE CONVERSATION.

ARTUICLE

Élections, pandémie, populisme : quand les séries lancent l’alerte

8 mars 2021 – The conversation – Rémi Lefebvre Professeur de science politique université Lille 2, I-site Université Lille Nord Europe (ULNE) et Emmanuel Taïeb Professeur de Science politique – Rédacteur en chef de Quaderni, Sciences Po Lyon.

Les séries télévisées ont un pouvoir démocratique incomparable. Leur appartenance à la culture dite populaire, leur variété et leur audience, comme leur place désormais dans le débat public, leur confèrent une puissance d’énonciation qui a des effets politiques.

À la fois au sens où nombre de séries sont devenues des arènes de discussion, entre showrunners, spectateurs, spécialistes et fans, mais aussi parce qu’elles sont de nouvelles formes d’empowerment des individus et des citoyens.

Comme a pu le montrer Sandra Laugier, elles exposent des dilemmes moraux et des situations problématiques et attendent du spectateur-citoyen qu’il y réagisse, tout en étant édifié par ce qu’il regarde. Les séries sont ainsi appropriées par des collectifs variés, qui peuvent s’y retrouver et en faire un usage militant.

Sous cet aspect, une des missions explicites que leurs créateurs se donnent est de passer par la fiction pour alerter sur le réel, pour dénoncer des dérives politiques, des pratiques dangereuses pour la planète et les populations, et finalement pour mobiliser sur des sujets d’importance. Comme toutes lanceuses d’alerte, les séries ont droit à notre attention et à notre protection.

La montée des périls

La longue durée narrative qui caractérise la forme sérielle permet de filmer des processus politiques, d’éclairer des dynamiques structurelles, et en particulier ceux qui construisent une société autoritaire ou totalitaire. Dans The Handmaid’s Tale (2017, en français La servante écarlate), dystopie dans laquelle les femmes deviennent des esclaves sexuelles), deux séquences ont été particulièrement marquantes : celle où l’héroïne, June, apprend, au moment de payer des achats, que les femmes viennent d’être interdites de cartes de crédit, et celle où une manifestation pour les droits des femmes est violemment réprimée.

La résistible ascension du régime fascisant de Gilead se fait par petites touches, et la liberté des femmes, sociale et corporelle, tombe dans l’indifférence générale ; si ce n’est celle des victimes.

La série britannique Years and Years (2019), également dystopique, détaille sur plusieurs années la montée en puissance d’un populisme oppressif : interdiction du droit de vote aux gens à faible QI, expulsion et disparition de sans-papiers, surveillance des communications, quartiers entourés de grillages, puis construction de camps de concentration dont la population est vouée à mourir.

Si l’un des personnages, Daniel, s’indigne que ses concitoyens aient abandonné la démocratie, l’engagement et la participation, sa sœur Rosie est séduite d’emblée par le discours radical de Vivienne Rook (Emma Thompson), sans déceler ses potentialités violentes.

Philippe Rickwaert (incarné par Kad Merad) et Amélie Dorandeu ( Anna Mouglalis) sur les marches de l’Élysée lors de la troisième saison de Baron Noir.

Dans la dernière saison de Baron Noir, le personnage de Christophe Mercier (Frédéric Saurel), visage fermé et rhétorique antisystème maîtrisée, incarne la défiance à l’égard des professionnels de la politique et l’horizon de leur remplacement par le « peuple » des réseaux sociaux et le tirage au sort.

Christophe Mercier, joué par Frédéric Saurel, saison 3 de Baron Noir, (Canal+) candidat présidentiel « anti-système » issu des réseaux sociaux et de la colère populaire. Canal Plus

Ailleurs, ce seront les racines du mal et du racisme systémique qui seront filmées avec minutie : haine des Noirs culminant dans le massacre de familles à Tulsa en 1921, dans The Watchmen ; et dans l’uchronique Plot against America, le triomphe d’un nationalisme antisémite qui ressemble à celui qui sévissait en Europe dans les années 1930.

Comme un coup de semonce pour nos sociétés toujours travaillées par des haines ancestrales, plusieurs séries contemporaines les unes des autres, mettent en scène ce même antisémitisme : Babylon Berlin et la montée du nazisme (qui l’emporte d’ailleurs dans Le Maître du haut château), Peaky Blinders et les discours hargneux d’un Oswald Mosley, ou encore Édouard Drumont et les antidreyfusards frénétiques dans Paris Police 1900.

Les failles de la démocratie

Plusieurs séries politiques lancent l’alerte sur des failles institutionnelles qui pourraient être utilisées comme moyen de prendre le pouvoir de l’intérieur. Dans House of Cards, Frank Underwood, politicien opportuniste devenu meurtrier, parvient à se faire nommer vice-président, et à succéder au président qu’il a poussé à la démission. Sans jamais avoir été élu à ce poste, donc.

Dans Designated Survivor, les images du Capitole en ruines après un attentat colossal résonnent étrangement aujourd’hui après l’assaut des partisans de Trump.

Capture d’écran du site fandom, « Designated Survivor », scène de bombardement du Capitole, Washington, première saison. Designated Survivor Wiki
La Garde nationale déployée devant le Capitole à Washington après que des émeutiers et soutiens de Donald Trump tentent d’y pénétrer et de saccager les lieux, le 9 janvier 2021. Roberto Schmidt/AFP

Dans cette série, c’est bien un groupe d’extrême droite suprémaciste qui a fomenté l’attaque, pour voir l’un des siens nommé vice-président, puis tente d’assassiner le président afin d’accéder au sommet de l’État. Il avait aussi le projet de relâcher un virus mortel ciblant les populations métisses et noires. Si dans Designated Survivor, les manœuvres sont déjouées, la faiblesse des règles démocratiques et le contournement du vote, permettent à Underwood de se maintenir au pouvoir.

Tout ne tient qu’à un fil, disent les séries, et la paix démocratique est à la merci d’une occupation étrangère (Occupied), d’une technologie incontrôlable (Black Mirror), d’un virus zombie conduisant à la prolifération de morts-vivants (The Walking Dead), d’un phénomène inexpliqué (The Leftovers) ou d’une catastrophe écologique (Snowpiercer et d’innombrables fictions de fins du monde étudiées par Yannick Rumpala ou Jean‑Paul Engélibert).

Bien que située dans le passé et en Union soviétique, la série américano-britannique Chernobyl a été reçue comme le récit prémonitoire d’une catastrophe environnementale à venir et la dénonciation d’un pouvoir politique s’enfonçant dans le mensonge.

Armer la résistance

Loin d’abandonner les spectateurs à leur sort funeste, ces mêmes séries livrent aussi les moyens, fictionnels mais pas seulement, de conjurer le désastre politique.

L’œuvre singulière de l’écrivain et journaliste David Simon, auteur entre autres de la série à succès The Wire vient ainsi rappeler les vertus de la politisation, de l’appui sur des valeurs morales incontestables, et de l’entraide communautaire.

Par exemple dans la série Treme sur la reconstruction de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina. Simon réhabilite l’action politique, même celle des élus, et insiste sur le rôle bien souvent invisible de politiques publiques d’ampleur, en particulier urbaines.

Borgen insiste sur la force de la vérité en politique, dans la lignée d’A la Maison Blanche. Même une série cynique comme House of Cards voit son personnage principal proposer un grand programme de relance de l’emploi, et Designated Survivor expose frontalement les problèmes sociétaux du moment : colère contre les plus riches, avec son lot de dégagisme, coût prohibitif de la couverture maladie, harcèlement sexuel au travail, place des Latinos, transphobie, et utilisation des données par des entreprises privées.

Co-créateur de Baron Noir, Éric Benzekri dit aussi toute la noblesse de l’engagement politique, du débat d’idées (le personnage de Philippe Rickwaert descend bien souvent dans la mêlée), et de l’activité politique, y compris dans sa dimension technique : mener une négociation à l’échelle européenne ou analyser finement de résultats électoraux.

C’est bien le travail des militants et des partis que Rickwaert met en avant pour l’emporter contre Christophe Mercier. Et son union de la gauche, qui fait barrage à l’extrême droite comme au candidat issu de la société civile, est tout autant une union des partis de gauche que la refondation d’un socle idéologique commun entre les deux gauches « irréductibles ».

Rappeler la menace de l’extrême droite est un leitmotiv explicite de Baron Noir, et l’union de la gauche devient une proposition, politique et idéologique, que font les scénaristes de la série pour empêcher son accession au pouvoir en France.

Dans The Handmaid’s Tale, la résistance intérieure est laborieuse, décimant les rangs des plus exposées, mais, avec l’aide des exilés au Canada, apparaît comme la seule voie possible pour retrouver le monde d’avant. Et dans Occupied, le premier ministre Jesper Berg, se fait de plus en plus machiavélien et imaginatif pour chasser l’occupant russe, appelant toute la population norvégienne à la résistance.

Lancer l’alerte ne signifie pas pour autant faire la leçon, et les séries politiques ne sont pas nécessairement « à thèse ». Elles portent suffisamment de personnages, de discours et de propositions pour ne pas être réductibles à une idéologie unique ou à un message trop didactique. Le débat politique y est ainsi surtout interne, et en soi c’est une école de démocratie et de délibération. Nombre des idées qu’elles portent sont d’ailleurs finalement abandonnées dans la fiction même, comme si le dernier mot revenait toujours au peuple et à ses représentants, au cœur du vrai monde.


Rémi Lefebvre et Emmanuel Taïeb  « Séries politiques. Le pouvoir entre fiction et vérité » (De Boeck, 2020)

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