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GESTION DE CRISE. MODÈLES NATIONAL-POPULISTE, NATIONAL-AUTORITAIRE, NATIONAL-CIVIQUE. AVEC BERTRAND BADIE

LES TENDANCES AUTORITAIRES ET NATIONALISTES DANS LES POLITIQUES DE GESTION DE CRISE

Inde, Brésil, Hongrie… Les régimes qui professent explicitement un nationalisme militant sont parmi les plus touchés par la pandémie. Mais au-delà de ces pays, le Covid-19 a suscité des tendances autoritaires et nationalistes dans les politiques de gestion de crise, à l’efficacité contrastée.

Francois Legendre qui a remarqué l’entretien avec Frédéric Keck que nous avions publié récemment nous a suggéré cette tribune également publiée par l’AFD, de BERTRAND BADIE Professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.

Publication relative à F. Keck: « Les sentinelles des pandémies ». Penser les politiques de gestion des risques.https://metahodos.fr/2021/05/11/une-memoire-des-epidemies-pour-imaginer-les-crises-futures/

F. Keck considère que c’est en élaborant les scénarios du pire, que nous pourrons mieux anticiper les crises sanitaires.

Voir également LE GLISSEMENT AUTORITAIRE DU RÉGIME VA-T-IL SE POURSUIVRE ? https://metahodos.fr/2021/05/12/comment-le-spectre-de-la-guerre-civile-prepare-un-glissement-autoritaire/

Bertrand BADIE y traite ne particulier des variants du nationalisme, NATIONAL-POPULISTE, NATIONAL-AUTORITAIRE, NATIONAL-CIVIQUE.

TRIBUNE

QUAND LE COVID-19 GÉNÈRE DE DANGEREUX VARIANTS DU NATIONALISME

03 mai 2021 – ID4D AFD – BERTRAND BADIE Professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris

Nul ne sait hélas quand on disposera de suffisamment de recul pour procéder au bilan de la cruelle séquence pandémique que nous traversons. Des enseignements commencent pourtant à se dégager, qui en auraient surpris plus d’un lorsque la crise s’amorçait il y a un peu plus d’un an. On sait, notamment, que les plus grandes puissances n’ont pas été épargnées : l’aristocratie du monde a eu à pâtir du virus dans des proportions souvent plus marquées que les autres, comme en témoignent les statistiques aux États-Unis, voire celles propres aux membres permanents du Conseil de sécurité…

Mais un autre constat est saisissant : les régimes qui professent explicitement une foi nationaliste militante se retrouvent dans la catégorie des plus touchés. Qu’on en juge : l’Inde de Narendra Modi traverse, en ce printemps 2021, l’une des plus terribles tragédies et fait figure de triste second derrière les États-Unis concernant le nombre de morts. La superpuissance américaine avait elle-même atteint des sommets alors que Donald Trump jouait à la surenchère nationaliste. Le Brésil de Jair Bolsonaro se distingue tout aussi tragiquement. Dans le même temps, le Royaume-Uni abordait la crise dans une ambiance nationaliste produite par la rhétorique d’un Boris Johnson qui a rencontré le plus grand mal à redresser une situation vite devenue catastrophique. Sur le Vieux Continent, la Hongrie de Viktor Orbán est aujourd’hui le pays qui compte le plus grand nombre de décès par habitant, celui-ci augmentant de 40 % en une semaine à la fin mars, malgré une forte campagne de vaccination.  

Une explosion des pratiques nationalistes partout dans le monde

Ne nous laissons pas piéger par les explications faciles : sans préjuger de l’avenir, une analyse attentive laisse vite apparaître des tendances contradictoires. Notons, d’abord, que le réflexe nationaliste traditionnel a été en fait partagé par tous dès qu’il s’est agi de produire des politiques publiques de riposte, même si ce fut avec une inégale pudeur. La crise du Covid-19 a fait exploser presque partout les pratiques nationalistes : « guerres » des masques, des tests, des vaccins, voire des touristes. Le repli national a été offert, aux quatre coins du monde, comme solution d’urgence, activant la fermeture des frontières selon des rythmes et des modalités propres aux seules nations, même lorsque celles-ci appartenaient au groupe de Schengen.   A LIRE AUSSI :  Vaccins anti-Covid en Afrique : où est passée la solidarité internationale ?  

Alors que chacun sait que le péril est global et rend impossibles les solutions individuelles, aucune réforme ni activation de la gouvernance mondiale n’a été même suggérée par les princes au pouvoir. Mieux, le Conseil de sécurité a été sciemment paralysé sur le sujet, à l’initiative conjointe de Washington et de Pékin. Et, quand il s’agissait de promouvoir des formes apparemment probantes de coopération, on s’apercevait vite que les diplomaties vaccinales se faisaient instruments d’influence, notamment à l’initiative de la Chine et de la Russie !  

Le nationalisme comme narration

On pourrait alors se tourner vers un autre aspect du sujet et considérer, cette fois, le nationalisme comme narration et mode d’interprétation de la crise, source d’un imaginaire partagé, organisant toutes les mobilisations qui en ont découlé. Une gradation plus complexe vient alors s’opérer, distinguant particulièrement les États-Unis, dont le président d’alors fut prompt à attribuer une nationalité au virus, qu’il a nommé très vite « virus chinois ». Prompt, aussi, à utiliser, à son propos, le terme d’« ennemi », comme pour pointer une continuité entre la vieille conception d’une sécurité qui ne peut être que nationale. Ce faisant, Donald Trump niait la réalité nouvelle d’une sécurité globale et de toutes les pratiques de coopération qui l’accompagnent.

Au-delà encore, cette narration nationaliste et guerrière impliquait un effort national et l’idée forte – partagée notamment par Bolsonaro, Johnson et Poutine – que chaque pays s’en sortirait grâce à son propre génie : l’imitation des modèles dominants, masques, quarantaines ou confinements étant même dénoncée comme absurde et antinationale. Sauver l’économie du pays devenait plus important : ce nationalisme économique qui s’insère, de surcroît, dans une critique de la mondialisation commune à Trump, Orbán et Bolsonaro, pousse à la témérité sanitaire et portait le germe des catastrophes qui suivirent très vite.

Face à quoi, l’Union européenne put, non sans peine, concevoir, dès juillet 2020, une solidarité économique plutôt novatrice qui lui permit de faire preuve d’une plus grande prudence sanitaire dans la gestion de sa population. Nul, en revanche, ne peut nier que cette matrice du nationalisme économique n’ait été active en Chine qui réussit pourtant à contenir très vite la pression sanitaire : la variable n’est donc pas aussi discriminante qu’on pouvait le penser.  

Le variant national-populiste doublement dysfonctionnel

Un troisième aspect doit donc être isolé, qui tient aux incarnations idéologiques du nationalisme contemporain et pointe la variante nationale-populiste qui n’a que peu de rapport avec le nationalisme d’origine, émancipateur de l’absolutisme et des tutelles impériale ou coloniale (Germani, 1978). Nationalisme de repli identitaire, il se veut d’abord contestataire d’une mondialisation décriée, potentiellement xénophobe et hostile à toute forme de multilatéralisme. Le migrant est alors le principal suspect, vecteur de tous les maux, abondamment dénoncé par Trump ou Orbán comme « porteur de maladie ».

La nature agressive de ce discours n’a, bien sûr, qu’un rapport indirect avec les contre-performances des politiques sanitaires menées. Mais elle renvoie à un mode de traitement sociopolitique de la crise qui, lui, s’est révélé doublement dysfonctionnel. D’une part, celui-ci a été conçu hors des institutions et en fonction des seules vertus substitutives de l’identité. Il renvoyait, à l’instar de toute énonciation populiste, au « bon sens populaire », au rejet de la réglementation, voire à la symbiose spontanée avec les attitudes de méfiance à l’égard de la science et de toute réglementation.

D’autre part, la démarche s’inscrivait contre la mondialisation et flattait un cavalier seul, uniquement tourné vers l’intérieur. Autrement dit, la posture était l’exact contraire du nationalisme chinois, autoritaire et étatique, tourné vers une pratique, certes intéressée mais active, de la mondialisation qui plaçait la Chine dans une position de plus forte capacité managériale, en lui permettant de réagir efficacement à la crise.  

Les dégâts du variant national-populiste

Ce variant national-populiste est d’autant plus inquiétant qu’il favorise des alliances expliquant son relatif succès populaire, y compris durant la crise sanitaire et malgré les contre-performances manifestes. Dénonçant l’illégitimité et l’inefficacité des institutions, des technocrates et des savants, il valorise une référence au peuple immédiatement conçu en référence à la nation, voire à la pureté identitaire, consacrant ainsi une triple facilité. Facilité de construire un bouc émissaire où se mêlent migrants, étrangers et mondialisation. Facilité de la fermeture des frontières comme solution jugée peu coûteuse. Enfin, facilité de s’exempter de toute gestion autoritaire des comportements sociaux et du devoir de se plier aux « décisions technocratiques ».

Fêtes religieuses en Inde, dispense de masques et des règles de distanciation sociale proclamée par Bolsonaro ou Trump, dénonciation du confinement par Johnson à l’automne 2020 : la gestion dans le court terme ne peut que séduire et activer les soutiens, tout en conduisant uniformément à une véritable hécatombe.

Le modèle se retrouve dans les formations de l’extrême droite nationale-populiste : à l’instar du Rassemblement national en France qui en même temps dénonce « le rôle criminel » de l’Union européenne, appelle à une fermeture des frontières et à renforcer la lutte contre l’immigration, tout en demandant la levée des confinements. Il alimente aussi ces formes inédites d’expression libertaire, mobilisant  contre le port du masque, le couvre-feu et, plus généralement, toute décision réglementaire contraignante.

En revanche, les autres variants du nationalisme affichent des résultats plus positifs. Tandis que le nationalisme « conservateur » qu’on retrouve dans nombre de pays européens, notamment en France, montre quelques difficultés à se concilier avec la mondialisation, le nationalisme « émancipateur », issu de l’esprit du non-alignement et du G77 et encore largement présent au Sud, notamment chez certaines élites politiques et intellectuelles, sait, au contraire, s’en accommoder, jusqu’à faire preuve d’une relative résilience face à la pandémie. Ce variant nationaliste inspire aussi des discours protestataires, à l’exemple du Sénégal dont le président Macky Sall s’était publiquement insurgé du manque d’aide vaccinale venue de la communauté internationale.  

L’efficacité du modèle national-autoritaire et du nationalisme civique

On retiendra surtout, au-delà des incertitudes qui pèsent sur la fiabilité des chiffres, l’efficacité du modèle national-autoritaire chinois ou vietnamien, même si le coût de ses méthodes était des plus élevés. On s’attardera, enfin, sur le succès des modèles sud-coréen, taïwanais, singapourien, voire japonais, qui relèvent de ce que d’aucuns ont nommé « nationalisme civique » ou « postnationalisme » (Sun-song Park, « Un seul peuple et un nationalisme partagé ? », Pouvoirs, vol. 167, 2018). Ce dernier dépasse le strict autoritarisme étatique et répressif par une coalescence active d’une société civile qui s’adapte à la mondialisation et restructure en conséquence ses comportements sociaux. Ce modèle nouveau déborde de son fief asiatique et touche la Nouvelle-Zélande, peut-être même l’Allemagne ou la Scandinavie.

Ainsi se forment plusieurs « variants » d’un nationalisme qui ne cesse de muter : certains s’adaptent presque parfaitement à la mondialisation, en se révélant efficaces pour faire face à ses défis. D’autres, au contraire, s’enferment dans une fonction contestataire, jusqu’à être finalement laminés ou neutralisés par les défis globaux, conduisant ainsi à des tragédies humaines. Voilà donc une bonne occasion pour méditer sur l’urgente nécessité d’une gouvernance globale dont on sait désormais qu’elle n’anéantit pas toute forme d’expression nationale.

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