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«GOLDEN STATE » : UN ÉTAT OÙ MENTIR EST PUNI PAR LA LOI.

PRÉSENTATION

Vérité et mensonge : un Etat qui traque tous ceux qui déforment la vérité

Dans le « Golden State », un État imaginaire né sous la plume du romancier américain Ben H. Winters, le pire des crimes est le mensonge.

Des fonctionnaires sont chargés par le « service spéculatif » de traquer les menteurs et tous ceux qui déforment la « Vérité  », unique et uniforme. Mais lorsque l’Inspecteur Laszlo Ratesic enquête sur un crime qui met en cause des édiles, c’est tout le socle du Golden State qui se fissure.

Roman d’une extraordinaire liberté, Golden State (ActuSF, 2021), est aussi un puissant plaidoyer pour la fiction.

ARTICLE

« Golden State » : plongée dans l’État où mentir est puni par la loi

Cédric Fabre- 21 mai 2021, Usbek & Rica

En préambule, l’auteur prévient : « Ceci est un roman, donc chacun des mots qu’il recèle est vrai. Les extraordinaires événements rapportés ici ont été vécus par l’auteur. S’ils ont été vécus par une tierce personne, ils ont été soumis à une double, voire une triple vérification avant d’être certifiés par les départements compétents ». Il s’agit là de la définition d’un « roman » selon les lois du Golden State, une entité recluse et isolée, où l’on ignore tout du monde extérieur et où l’on traque l’inexactitude, le mensonge, la littérature dite « de fiction », et toute torsion des faits quelle qu’elle soit. Il n’y a pas à débattre, la réalité est indiscutable et la vérité est une et indivisible – telle pourrait presque être la devise de cet État…

Le Golden State estime avoir ainsi mis un terme au sentiment d’insécurité lié à cette idée fantaisiste et criminelle selon laquelle la réalité apparaîtrait comme différente d’un individu à l’autre. Finie, la menace d’un monde aux contours flous avec un réel indéfinissable, trouble, et à multiples facettes.

Régulateur de rêves

Laszlo Ratesic est l’un des meilleurs serviteurs de l’État. Il a ce don de pouvoir sentir une dissonance dans l’air, dans le brouhaha d’un restaurant, par exemple, si un seul des clients attablés est en train de raconter des craques : « Quelqu’un est en train de mentir et ça me reste en travers de la gorge ». Se déplaçant de table en table, il finit toujours par identifier le coupable, et le coffrer sans ménagement ni états d’âme, même s’il s’agit d’un jeune garçon tentant de couvrir sa mère qui n’aurait pas correctement pris le traitement de régulateur de rêves qu’on lui a prescrit – les rêves non contrôlés ayant des effets délétères sur la vie éveillée.

Laszlo porte en lui-même bien des failles : sa femme l’a quitté et il ne s’est jamais remis de la mort de son frère Charlie, un héros qui faisait le même boulot que lui.  Il éprouve une forme d’aigreur, surtout envers lui-même, et se cache derrière une carapace. Il est soupe-au-lait et bien conscient de ses défauts. C’est surtout un obsessionnel, qui ne conscientise pas que le principe de vérité unique limite la pensée et le raisonnement… Il râle quand on lui colle une stagiaire dans les pattes, mais cette Miss Paige est assez libre pour le mener enfin sur de vraies pistes, car elle ne craint pas de formuler des hypothèses en jouant avec son imagination pour résoudre des cas de mensonges, donc de risquer d’intenter à « Ce Qui Est Objectivement ».

Miss Paige s’avère précieuse quand le duo est chargé d’enquêter sur la mort d’un couvreur. Un accident stupide, puisque l’homme est tombé du toit sur lequel il travaillait, dans la riche demeure d’une productrice de musique un tantinet délinquante (drogues et conduite en état d’ivresse, rien de grave) et épouse d’un juge à la « Cour des Phénomènes Neuronaux Aberrants ». Miss Paige sent des « anomalies » dans l’air et, peu à peu, ce qui ressemble à un accident devient une mort troublante… Non seulement la victime n’était pas censée travailler ce jour-là, mais en plus, il y a un trou de quinze jours dans son Registre – qui consigne les moindres faits, gestes et propos de chacun. En perquisitionnant chez elle, on découvre surtout cette inquiétante pièce à conviction : un roman dit « de fiction » – autrement dit ne rapportant pas des faits réels certifiés, ce qui est totalement interdit – dissimulé sous la couverture du « Dictionnaire Quotidien du Citoyen ».Ce roman dit « de fiction » devient un objet de fantasmes terrible pour Laszlo, que ce dernier n’approche qu’avec appréhension, son pistolet à la main

Ce roman est titré Le Prisonnier et signé d’un certain Benjamin Wish ; il y est question d’une ville, Las Vegas, où les paris les plus démesurés peuvent être gagnants, à grand renfort de bluff. Ce livre devient un objet de fantasmes terrible pour Laszlo, que ce dernier n’approche qu’avec appréhension, son pistolet à la main, tout en insultant copieusement l’objet interdit. Quand les deux enquêteurs découvrent qu’il y a un lien entre les illustres propriétaires de la maison et un membre de leur hiérarchie, les certitudes basculent et les anomalies se multiplient : «  Quelque part, dans ce fouillis de voix, quelqu’un travestit la vérité à jets continus. Un écoulement de fausses assertions semblable à une fuite de gaz  ».

On assiste alors, presque amusé, à l’effritement du monde de Laszlo, que ses certitudes ne protègent plus… Pourtant, il le sait, les gens sont toujours tentés de mentir, même celui qui fait la manche au coin de sa rue avec son écriteau « sans abri et affamé », alors qu’il n’est ni l’un ni l’autre. C’est plus fort qu’eux : « Il y a une sorte de perfection dans le mensonge. Quelque chose qui nous attire et on en redemande ». Sauf qu’il lui reste à mesurer l’étendue du mensonge en question…

Il y a, de la part de Ben H. Winters, un pari audacieux et ici joliment tenu, sur un thème déjà traité maintes fois, qui nous fait songer à ce film délectable, The invention of lying (2009), de Ricky Gervais et Matthew Robinson.https://www.youtube.com/embed/RhRnmyBjOLs

Golden State pourrait être une histoire dramatique, née de la collision entre un individu et la vérité (sous ses multiples facettes). Le propos est ici développé avec autant de profondeur qu’une salutaire ironie, celle-ci contribuant également à la définition du réel. D’ailleurs, dans le Golden State, l’humour est toléré dans la limite où chacun peut le comprendre. Même les formules de politesse font sourire :

– Bonjour, la Terre est en orbite autour du soleil.

– Bonjour, et la Lune est en orbite autour de la Terre. Il en a toujours été ainsi.

– Et qu’il en soit toujours ainsi.

Collectivisation de la vérité

Curieusement, c’est un univers sans humour que décrit Ben H. Winters. Presque un monde triste, où la ville s’étire avec ses panneaux solaires, ses usines et ses grands champs où poussent laitues, avocats et oliviers. Les citoyens ont peur de la vérité du monde au-delà des limites du Golden State, et quand certains citoyens sont bannis, on se demande dans quel enfer ils sont envoyés. On se questionne encore sur ce qui a pu ravager ce monde et qui aurait permis la création d’une telle société. Nos étalages de fake news et autres complotismes plus ou moins élaborés pourraient bien conduire un jour les individus à exiger une représentation du monde plus simpliste et binaire

La quête de transparence absolue passe ici par une société tyrannique, qui formate le monde au lieu de le découvrir, et l’on gage alors que nos étalages de fake news et autres complotismes plus ou moins élaborés pourraient bien conduire un jour les individus à exiger une représentation du monde plus simpliste et binaire.

C’est sans doute le véritable propos politique de ce roman, qui nous rappelle que notre besoin de mythologies, de littérature – le fameux « mentir vrai » – est le véritable rempart à la fois contre les mensonges d’État et les dérives de citoyens égarés qui alimentent les théories complotistes et révisionnistes. Le vrai danger, pour l’avenir, viendra-t-il de cette « peur du faux » de plus en plus prégnante, parfois alimentée par les médias, voire par la grande publicité faite aux « services de désintox », et qui préparerait le terrain d’une société qui ne deviendrait prétendument égalitaire qu’à partir du moment où tous ses citoyens seraient contraints à la même réalité ? Quitte à réclamer une forme de « collectivisation de la vérité » ?

Nous sommes pourtant « l’espèce fabulatrice », expression utilisée comme titre à son essai par l’écrivaine Nancy Huston, qui réfléchissait en ces termes à ce qui fait la fiction : « Elle contient une vérité, à savoir qu’il nous est loisible de nous identifier à la souffrance des autres, et pas seulement des nôtres  ». Et forcément, sinon ce roman n’aurait pas de fin, il y a une conjuration, menée par des individus qui se font appeler le Golden State (sic) et qui affirment que seule la mort est dépourvue d’ambiguïté, alors que la réalité est multiple.

Roman réflexif, sacrément subtil, Golden State est aussi balisé de scènes délicieusement grotesques, qui nous rappellent finalement ce qu’il peut y avoir d’insécurisant à vivre dans l’absence d’histoires, dans une prétendue vérité unique. À ce titre, ce roman apparaît finalement comme l’une de ces fictions qui nous offrent un abri. Car on gage que le progrès n’est possible que dans un contexte d’univers et de vérités parallèles, mû par une force d’imagination libérée et assumée. Quant au lecteur, il se demande jusqu’à la fin, et avec délectation, où l’écrivain l’emmène, puisque la profession de foi de ce dernier est bel et bien de marteler que les apparences sont trompeuses, et que derrière cette histoire s’en cache donc peut-être une autre, qui ne prendra forme que quand le diktat de la vérité unique achèvera de se fissurer.

Golden State, de Ben H. Winters, traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Holstein, édité par ActuSF, en librairie depuis le 16 avril 2021.

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