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ÉTAT D’URGENCE DÉMOCRATIQUE – Une démocratie amoindrie, appauvrie, dévoyée. Myriam Revault d’Allonnes

La démocratie est devenue une sorte de « coquille vide »

Si elle était attendue, l’abstention n’en a pas moins surpris tout le monde 

L’abstention a joué les trouble-fêtes, dimanche 20 juin 2021, à l’heure du bilan du premier tour des élections régionales et départementales. Avec 66,7 %, elle n’a jamais été aussi haute dans toute l’histoire de la Ve République. Cette abstention record pose forcément la question de ce qui lie encore, ou non, les Français à la démocratie.

Myriam Revault d’Allonnes (1), philosophe spécialiste de la philosophie éthique et politique, professeure émérite des universités à l’École pratique des hautes études (EPHE) et chercheuse associée au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), autrice de L’Esprit du macronisme, ou l’art de dévoyer les concepts (Seuil, 2021), a décrypté pour Ouest-France, les causes de ce désintérêt pour un scrutin et le bouleversement des rapports entre la population et la démocratie.

Elle décrypte le lien entre démocratie et population, et pourquoi son appauvrissement a des conséquences sur l’engagement des électeurs lors d’un scrutin.

Une démocratie amoindrie, appauvrie ou même dévoyée dans son exercice

« Ce n’est pas la démocratie en tant que telle qui fait l’objet d’un désintérêt mais plutôt la façon dont elle est aujourd’hui amoindrie, appauvrie ou même dévoyée dans son exercice » dit elle.

« On assiste vraiment à une érosion du modèle démocratique, réduit de plus en plus au moment de l’élection alors qu’il y a d’autres manières (elles ne sont pas exclusives les unes des autres) pour les citoyens de se représenter en tant que tels. La dynamique démocratique doit leur donner la possibilité d’être à la fois les auteurs et les acteurs de contre-pouvoirs, de formes de délibération, de discussion, de contestation. »

une crise très profonde qui porte atteinte à notre monde commun

« …c’est une crise très profonde qui porte atteinte à notre monde commun, à ce qui nous permet de vivre ensemble. Le triomphe de cette ère de « post-vérité » ne marque pas l’avènement d’une ère de mensonge généralisé et il serait extrêmement naïf de considérer qu’on aurait eu affaire auparavant à une politique démocratique de part en part éclairée par la vérité. »

« …la rhétorique du « en même temps », du « ni droite ni gauche » a contribué à occulter les enjeux fondamentaux du débat politique« .


ENTRETIEN

L’abstention bat des records, « On assiste à une érosion du modèle démocratique »

Ouest-France  Propos recueillis par Jennifer CHAINAY, le 24/06/2021 

87 % des moins de 25 ans ne sont pas allés voter dimanche et l’abstention n’a jamais atteint un tel niveau sous la Ve République. Peut-on l’interpréter comme un désintérêt pour la démocratie ou est-ce plus compliqué que cela ?

C’est probablement plus compliqué : ce n’est pas la démocratie en tant que telle qui fait l’objet d’un désintérêt mais plutôt la façon dont elle est aujourd’hui amoindrie, appauvrie ou même dévoyée dans son exercice.

L’abstention n’est pas seulement le signe d’une absence d’intérêt pour la vie politique. Elle est également devenue l’expression d’une protestation : ne se sentant pas représentés de façon adéquate par les institutions ni a fortiori motivés par les choix des candidats, les citoyens ne prennent pas part au vote. Cela ne signifie pas qu’ils ne seraient pas (surtout les jeunes) intéressés par d’autres formes d’expression et d’intervention. On le constate de manière épisodique mais répétée dans leurs prises de position autour des enjeux climatiques notamment mais aussi sociétaux.

Que veut dire le mot « démocratie » aujourd’hui, en France ?

Le problème n’est pas seulement ce que signifie « démocratie » aujourd’hui en France mais ce que le mot désigne plus généralement. La démocratie, contrairement à une idée trop souvent répandue, ce n’est pas seulement une organisation formelle, un ensemble de procédures (démocratie représentative, parlementaire, etc.) qui règlent l’organisation du pouvoir.

C’est, beaucoup plus largement, une forme de société qui engage aussi une manière de vivre ensemble, une expérience ou un exercice de la citoyenneté. La démocratie, c’est un horizon de sens. C’est bien ce qui fait problème aujourd’hui et qui fait dire à beaucoup que la démocratie est devenue une sorte de « coquille vide » vidée de son sens même si la plupart des procédures formelles sont respectées.

On parle souvent du fait que les électeurs ne se sentent pas représentés par le monde politique. Mais cette représentation se limite-t-elle vraiment à l’élection d’un candidat ou d’un parti ?

Effectivement, les élections ne sont pas le « tout » de la démocratie. La représentation ne consiste pas seulement à aller déposer un bulletin dans l’urne comme s’il s’agissait simplement de « déléguer » ses pouvoirs de citoyens.

Il y a bien d’autres dispositifs qui règlent le fonctionnement de la représentation politique : l’indépendance relative des gouvernants par rapport aux gouvernés, le jugement des gouvernés sur les gouvernants, le rôle du jugement public et de l’opinion qui échappent au contrôle des dirigeants, l’épreuve de la discussion (fortement entamée aujourd’hui), les débats au sein des assemblées représentatives et la force des contre-pouvoirs…

On assiste vraiment à une érosion du modèle démocratique, réduit de plus en plus au moment de l’élection alors qu’il y a d’autres manières (elles ne sont pas exclusives les unes des autres) pour les citoyens de se représenter en tant que tels. La dynamique démocratique doit leur donner la possibilité d’être à la fois les auteurs et les acteurs de contre-pouvoirs, de formes de délibération, de discussion, de contestation.

Si l’on fait de l’élection le seul critère de la représentation démocratique, on peut déboucher sur des régimes « illibéraux » et autoritaires qui permettent aux gouvernants, une fois élus, de se dégager de toutes les formes de contrôle.

Cette abstention, n’est-ce pas un cercle vicieux ? Des candidats sont élus avec peu de voix et apparaissent finalement peu légitimes pour gouverner aux yeux du peuple .

C‘est tout à fait juste : il s’agit d’un cercle vicieux qui témoigne, encore une fois de la nécessité de reprendre les problèmes à leur fondement. La montée de l’abstention peut constituer un argument pour délégitimer les élus, les gouvernants et les institutions en général.

Peut-on dire que la forte politisation de ces élections, pourtant locales, mais perçues comme un tremplin vers la présidentielle de 2022, a largement contribué au désengagement de la population dans le vote ?

Non, je ne le crois pas vraiment. Cette abstention massive s’inscrit dans un processus de longue durée et il est contre-productif de chercher des raisons particulières, liées aux circonstances comme si cela pouvait nous dispenser de réfléchir aux problèmes fondamentaux que pose la situation actuelle, à commencer par les institutions de la Ve République qui cristallisent l’intérêt des électeurs autour de l’élection présidentielle. La personnalisation du pouvoir incite les électeurs à se focaliser sur elle.

Une crise très profonde qui porte atteinte au vivre-ensemble

L’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017 a souvent été perçue comme le symbole d’un renouveau. Cela a aussi entraîné une décomposition du paysage politique et donc une perte de repères pour les électeurs.

Je pense, à cet égard, que la rhétorique du « en même temps », du « ni droite ni gauche » a contribué à occulter les enjeux fondamentaux du débat politique. Elle a marqué un effacement des conflits qui structurent l’existence politique.

On peut introduire des nuances et de la complexité dans les analyses pour éviter les oppositions binaires et simplistes mais cela n’efface pas les enjeux essentiels qui travaillent le milieu propre de la politique : là où s’affrontent la violence et la rencontre, la reconnaissance et le conflit.

Les compromis, si nécessaires soient-ils, ne font pas disparaître les tensions : il ne faut pas méconnaître cette dimension essentielle de la politique. Faire comprendre aux citoyens que la démocratie est aussi une culture du désaccord et du conflit serait un enjeu fondamental pour restaurer la confiance.

Depuis trois ans, la France traverse des crises. Le mouvement des Gilets jaunes, le Covid,… Avec, en toile de fond, la montée du complotisme. Cette vérité sans arrêt mise à l’épreuve conduit-elle à une inéluctable dépolitisation de la population ?

Oui, c’est une crise très profonde qui porte atteinte à notre monde commun, à ce qui nous permet de vivre ensemble. Le triomphe de cette ère de « post-vérité » ne marque pas l’avènement d’une ère de mensonge généralisé et il serait extrêmement naïf de considérer qu’on aurait eu affaire auparavant à une politique démocratique de part en part éclairée par la vérité.

La post-vérité indique plutôt que le partage du vrai et du faux est devenu inessentiel et qu’il n’est au fond pas nécessaire que les faits informent les opinions. Le marché actuel de l’information – et notamment la circulation incessante des réseaux sociaux et des canaux numériques – est évidemment un élément décisif de cette propagation.

Mais il ne faut pas non plus ignorer que les mouvements dits « populistes » jouent du ressentiment des classes populaires contre le pouvoir des « élites » (de ceux qui « savent ») et alimentent une défiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’« establishment ».

On est en présence d’une sorte de face-à-face entre, d’une part, la prétention d’un gouvernement guidé par des experts à détenir un « savoir » incontestable (pour l’essentiel un savoir économique) et d’autre part, la réaction démagogique qui consiste à délégitimer les « élites » et à neutraliser l’exigence de jugement public.


(1) Myriam Revault d’Allonnes est aussi l’autrice de Le miroir et la scène. Ce que peut la représentation politique, Seuil, 2016 ; La faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun, Seuil, 2018



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