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POUR UNE « RE-CRÉATION DES PRATIQUES DÉMOCRATIQUES ». Jean Garrigues

VERS UNE RÉFORME EN PROFONDEUR DE NOTRE DÉMOCRATIE

Faut-il conclure que la page du macronisme est tournée, que le duel Macron-Le Pen pour la présidentielle est enterré et que les partis qui ont gouverné la France depuis 1958 sont de retour ? interroge Jean Garrigues, Historien, Professeur à l’Université d’Orléans, Président du Comité d’histoire parlementaire et politique.

LE CONSTAT

« Le sentiment des abstentionnistes est que l’alternance gauche-droite puis le “nouveau monde” d’Emmanuel Macron ont échoué les uns et les autres à résoudre les problèmes qui se posent à eux dans leur quotidien. Les acteurs politiques sont vus comme un monde hors-sol, dont Emmanuel Macron serait la quintessence, et qui serait impuissant à changer les choses, prisonniers qu’ils sont de l’entre-soi des élites et des contraintes de la globalisation et de l’européisation. Plus encore que de protestation, c’est plutôt un abstentionnisme de désillusion qui s’est donc manifesté lors de ces élections « 

« Ce décalage majeur peut surprendre mais il est pourtant le corollaire de la sur-présidentialisation de notre vie politique, qui a permis en 2017 le succès foudroyant de l’homme providentiel au moment où le système des anciens partis volait en éclats. Qui peut dire que le phénomène d’incarnation ne se reproduira pas en 2022 « 

Une période riche de débats potentiels

Il considère – avec un optimisme que nous partageons – que la période qui s’ouvre aujourd’hui est riche de débats potentiels. Il indique que « l’envie de politique n’est pas morte, mais elle ne trouve plus son expression dans les formes traditionnelles de la démocratie représentative« , sans être « une fuite en avant vers la démocratie illibérale ou vers la démocratie directe« , car « le paradoxe français, écrit il, concilie la verticalité du commandement et l’attachement à l’horizontalité de la participation« . 

Et de conclure « Il faut espérer que les solutions proposées par nos élus seront à la mesure des attentes, qui sont tout simplement celles d’une re-création des pratiques démocratiques« .

Ces propositions des élus, nous les attendons… en tous cas les pistes de M Garrigues correspondent à certaines de celles proposées par METAHODOS par l’instauration d’une démocratie « complète ou continue » avec les volets représentatifs, directs et participatifs, impliquant par ailleurs un rééquilibrage entre le président, le 1° ministre et le Parlement.

Ses propositions : DÉPASSER, SANS LES RENIER, LES FORMES TRADITIONNELLES DE LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE

« pourquoi la France est tellement en retard sur l’expérimentation du vote par correspondance, qui fait merveille en Allemagne, sur l’étalement du vote, qui a récemment permis aux citoyens néerlandais de voter massivement, et bien sûr du vote numérique, qui apparaît comme une solution d’avenir

« un rééquilibrage des pouvoirs et des moyens en faveur des assemblées nationales et territoriales, assorti d’une dé-présidentialisation de la gouvernance, irait dans le sens d’une re-légitimation des élections intermédiaires

« un président redevenu arbitre et non gouvernant, un Premier ministre redevenu le chef d’une majorité plurielle, plus conforme aux équilibres réels issus du vote, le découplage des élections législatives et présidentielle, des électeurs consultés plus régulièrement sur les sujets du quotidien« 

ARTICLE

Quatre faits marquants se dégagent a priori des résultats des élections régionales

28/06/2021, Huffpost, Jean Garrigues

Le premier, c’est évidemment l’abstention massive, et exceptionnelle, qui a éloigné les deux-tiers des électeurs inscrits des bureaux de vote.

Le deuxième, c’est bien sûr l’échec patent du parti de la majorité présidentielle, La République en Marche, largement distancé lors du second tour, oscillant entre 9% et 15% selon les régions, quand il n’a pas été écarté dès le premier tour.

Le troisième, c’est la déception du Rassemblement national, incapable de conquérir la région PACA et en recul dans la plupart des autres régions.

Enfin, quatrième enseignement majeur, la victoire des anciennes coalitions, d’un côté l’union de la droite et du centre, de l’autre l’union de la gauche, qui conservent respectivement six et cinq régions qui leur étaient acquises en métropole.


«Ce qui a marqué ce scrutin, c’est la sous-mobilisation des électeurs traditionnellement tentés par les partis protestataires, le RN ou LFI.»

 
Faut-il en conclure, comme on l’a entendu sur les plateaux de télévision, que la page du macronisme est définitivement tournée, que le duel Macron-Le Pen est définitivement enterré pour la présidentielle et que les partis qui ont gouverné la France depuis 1958 sont de retour? Ce serait aller bien vite en besogne et négliger les enseignements majeurs du scrutin.

Le premier enseignement concerne l’ampleur de l’abstention, dont les causes conjoncturelles ne sauraient dissimuler les facteurs structurels, inhérents à la crise du fonctionnement démocratique. On peut évidemment invoquer les effets de la pandémie de covid-19 pour expliquer la démobilisation des électeurs, après une campagne avortée, hors-sol, polluée par des thématiques sécuritaires et identitaires très éloignées des enjeux des élections régionales et départementales. On peut d’ailleurs se référer à l’incompréhension de ces enjeux, liés à la méconnaissance collective de ces territoires à la fois trop éloignés des citoyens et dont les réelles attributions leur sont inconnues.

C’est en partie ce qui explique le tropisme abstentionniste de ce type d’élections depuis plusieurs décennies, tropisme accentué par la sur-présidentialisation de notre agenda électoral. Toutes les élections intermédiaires pâtissent du sur-investissement politique de l’élection présidentielle, qui vampirise la vie politique depuis 1965. Encore faut-il constater que la lèpre abstentionniste a gagné le rendez-vous majeur de notre monarchie républicaine, dépassant un quart des inscrits lors du second tour de 2017. Et il n’est pas exclu de voir le mal s’étendre lors de la présidentielle de 2022 si la dynamique de déprise électorale se poursuit.

Et c’est bien sûr ce qui nous renvoie aux causes structurelles de l’abstention, qui sont elles-mêmes complexes à interpréter. Un récent sondage indiquait que 27% des abstentionnistes entendaient exprimer un mécontentement par rapport au monde politique dans son ensemble. Mais cette dimension de l’abstention n’est pas la seule à prendre en compte car ce qui a marqué ce scrutin, c’est précisément la sous-mobilisation des électeurs traditionnellement tentés par les partis protestataires, le Rassemblement national ou la France insoumise.

Se pose donc la question de l’adéquation de ces formations au mécontentement exprimé par les abstentionnistes, et que l’on pourrait corréler par exemple au mouvement des gilets jaunes. Ce qui voudrait dire que la situation d’aujourd’hui est bien pire que celle des années soixante, lorsque le mécontentement populaire pouvait être canalisé par le parti communiste. Le rejet de la vie politique ne pourrait alors s’exprimer que dans la rue, sous la forme d’émotions collectives ou d’agressions récurrentes sur les acteurs publics.

C’est d’ailleurs ce que confirment les autres indications du sondage, reflétant l’indifférence des électeurs populaires face à l’offre politique qui leur est proposée. Le sentiment des abstentionnistes est que l’alternance gauche-droite puis le “nouveau monde” d’Emmanuel Macron ont échoué les uns et les autres à résoudre les problèmes qui se posent à eux dans leur quotidien. Les acteurs politiques sont vus comme un monde hors-sol, dont Emmanuel Macron serait la quintessence, et qui serait impuissant à changer les choses, prisonniers qu’ils sont de l’entre-soi des élites et des contraintes de la globalisation et de l’européisation. Plus encore que de protestation, c’est plutôt un abstentionnisme de désillusion qui s’est donc manifesté lors de ces élections.

Et c’est aussi ce que valident les 20% qui avaient mieux à faire, disent-ils, que d’aller voter le dimanche. Ils sont le reflet d’une paresse citoyenne qui est le symptôme dune forme d’usure démocratique. Faut-il imputer cette désaffection civique à nos élus, à nos institutions, à nos pratiques politiques surannées, ou ne faut-il pas aussi réfléchir à notre propre éthique citoyenne, à notre responsabilité collective par rapport à la gestion de la cité?

Au pays de l’État-Providence, dans un moment où les pouvoirs publics ont pris à bras le corps le désastre économique et social engendré par la crise économique, le procès en impuissance qui est fait au pouvoir politique mérite d’être relativisé. Ce qui nous fait réfléchir à l’échec du parti présidentiel, contrastant avec la cote de popularité du président Macron, largement supérieure à celle de ses prédécesseurs. Ce décalage majeur peut surprendre mais il est pourtant le corollaire de la sur-présidentialisation de notre vie politique, qui a permis en 2017 le succès foudroyant de l’homme providentiel au moment où le système des anciens partis volait en éclats. Qui peut dire que le phénomène d’incarnation ne se reproduira pas en 2022, comme il avait fonctionné pour François Mitterrand en 1988 ou pour Jacques Chirac en 2002?

C’est d’ailleurs ce que Xavier Bertrand a parfaitement compris et joué au soir du second tour en se positionnant comme une alternative de rassemblement au duel annoncé Macron-Le Pen. C’était en effet le moment idéal, au soir de son succès et de leurs échecs respectifs, à la conquête d’un espace politique qu’il doit investir à leurs dépens. Le problème est que cet espace est convoité aussi par deux autres figures de la droite, qui sont Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez.

Et cela nous porte au quatrième enseignement de ces élections, concernant la soi-disant résurrection de la gauche et de la droite. On peut légitiment se demander, étant donné la sociologie des votants lors des élections régionales, si le vote pour les représentants des anciens partis n’est pas avant tout un vote de reconnaissance pour les sortants, ceux qui étaient aux manettes, les mieux identifiés par leurs électeurs. Si le candidat des Républicains s’était imposé en terre rose d’Occitanie, ou si la gauche plurielle avait ravi la région Île-de-France à Valérie Pécresse, on aurait pu vraiment parler d’une reconquête partisane. Mais étant donné ce que sont devenus ces partis, réduits à leur portion congrue de militants, fragmentés en chapelles et en écuries rivales, incapables de se mettre d’accord sur une ligne claire, sur un programme et encore moins sur une figure de rassemblement, on peut douter que les élections régionales aient sonné à coup sûr le tocsin de leur régénération.

«Le paradoxe français concilie la verticalité du commandement et l’attachement à l’horizontalité de la participation.»

On voit à quel point les résultats de ces élections sont riches de questionnements plus que de certitudes. Cela veut dire que la période qui s’ouvre aujourd’hui est riche de débats potentiels. On peut par exemple se demander pourquoi la France est tellement en retard sur l’expérimentation du vote par correspondance, qui fait merveille en Allemagne, sur l’étalement du vote, qui a récemment permis aux citoyens néerlandais de voter massivement, et bien sûr du vote numérique, qui apparaît comme une solution d’avenir. D’un point de vue institutionnel, on peut imaginer qu’un rééquilibrage des pouvoirs et des moyens en faveur des assemblées nationales et territoriales, assorti d’une dé-présidentialisation de la gouvernance, irait dans le sens d’une re-légitimation des élections intermédiaires.

Un président redevenu arbitre et non gouvernant, un Premier ministre redevenu le chef d’une majorité plurielle, plus conforme aux équilibres réels issus du vote, le découplage des élections législatives et présidentielle, des électeurs consultés plus régulièrement sur les sujets du quotidien, voilà quelques éléments qui pourraient contribuer à ramener les électeurs vers les urnes. Un espace politique nouveau, plus mobile, plus local, échappant aux contraintes et aux rituels de la forme partisane classique, est à ré-inventer.

L’envie de politique n’est pas morte, mais elle ne trouve plus son expression dans les formes traditionnelles de la démocratie représentative.  Elle n’est pour autant une fuite en avant vers la démocratie illibérale ou vers la démocratie directe, car le paradoxe français concilie la verticalité du commandement et l’attachement à l’horizontalité de la participation. 

Il faut espérer que les solutions proposées par nos élus seront à la mesure des attentes, qui sont tout simplement celles d’une re-création des pratiques démocratiques.

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