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VINCENT MARTIGNY, ENTRETIEN. SON LIVRE « LE RETOUR DU PRINCE », SES PROPOSITIONS.

Le prince est dans sa pensée un acteur politique qui gouverne seul, sans contrepouvoirs, et dont le principal enjeu est de parvenir, puis de se maintenir au pouvoir.

Ecrit Vincent Martigny, Politologue, professeur de science politique à l’Université de Nice et à l’École polytechnique. Journaliste dans l’hebdomadaire le 1, et producteur de l’émission politique L’atelier du pouvoir sur France Culture (2014-2017). Auteur de Dire la France. Culture(s) et identités nationales 1981-1995, Presses de Sciences Po, Paris, 2016.

Vincent Martigny a été l’invité de Dîwân Tûnis (Cycle de rencontres-débats), à l’Agora, pour débattre avec Rania Barrak au sujet de la parution de son dernier livre, Le retour du prince (Flammarion, 2019)

Voir notre précédent article : Relire « Le Retour du Prince » de Vincent Martigny. Recréer la capacité pour les citoyens de délibérer ensemble

Nous y reprenions ses PROPOSITIONS – EXTRAITS

– « les citoyens doivent s’occuper de la politique. À force de penser que la politique ne nous concerne pas, on en oublie que la politique s’occupe de nous au quotidien « 

– « se mettre à bonne distance de la politique. Il faut sortir du feuilleton qu’est devenu la politique et qui consiste en des prises de positions « pour » ou « contre » sur tous les sujets. Il faut arrêter de penser que la politique se limite à un groupe d’individus isolés qui ont confisqué le pouvoir »

– « faire sauter le verrou institutionnel. Les institutions constituent la première façon d’empêcher les citoyens de s’occuper de politique. Ce n’est pas s’occuper de politique que de voter une fois tous les 5 ans »

– « désentimentaliser la promesse de la politique. Le philosophe espagnol Daniel Innerarity disait que « la démocratie, c’est le règne de la déception ». C’est ce qu’on vous dit quand vous êtes enfant : on ne peut pas avoir toujours tout ce qu’on veut…. nous, citoyens, sommes dans une forme d’infantilisation qui exige de tout avoir, et tout de suite. Il est alors facile d’accabler les acteurs politiques parce qu’ils ne nous donnent pas tout. Il est essentiel de se mettre à distance de ces illusions, par ailleurs entretenues par les acteurs politiques. De cesser de leur attribuer un pouvoir qu’ils n’ont pas. De ne pas être dupe du spectacle de la politique »

– « de toutes les démocraties occidentales, la France est celle qui donne le plus de pouvoir à son chef de l’État. Le fantasme de la démocratie des meilleurs, portée par Emmanuel Macron – soit l’idée qu’il faut mettre en place un consensus de l’action politique – est une impasse absolue. Le Grand débat n’est pas un débat à égalité entre le chef de l’État, le gouvernement et le citoyen. Il consiste en l’émission de cahiers de doléances auquel le chef de l’État prétend répondre dans une forme de clientélisme un peu archaïque.« 

– « recréer la capacité pour les citoyens de délibérer ensemble. On pourrait imaginer abaisser le rôle du président de la République et de renforcer le pouvoir du Premier ministre en tant que responsable de la majorité parlementaire. On pourrait aussi imaginer la création d’autorités indépendantes, des assemblées citoyennes avec de réels pouvoirs »

ARTICLE

Vincent Martigny en débat à l’Agora La Marsa sur son livre  »Le retour du prince »

Propos recueillis par Rania Barrak – site Leaders

Le retour du prince marque la résurgence d’une figure que l’on croyait évanouie, qui est celle du prince tel que l’a définie Machiavel. Le prince est dans sa pensée un acteur politique qui gouverne seul, sans contrepouvoirs, et dont le principal enjeu est de parvenir, puis de se maintenir au pouvoir. Alors que les demandes de participation citoyennes sont de plus en plus fortes dans les démocraties contemporaines, on assiste aujourd’hui à la résurgence d’hommes forts qui prétendent régler tous les problèmes d’un monde de plus en plus complexe.

On pourrait penser que ce phénomène n’est pas nouveau : la politique en démocratie était déjà dominée hier par Margaret Thatcher, Ronald Reagan ou François Mitterrand. Mais cette permanence de l’incarnation est en trompe l’œil : en réalité, ce processus s’est accéléré et a changé de nature. Les dirigeants démocratiques d’hier devaient tenir compte des partis qui les avaient portés au pouvoir, des médias qui les observaient, et des organisations collectives issues de la société civile comme les syndicats qui contrôlaient leur pouvoir. En outre, ils concevaient la politique comme une activité tenant de l’action collective, dont l’objet était de transformer le réel, parfois sous l’influence d’idéologies.

L’un des idées principales du livre est que la distinction entre démocrates libéraux et populistes autoritaires est excessive. Cela ne signifie pas que Trump et Macron pensent la même chose ou gouvernent de la même manière. Le populisme est la conséquence d’une crise politique aggravée de la démocratie, et il est un symptôme plus accentué de la déréliction de la culture démocratique. Il n’en reste pas moins que les dirigeants des démocraties libérales comme Obama ou Macron et les populistes autoritaires comme Trump ou Salvini partagent plus de traits communs qu’on ne l’imagine dans leur manière de gouverner : solitude dans l’exercice du pouvoir qui confine à l’ivresse, volonté de mettre à distance, voire de contrôler ou de critiquer la presse, fantasme d’omniscience et d’omnipotence renforcé par un culte de la personnalité par des courtisans aux ordres, incapacité à accepter les formes de contestations démocratiques qui contrebalancent leur autorité

Le retour du prince est le produit d’une triple déresponsabilisation. La première, c’est celle des dirigeants eux-mêmes, pris d’un vertige de toute-puissance, entourés de conseillers dociles, de ministres de second rang, de parlements fantômes, de médias décrédibilisés, et qui gouvernent seuls dans un tête-à-tête avec l’opinion publique. Persuadés qu’ils portent le seul récit possible, ignorant ouvertement l’opposition et le rôle que celle-ci peut jouer dans une démocratie fonctionnelle, ils planent comme Icare au firmament d’un pouvoir qui les dessèche.

La seconde déresponsabilisation est celle des médias, qui plutôt que d’expliquer un monde de plus en plus compliqué, ont choisi la personnalisation. Il est en effet plus facile de s’attacher aux petites phrases et aux polémiques montées en épingle que d’analyser des politiques publiques complexes que les journalistes ne font plus eux-mêmes l’effort de comprendre. Par un mélange de conformisme, de paresse intellectuelle et de sentiment que les citoyens ne sont pas en mesure de comprendre une réalité embrouillée, ils ont choisi d’entrer dans une approche strictement narrative et non plus analytique de l’actualité, axée sur la personnalisation, insistant sur les faits et gestes des personnages que sont devenus les dirigeants.

La troisième est la nôtre, en tant que citoyens. L’ascendant croissant qu’ont pris les dirigeants sur l’univers politique depuis une ou deux décennies tient avant tout à notre irresponsabilité collective et à notre désengagement de la vie démocratique. Les citoyens ne sont pas seulement les victimes de l’obsession des chefs, ils en sont également en partie responsables. Il est plus facile de s’identifier, puis de blâmer des dirigeants pour leur incapacité à gérer des problèmes dont nous ne voulons pas entendre parler ni gérer nous-mêmes.

La fascination collective pour la figure du prince tient au fait qu’il est plus facile de désigner des idoles et des coupables plutôt que de nous questionner sur nos propres devoirs vis-à-vis de la collectivité. Le fantasme du consensus est l’une des manifestations de notre immaturité démocratique collective, qu’il vienne des soutiens du président de la République qui pensent les « réformes » indispensables comme dénuées d’alternatives, comme de ceux qui pensent représenter le « vrai peuple » au sein des gilets jaunes par exemple, alors qu’ils n’en représentent qu’une fraction. La démocratie est « un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables » disait Paul Ricœur, l’un des maîtres à penser d’Emmanuel Macron. Il semble parfois l’avoir oublié dans sa pratique du pouvoir, et les citoyens aussi.

2 réponses »

  1. Le constat de @Vincent Martigny est très juste 😉
    Le Prince de Machiavel est un traité politique qui s’inscrit dans la tradition des « miroirs des princes ».
    Ce livre a fait et continue de faire l’objet des appréciations les plus diverses.
    Il faut d’abord se rappeler que @Niccolò Machiavelli, dans ce livre, introduit une rupture entre la politique et la morale. En effet, la philosophie de Machiavel s’interroge sur la manière concrète de gouverner puisque son ambition est de restaurer la stabilité et l’indépendance des cités italiennes au tournant du XVIe.
    En l’espèce, Machiavel défend une éthique de l’efficacité, car pour lui, en politique, seul le résultat permet d’apprécier la justesse de l’action.
    @Machiavel rejette donc la dimension métaphysique hors de la réflexion politique. Il accorde une confiance à l’action humaine dans la transformation de la vie sociale.
    Machiavel est à la recherche des « grands hommes » qui savent, grâce à leur virtù, gouverner et s’opposer aux puissances étrangères. Il invite le prince à évaluer l’équilibre des forces politiques en présence et à les utiliser efficacement.
    En langage simple, Machiavel invite le prince à tenir compte des oppositions de classe entre l’aristocratie et le peuple – pour reprendre les termes de l’auteur : « les grands » et « la multitude » – sans jamais négliger l’une des parties.
    In fine, @Machiavel est le précurseur de la pensée politique moderne. Il est nécessaire de gouverner avec le peuple. Le plus étonnant est que les gouvernants font de l’allégorie du lion et du renard une interprétation particulière…😉
    @Anne BRUNET

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