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« L’HUMANITÉ A VÉCU QUELQUE CHOSE D’EXTRAORDINAIRE ». UNE RÉFORME INSTITUTIONNELLE ET ORGANISATIONNELLE S’IMPOSE.



Billet de clothilde turckeim

La gestion collaborative de la pandémie marquera en profondeur nos sociétés,

estiment le sociologue Jean Viard, le politologue Brice Teinturier et l’économiste Nicolas Bouzou.

Les invités du Club de l’économie du journal Le Monde – avec Philippe Escande et Françoise Fressoz – ont croisé leurs regards sur les ruptures et les accélérations majeures de cette crise. Nous vous livrons l’article du Monde et la vidéo que proposent Clothilde TURCKEIM.

La nécessité d’une RÉFORME institutionnelle et organisationnelle

« …il faut trouver autre chose : développer l’actionnariat salarié, encourager la formation professionnelle, et, pourquoi pas, oui, différencier le smic par secteurs ou par régions, mais il faut vaincre les réticences syndicales » dit Nicolas BOUZOU. Il indique par ailleurs : « Ce qui traverse un peu toutes ces élections, c’est ce sentiment de dépossession démocratique. Les gens ont l’impression que la politique n’a plus d’impact, qu’elle n’est plus en capacité de changer la vie. Je pense que c’est un immense problème qui doit nous amener à avoir une réflexion institutionnelle sur quels sont les modes d’organisation qui sont les plus les plus efficaces. »

« Aujourd’hui, la politique n’est plus le lieu central du lien social. » , dit Jean VIARD qui poursuit : « Je crois qu’il faut dire à la classe politique : « Vous avez collectivement une responsabilité de vous adapter à cette société numérique. « 

réfléchir au modèle de croissance que nous voulons

« La crise sanitaire que nous venons de traverser nous pousse à réfléchir au modèle de croissance que nous voulons rebâtir et à la façon dont il doit être rebâti. Va-t-on davantage coopérer ou nous replier sur nous-mêmes ? Comment repenser l’organisation du travail après l’expérience du télétravail que nous venons de vivre ? Plus généralement, quelle place accorder au travail ? Faut-il ou non un revenu universel ? Quand partir à la retraite et comment la financer ? Tout cela va beaucoup compter. » indique Brice Teinturier.



article

« L’humanité a vécu quelque chose d’extraordinaire »

Par Philippe Escande et Françoise Fressoz Le Monde 02 07 2021

Les invités du Club de l’économie ont croisé leurs regards sur les ruptures et les accélérations majeures de cette crise.

VOIR LA VIDEO : https://youtu.be/aRCjwIcRH5M

« Une abstention sans culpabilité »

Brice Teinturier :
 66 % d’abstention, c’est un phénomène historique colossal. On y retrouve bien sûr une forme de désenchantement démocratique nourri par les nouvelles générations, qui prennent énormément de recul vis-à-vis de l’acte de voter. Mais cela n’explique pas l’ampleur du mouvement. Dimanche 27 juin [second tour des élections régionales et départementales], nous avons eu une abstention sans culpabilité. Le pays n’est pas en colère, parce qu’il n’y a plus de réformes, ni en tension comme il l’était en 2015 après les attentats terroristes, ou en en 2018 avec les « gilets jaunes ».

Nous sommes dans un contexte de sortie de pandémie et d’euphorie retrouvée après des mois de pessimisme où les jeunes avaient le sentiment qu’on leur volait leur génération. Entre retrouver une vie privée et aller participer à une scène collective comme l’acte de voter pour les élections régionales, ils ont massivement choisi. D’autant que les Français ne connaissaient pas les acteurs, ce qui n’aide pas à la mobilisation autour d’un scrutin non décisif.

Jean Viard : Le rôle de la politique pour construire les liens sociaux a changé. Les sociétés se sont construites à l’intérieur du champ religieux pendant très longtemps. Elles se sont ensuite construites à l’intérieur du champ politique, avec un affrontement de classes qui renvoyaient à la révolution industrielle. On allait voter pour affirmer son appartenance. Aujourd’hui, la politique n’est plus le lieu central du lien social.

Ce monde très conservateur des élus a empilé les communes, les communautés de communes, les départements, les régions. Il y en a qui font les murs des lycées. Les autres font les murs des collèges, les troisièmes s’occupent des cours des écoles communales. En revanche, si on faisait un vote sur la politique éducative, sur la politique de sécurité, sur la politique de santé, les gens iraient voter, il y aurait des propositions. Mais là, franchement, ça n’a aucun intérêt. Je crois qu’il faut dire à la classe politique : « Vous avez collectivement une responsabilité de vous adapter à cette société numérique. »

Nicolas Bouzou : Ce qui traverse un peu toutes ces élections, c’est ce sentiment de dépossession démocratique. Les gens ont l’impression que la politique n’a plus d’impact, qu’elle n’est plus en capacité de changer la vie. Je pense que c’est un immense problème qui doit nous amener à avoir une réflexion institutionnelle sur quels sont les modes d’organisation qui sont les plus les plus efficaces.

« On est encore dans la tragédie »

J. V. : Nous allons en sortir, mais nous sommes encore dans la tragédie. Il va falloir deux ou trois ans pour qu’on voie les suicides, les faillites, les divorces. Après viendra le temps du récit. L’humanité a vécu quelque chose d’extraordinaire : cinq milliards d’individus se sont confinés de la même manière pour protéger les plus improductifs d’entre eux, les anciens, les malades… Ils se sont protégés sur toute la planète de la même manière et avec le même objectif, alors qu’on nous disait : « C’est une société qui ne pense qu’à l’argent. » On a vu que ce n’était pas vrai, que nous étions profondément altruistes et cela restera dans l’histoire de l’humanité. Il faut d’abord chanter cette gloire qui a été cet amour de la vie.

On observera qu’aucun régime populiste n’a été efficace. Par contre, nous nous trouvons face à un nouveau monde où la Chine et les démocraties ont été performantes toutes les deux, avec des modèles qui ne sont pas du tout les mêmes. Cela nous pose aussi un autre problème : la France est le seul pays du Conseil de sécurité qui a été incapable d’inventer un vaccin.

Face à la fierté nationale, face à notre discours « on a la meilleure santé du monde », un autre nous dit : « Attendez, les Français, vous avez arrêté d’investir dans la science, vous ne croyez plus dans l’entreprise, vous êtes dans un rapport de société extrêmement bureaucratisé et public. Vous êtes passés à côté du film. » Si on ne l’entend pas, il n’y aura pas de nouvelle alerte. Il faudra enfin le temps, peut être dix ans, que les artistes, les romanciers créent l’œuvre d’art, indispensable pour saisir le réel.

N. B. : Quand les historiens regarderont cette période dans plusieurs siècles, ils considéreront que la gestion mondiale de l’épidémie a été exceptionnelle. Dès le début, on a essayé de comprendre les mécanismes de transmission. On s’est dit : « Est-ce qu’il faut mettre des masques, du gel hydroalcoolique, etc. ? » Dans un second temps sont arrivés les vaccins et tout ça s’est joué en un an. Si cette épidémie avait eu lieu ne serait-ce qu’il y a cent cinquante ans, les conséquences auraient été abominablement dramatiques. Les mécanismes de transmission des microbes, en règle générale, ont été compris il y a un peu plus de cent ans. Le gel hydroalcoolique a été inventé dans les années 1960 et les vaccins à ARN messager sont une innovation du moment. Et dans la plupart des pays, ces vaccins sont proposés gratuitement aux populations.

Historiquement, les deux plus grands traumatismes qui peuvent arriver à une société, ce sont les guerres et les épidémies. Après chacun de ces chocs, vous avez des changements, qui sont profonds et qui, en règle générale, sont des changements positifs. Après les épidémies du Moyen Age, vous avez la Renaissance, après les guerres napoléoniennes, la révolution industrielle, après la première guerre mondiale, les Années folles, après la seconde guerre mondiale, les « trente glorieuses », etc. Vous avez quasi systématiquement quelque chose de positif et une société différente de celle d’avant. Ces changements sont proportionnels à l’ampleur du choc, et, là, il est très fort et sous-estimé.

« La société du local et du livré »

J. V. : Avant la pandémie, nous vivions, depuis Reagan, dans l’idée que les chaînes de valeur étaient la seule régulation de la planète, mise en place pour faire tomber le communisme. Cela a marché, mais on n’a pas su s’arrêter et les nationalistes ont dit : « frontière, nationalisme ». Cette fois, on a coopéré, on s’est observés, on s’est concurrencés. Coopération et frontières, c’est une structure culturelle qui peut se déployer dans les années qui viennent dans l’agriculture, l’industrie, etc. Les pandémies sont des accélérateurs de tendance extraordinaires : #metoo en beaucoup plus fort, Greta Thunberg en beaucoup plus fort.

Depuis 1945, le pétrole a pris le pouvoir sur le monde. Je veux voir quelqu’un, je dépense du pétrole : avion, train, voiture, etc. Maintenant, le lien numérique a pris le pas sur le lien pétrolier. Parce que, au fond, qu’est-ce que le télétravail ? C’est la livraison du travail à domicile, exactement comme Amazon et ses 21 millions de Français approvisionnés. On va vers une société du local et du livré. Nous sommes là face à une rupture de la culture du travail qui a une conséquence énorme sur la culture du territoire.

B. T. : Les gens qui ont télétravaillé ont trouvé ça extrêmement positif à 79 %-80 % et ça ne s’est pas démenti. Il y a un décalage entre la perception des dirigeants et chefs d’entreprise qui s’inquiètent du non-retour potentiel d’une partie de leurs collaborateurs sur des sites, et le vécu des collaborateurs eux-mêmes qui ont télétravaillé, qui nous disent qu’ils ont retrouvé de l’autonomie, du pouvoir. Cela fait partie des ruptures et des accélérations majeures de cette crise. Si l’on revient au monde d’avant, on aura tout raté et on aura notamment raté une aspiration fondamentale des collaborateurs.

Présidentielle 2022 : « La question sociale est redevenue centrale »

Brice Teinturier : Le sentiment que nous vivons dans un monde extraordinairement violent et anxiogène est là. La sécurité fait partie des grandes préoccupations des Français mais je n’adhère que modérément à l’idée que les thèmes dits « régaliens » (immigration, sécurité, etc.) vont structurer le rendez-vous présidentiel de 2022. La question majeure est de savoir quelle sera la controverse dominante. Or, je pense que les sujets économiques et sociaux n’ont pas disparu, bien au contraire. La crise sanitaire que nous venons de traverser nous pousse à réfléchir au modèle de croissance que nous voulons rebâtir et à la façon dont il doit être rebâti. Va-t-on davantage coopérer ou nous replier sur nous-mêmes ? Comment repenser l’organisation du travail après l’expérience du télétravail que nous venons de vivre ? Plus généralement, quelle place accorder au travail ? Faut-il ou non un revenu universel ? Quand partir à la retraite et comment la financer ? Tout cela va beaucoup compter.

En 2017, la controverse présidentielle portait sur la question du mouvement et du déblocage de la société française face à la « panne de l’ascenseur social » et à l’« assignation à résidence ». Cette question reste à mon sens majeure mais elle s’accompagne d’une autre thématique qui était beaucoup moins prégnante il y a quatre ans : l’urgence climatique. Quelque chose, désormais, s’impose dans le champ des sociétés et dans leur projection. L’urgence climatique, reliée au modèle de croissance que nous voulons bâtir pour l’avenir, sera, je pense, très présente dans le débat présidentiel.

Jean Viard : La question sociale est redevenue centrale. On a vu, à l’occasion de la pandémie, agir trois groupes sociaux aux attentes profondément différentes. Le premier groupe est composé des gens du « care » et du service qui ont été présents tout le temps, qui sont mal payés et qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Pour eux, la question est de savoir comment améliorer leur revenu et leur pouvoir d’achat. En créant un smic spécifique aux services ? En revoyant de fond en comble la politique du logement social ? J’y suis favorable. Je ne comprends pas pourquoi l’infirmière n’a pas la possibilité de se loger à côté de l’hôpital dans lequel elle travaille.

Le deuxième groupe rassemble le monde des usines et des paysans. Eux partent psychologiquement gagnants parce qu’on sort de la pandémie avec l’idée que la mondialisation va devoir s’accommoder d’un peu plus de frontières et que la réindustrialisation est devenue un sujet. Simplement, il ne faut pas les décevoir.

Le troisième groupe ce sont les télétravailleurs qui viennent d’expérimenter de nouvelles règles du jeu. Ils ont gagné en temps et en pouvoir sur leur emploi du temps. Si on sait accompagner leurs attentes en créant des lieux tiers qui leur permettront de travailler à côté de chez eux, on peut espérer structurer du territoire social dans des villes moyennes ou dans des villes petites.

Nicolas Bouzou : Partout dans le monde, la question des bas salaires est devenue cruciale mais elle n’est pas simple à régler. Si on augmente fortement le smic, cela crée du chômage chez les personnes les moins qualifiées, qui sont les plus fragiles de notre société. Donc il faut trouver autre chose : développer l’actionnariat salarié, encourager la formation professionnelle, et, pourquoi pas, oui, différencier le smic par secteurs ou par régions, mais il faut vaincre les réticences syndicales.

Les Etats-Unis ont opté pour une autre approche. L’administration Biden a lancé des plans de relance qui vont très au-delà des besoins de l’économie, pour créer de la surchauffe, mettre artificiellement l’économie américaine au plein-emploi et faire monter les salaires. L’idée, c’est aussi que le patron d’une station-service en Alabama soit obligé de prendre un pompiste afro-américain et qu’il le paye bien. Je ne sais pas si on doit faire la même chose mais je suis absolument persuadé que cette question doit être au cœur de nos préoccupations.







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