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EDGAR MORIN. SON SIÈCLE. LE NOTRE ?

EXCÈS DE PUISSANCE … ET IMPUISSANCE CROISSANTE

Dans un texte publié par « Le Monde », le sociologue et philosophe Edgar Morin est revenu sur le siècle écoulé, durant lequel s’est accrue « de façon inouïe la puissance humaine, en même temps que, de façon non moins inouïe, l’impuissance humaine ».

« Avant de considérer la crise que nous vivons depuis 2020 puis d’en supputer les suites, essayons de la situer dans la phase extraordinaire de l’aventure humaine qui a commencé il y a soixante-quinze années et a connu des imprévus eux-mêmes extraordinaires. C’est une période où s’accroît de façon inouïe la puissance humaine, en même temps que, de façon non moins inouïe, l’impuissance humaine.

En 1945, la bombe sur Hiroshima annonce la possibilité d’anéantissement de presque toute l’espèce humaine, possibilité qu’accroît par la suite la multiplication des armes nucléaires, notamment dans des Etats hostiles les uns aux autres. En cas de guerre nucléaire mondiale ne subsisteraient que quelques îlots de survivants. Ce déchaînement de puissance nous réduit à l’impuissance.

Covid-19, crise des idées politiques, abstention, dérives militantes… Le sociologue et philosophe revient sur les débats qui traversent notre société.

CE QUE LA PANDÉMIE NOUS DONNE À VOIR

Dans une interview à Libération, il evoque tour à tour la pandémie, ses doutes scientifiques, ses fantasmes et les changements professionnels, personnels et mondiaux qu’elle entraîne ; la crise écologique et de nos démocraties abstentionnistes ; les espoirs et les attentes de la jeunesse…

« Cette pandémie a causé toute une série de perturbations dans tous les domaines. Dans la vie personnelle, les couples, les familles qui ont vécu dans l’exiguïté, les relations de travail. Elle a touché chaque individu dans sa chair et toute la planète. Après Hiroshima, qui nous a fait prendre conscience de la possibilité de l’anéantissement, puis la crise écologique et le rapport Meadows (1972) qui nous ont montré que nos comportements menacent nos vies et celle de la planète, nous vivons un grand tournant de l’aventure humaine. On n’a jamais eu une telle domination des pouvoirs financiers et de l’argent sur le monde, presque totale, mais la mondialisation a subi des craquements énormes à cause de cette pandémie, chaque nation se réfugiant sur elle-même. Nous avons découvert ainsi en Europe que nous manquions d’un minimum d’industries, notamment sanitaires.

« Nous vivons une crise des démocraties et on ne sait pas comment elle va se terminer… »

« …désormais, les Etats ont des moyens de contrôle très raffinés, pas seulement des communications téléphoniques et d’Internet, mais des drones, des satellites, la reconnaissance faciale, etc. Tout est en place pour une société de surveillance néototalitariste. Tout aussi est en place pour développer le transhumanisme. D’un côté on a des pouvoirs gigantesques pour s’élancer en dehors de la Terre et de l’autre, une misère généralisée dans le monde. Nous vivons des contradictions inouïes. Malheureusement, aucune force de pensée et d’action ne s’est organisée pour répondre à tous ces défis. Il y a un vide de la pensée politique terrifiant.« 

Revitaliser, la politique, ça serait de proposer un chemin nouveau et ce n’est pas encore le cas

« Il y a une lassitude à l’égard des politiques : les Français n’y croient plus et cela fait partie de la crise de la démocratie. Cette abstention est un signe à la fois positif et négatif. Positif, les Français sont quand même devenus critiques et sceptiques. Négatif, ils se retirent du jeu qui les concerne pourtant profondément. La démocratie a toujours été fondée sur la compétition des idées et non pas avec une seule idée dominante comme aujourd’hui, celle du néolibéralisme. Il n’y a plus assez d’idées, mêmes contradictoires, qui pourraient s’entre-féconder dans le conflit.

Il y a la flemme, la lassitude, le fait qu’on ne se reconnaît plus dans les candidats et les partis, mais en profondeur, ça veut dire aussi une dévitalisation de la politique. La revitaliser, à mon avis, ça serait de proposer un chemin nouveau et ce n’est pas encore le cas.

Aux jeunes…

« …Je leur dis : lancez-vous dans l’aventure de la vie ! Surtout ne baissez pas les bras ! Vivez la qualité poétique de la vie, tout ce qui vous dilate, vous enthousiasme, la fraternité, l’amour, l’art, la musique, la danse, la fête. Vivez poétiquement !

Chacun aussi a besoin de reconnaissance par autrui. Nous devons reconnaître ceux qui ne sont pas reconnus : les méprisés, les humiliés. Il faut penser à eux. Ayez le sens de la fraternité pour tous ceux qui souffrent !

Les grands mouvements d’émancipation historique…

« …comme le mouvement féministe ont tous, à leur marge, des excès. Parfois violents, parfois ridicules. Aujourd’hui, cette volonté d’émancipation en retrouvant le souvenir, par exemple, de l’esclavage peut amener à vouloir détruire la statue de Colbert ou d’autres choses, et ça fait partie des excès, mais… le racialisme est une façon de répondre par un racisme d’en bas à un racisme d’en haut avec une différence : celui qui vient d’en bas, c’est celui qui souffre, pas celui qui domine. Donc je vois leurs excès mais nous-mêmes, dans la Résistance, on en a faits. J’ai failli liquider deux types car je pensais qu’ils avaient trahi, mais je n’en étais même pas sûr.

Il ne faut pas justifier ou excuser les excès, mais il faut rappeler que ce qui est fondamental, c’est la souffrance des humiliés. Les femmes l’ont vécu en tant que femmes ! Les noirs l’ont vécu en tant que noirs !

TROIS LEÇONS DE SAGESSE

Nous vous propos un article de The Conversation

ARTICLE

EDGAR MORIN, UN SIÈCLE DE SAGESSE EN  TROIS  LEÇONS

The Conversation – 7 juillet 2021, Ousama Bouiss Doctorant en stratégie et théorie des organisations, Université Paris Dauphine – PSL – il est membre de Reliance en Complexité (Université de Montpellier, UNESCO) et consultant au sein du cabinet Hector Advisory.

Un « être humain ». Voilà comment répond d’abord Edgar Morin à la question « qui suis-je ? ». Un être humain qui, le 8 juillet 2021, célébrera ses 100 ans. Une vie qui, au plan personnel et historique, fut riche, aventureuse, traversée par les amours et les solitudes, les guerres – comme celle de 1939-1945 où il entra en Résistance – les évènements nationaux majeurs – comme ceux de mai 1968 – mais aussi l’émergence de la culture de masse ou, plus récemment, la crise du Covid.

Il serait bien difficile de retracer toute la richesse de cette longue expérience de l’architecte de la « pensée complexe ». Aussi préférerons-nous ici partager quelques éléments de sagesse issus de son livre Leçons d’un siècle de vie. Parce que cet ouvrage – dont chaque page est une leçon de raison, d’amour et de sagesse – est à la fois court et riche, nous ne chercherons pas à en faire la synthèse mais à en restituer trois propositions qui, nous l’espérons, sauront donner envie au lecteur d’en faire une de ses lectures estivales.

Sagesse n°1 : Résister à toute forme de domination

Déjà, le préambule constitue une leçon de sagesse en soi. Bien que l’intitulé du livre soit Leçons d’un siècle de vie, Edgar Morin ne prétend nullement donner des leçons. Plutôt, il cherche, à partir de son expérience singulière, à tirer quelques leçons dont il « souhaite qu’elles soient utiles à chacun, non seulement pour s’interroger sur sa propre vie, mais aussi pour trouver sa propre Voie ».

Si on peut voir dans ces propos une modestie intellectuelle qui le caractérise si bien, on y retrouve surtout son souci premier qui anima son travail autour de la « pensée complexe » : résister à toute forme de domination, d’idéologie, de dogmatisme ou encore d’idolâtrie. Ainsi, ce préambule ne manque pas de faire écho à sa conclusion du premier tome de La Méthode (1977, p. 387) :

« Disons dès maintenant qu’une science complexe n’aura jamais à se valider par le pouvoir de manipulation qu’elle procure, au contraire. […] En enrichissant et changeant le sens du mot connaître, la complexité nous appelle à enrichir et changer le sens du mot action, lequel en science comme en politique, et tragiquement quand il veut être “libération”, devient toujours de façon ultime “manipulation” et “asservissement”. »

Dès lors, pour résister à la domination, comme à toute forme de cruauté et de barbarie, il propose « un principe d’action qui non pas ordonne mais organise, non pas manipule mais communique, non pas dirige mais anime » (1977, p. 387).

Sagesse n°2 : Prendre conscience de la complexité humaine

Alors que les luttes identitaires sont vives, quel doux rappel que celui d’Edgar Morin sur la complexité humaine. Lui-même associé à plusieurs adjectifs en fonction des circonstances, « français, d’origine juive séfarade, partiellement italien et espagnol, amplement méditerranéen, Européen culturel, enfant de la Terre-Patrie », il nous rappelle que « chacun à une identité complexe, c’est-à-dire à la fois une et plurielle » (p. 9).

Ainsi, sur la question de l’identité humaine (dont il a largement développé le propos dans cinquième tome de La Méthode), il en tire cette sagesse salutaire qui va de pair avec la précédente : « Le refus d’une identité monolithique ou réductrice, la conscience de l’unité/multiplicité (unitas multiplex) de l’unité sont des nécessités d’hygiène mentale pour améliorer les relations humaines ».

Dès lors, il s’agit de se voir et de voir en l’autre cette complexité trinitaire de l’être humain : individu-société-espèce. D’ailleurs, permettre à chacun de s’accomplir individuellement, socialement et anthropologiquement constitue une des finalités éthiques de la « pensée complexe » (aux côtés de la résistance et de la barbarie). Aussi, cette « complexité humaine s’exprime par une série de bipolarités :

  • Homo sapiens (raisonnable, sage) est aussi Homo demens (fou, délirant) ;
  • Homo faber (créateur d’outils, technicien, constructeur) est aussi Homo […] mythologicus (croyant, crédule, religieux, mythologique) ;
  • Homo œconomicus voué à son profit personnel est également insuffisant et doit faire place à Homo ludens (joueur) et à Homo liber (pratiquant des activités gratuites » (p. 74).

Sagesse n°3 : Vivre poétiquement, donc avec amour

Évoquons enfin la sagesse du « Savoir Vivre ». Résister à la domination donc à la cruauté et à la barbarie, prendre conscience de la complexité humaine et veiller à son accomplissement et, enfin, mener une vie poétique et avoir foi en l’amour. En effet, pour Edgar Morin, « les malheurs, les efforts pour survivre, le travail pénible et sans intérêt, l’obsession du gain, la froideur du calcul et de la rationalité abstraite, tout cela contribue à la domination de la prose […] dans nos vies quotidiennes » (p. 56).https://www.youtube.com/embed/dfSFGMBSWvg?wmode=transparent&start=0

L’urgence est alors de retrouver le chemin de la poésie, de l’extase, de la convivialité, de la chaleur humaine et de la bienveillance aimante. Ainsi, peut-on espérer trouver cet « état poétique » c’est-à-dire « cet état d’émotion devant ce qui nous semble beau et/ou aimable […] qui est un état second de transe qui peut être très douce, dans un échange de sourires, la contemplation d’un visage ou d’un paysage, très vive dans le rire, très ample dans les moments de bonheur, très intense dans la fête, la communion collective, la danse, la musique, et particulièrement ardente, enivrante, exaltante dans l’état amoureux partagé » (pp. 55 – 56).

Pour Edgar Morin, « la poésie suprême est celle de l’amour ». Certes, « tout ce qui est passion, pour ne pas succomber à l’égarement, doit être surveillé par la raison » (une coopération nécessaire entre la raison ouverte et la bienveillance aimante). Aussi, « toute raison doit être animée par une passion, à commencer la passion de connaître ». Ainsi, amoureux de la connaissance, de la vie, des personnes qui l’ont accompagné dans l’aventure d’un siècle de vie, on pourrait attribuer à Edgar Morin ces beaux vers de Victor Hugo dans le poème « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » (Les Châtiments, 1848) :

Quoi, ne point aimer ! suivre une morne carrière,
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière !

[…]

Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme !
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme !
Pour de vains résultats faire de vains efforts !

[…]

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmi des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

Il resterait beaucoup à dire sur ce concentré de sagesse que constitue ces Leçons d’un siècle de vie. Qu’il s’agisse de garder la raison ouverte à la complexité, l’incertitude et l’erreur, de la nécessité de régénérer sans cesse sa pensée par l’autoexamen ou encore des périls politiques, l’ouvrage est riche de ressources pour « trouver sa propre Voie ».

Merci mon cher Edgar et joyeux anniversaire !

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